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Fan-fiction de Mr. Jack S4: Opération Sombres Soleils
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Etes-vous satisfait de l'évolution de ma fan-fiction au fil des saisons ?
Oui (en partie parce que ca se rapproche plus d'un roman désormais)
71%
 71%  [ 5 ]
Non (en partie car ça s'éloigne de la fan-fiction et de l'univers de la série)
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A moitié, car certains points peuvent rebuter, comme la longueur des épisodes par ex.
14%
 14%  [ 1 ]
Peu importe, je m'y suis habitué et je n'y prête pas attention
14%
 14%  [ 1 ]
Total des votes : 7

Auteur Message
Mr. Jack
Disciple de Kant
Disciple de Kant


Inscrit le: 18 Avr 2004
Messages: 6697
Localisation: Living in Oblivion

 Message Posté le: Mar 16 Nov 2010 - 1:42    Sujet du message:
Répondre en citant

J'ai enfin récupéré temporairement un accès à internet donc j'en profite pour poster l'épisode 14 que j'ai pourtant achevé il y a près de trois semaines (ce qui m'a permis d'avancer sur le suivant et approfondir le développement de la fin de saison).

Je ne vais pas trop faire de présentation, l'essentiel a été dit plus haut. J'espère que cette saison vous satisfait et n'hésitez pas pour vos commentaires Wink

Le virage pris par cette seconde partie de saison est assez osé, je suis conscient que l'évolution de l'histoire peut déranger. D'autant que la fin de l'épisode est relativement sombre, je prends sans doute un malin plaisir à enfoncer mes personnages plus bas que terre à la meme manière des personnages de The Shield. Donc critiques amères ou pamphlets lyriques à ma fan-fic, j'attends vos comms Mr. Green

D'autre part, si quelqu'un voit une solution concernant l'hébergement des épisodes, ça serait sympa de m'en faire part Smile



Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack :

Alors que l’appartement de Jack Bauer était en train de s’effondrer sous les flammes, un coup de feu venait de retentir : James Matters envoyait Bauer dans l’autre monde d’une balle dans la tête, puis cacha le corps dans les décombres. Sur place, la CIA était loin de le soupçonner de toute implication, c’est pourquoi l’agent dormant russe, qui devait être AE/DUNE en profita pour prendre la fuite. Slattery avouait pourtant avoir effectué plusieurs écoutes sur lui sans jamais rien déceler d’utile.

Caïn apprenait qu’on s’était joué de lui depuis le départ. La traque de la Coalition qu’il poursuivait dans le dos du Pentagone était en réalité une manœuvre espérée par le gouvernement afin de retrouver Frank Bergman et l’éliminer. Le soldat focalisa dès lors son attention sur le raid qui se préparait sur le repère des talibans où demeurait probablement le mollah, afin de saisir définitivement les enjeux de la désinformation au Moyen-Orient.

D’après Henderson, les russes devaient se douter que Sombres Soleils allait être activé dans les 12h à venir. L’homme qui tirait les ficelles de la Coalition, et qui dirigeait Old Fates avança ainsi la mise à feu dès 5h du matin, avant que le Kremlin ne puisse découvrir où allaient être activées les ogives. Mais Bauer étant éliminé, il devenait peu probable que la pluie nucléaire ait lieu sur la Russie puisqu’il fallait extraire une séquence de son code génétique pour amorcer le lancement.



Episode 14 : (01h00 - 02h00)

Ces événements se déroulent le jour de l'opération Sombres Soleils, entre 1h et 2h du matin, heure de Washington DC.



Dans le bureau criblé de post-it du responsable du contre-espionnage, une devise était inscrite en marqueur noir au-dessus d’une photo prise en compagnie de son mentor ainsi qu’avec l’homme qui l’avait recommandé à la CIA, le trois-pièces sans plis et le visage marqué d’un œil à moitié crevé. L’inscription était écrite en latin : Sed fugit interea fugit irreparabile tempus, singula dum capti circumvectamur amore.

- « Mais, en attendant, il fuit : le temps fuit sans retour, pendant que nous errons, prisonniers de notre amour du détail », traduit-il « Chaque matin en entrant dans cette pièce, chaque soir en la quittant, je relis cette phrase. Je ne suis pas encore certain de la comprendre parfaitement un jour »
- « C’est-à-dire de ne jamais rien regretter ? »
- « Les mauvais souvenirs ne s’effacent pas », ajouta Slattery en contemplant le cliché pris avec cet homme il y a une quarantaine d’année, à ses tout débuts « Payé, balayé, oublié, je me fous du passé ? Je n’y crois pas, certains détails finissent toujours par être ramenés par le courant. Restez sur les écoutes, si on peut avoir quelque chose, c’est maintenant »

Une autre écriture plus fine et moins effacée venait compléter la première sentence. Slattery n’arrivait pas à la lire sans ses lunettes : le temps emporte tout, l’esprit comme le reste.

- « C’est le silence complet. Vous pensez vraiment qu’il va y retourner ? »
- « Tout voyage est, au fond, un retour vers l’origine. Une fois qu’il nous aura mené là bas, tout le monde aura la preuve que je n’ai pas patienté pour rien »
- « Beaucoup d’années sont en jeu…et si ce n’était que du temps perdu ? Vous ne pourrez vous empêcher de regretter. Et si AE/DUNE n’avait jamais existé… »
- « Passez-moi une feuille », en la désignant du doigt au-dessus de la pile de dossiers classés

Slattery saisit un stylo et baissa ses lunettes sur la pointe du nez. Il commença à rédiger.

Cette ombre que tu vois, c’est le reflet de ton image. Elle n’est rien par elle-même, c’est avec toi qu’elle est apparue, qu’elle persiste, et ton départ la dissiperait, si tu avais le courage de partir !


Il plia la lettre et l’inséra dans une enveloppe

- « Envoyez le mot par fax, c’est adressé à S. Valajdopov »

Un responsable des affaires russes entra pour prévenir le directeur que Frank Capra attendait dans la salle de débriefing. Une fois que le Successeur avait franchit la porte, l’assistant traversa le couloir jusqu’au département graphique et emprunta le télécopieur, en inscrivant l’intitulé de son fax. SUJET : AE/DUNE – Métamorphose.


[01:05:11]


L’émissaire du FSB reprenait sa respiration après une tentative préventive de noyade simulée, opérée par le service d’opérations clandestines de la CIA.

- « Si notre langue vous brule la gorge, vous pouvez parler russe. Nous avons ce que nous voulons sur l’enregistrement, mais le Pentagone rêve de vous entendre le dire… »

Valajdopov baissa la tête sur l’écran à rayons X.

- « Les russes n’ont pas enlevé Sorensen et Brainer », refusa Richard Braxton, derrière le miroir sans tain « Si c’était le cas, Valajdopov aurait demandé un échange diplomatique : eux deux contre le groupe de tireur qui a été appréhendé à la résidence fédérale »
- « Peut-être que ces hommes sont détachés du gouvernement russe. Le plus plausible est encore qu’ils n’ont aucune importance pour le Kremlin », supputa Rosenberg, qui attendait le rapport du directeur adjoint à propos de Bauer
- « Des poupées russes de pacotille hein… »
- « Quoiqu’il en soit, retrouvez-les vite, avec l’enregistrement qui va avec, sinon nous ne pourrons pas faire pression sur le FSB. On ne pourra pas passer à côté de la crise diplomatique cette fois… »

Le secrétaire d’Etat fit part du dossier qu’il avait en sa possession, au sujet d’une récente affaire d’espionnage industriel autour du géant gazier EuriTrans. Il s’était déplacé expressément pour prévenir le directeur de l’Agence de ne pas empiéter sur les plates-bandes des Affaires Internes. Dans le passé, Bergman devait avoir eu vent des opérations qui se tramaient autour de Sorensen et son dessein de manipuler les russes pour contrôler leurs ressources. Cependant, la Coalition refusait de mettre Braxton dans la confidence.
- « Qu’est-ce que font les Affaires Internes ici ? On sait que la plupart des compagnies à qui EuriTrans exporte le gaz sont essentiellement européennes, à travers les canaux de Biélorussie et d’Ukraine, pour la firme Merogaz. C’est un membre proche du Kremlin, Sergueï Dojovenko qui dirigeait EuriTrans, et qui avait la charge de certaines commissions avec les investisseurs de la Coalition, dans le cadre du marché énergétique entre nous et les russes »
- « Si je vous suis, vous supposez que Sorensen a forcé Dojovenko à léguer ses parts à sa société d’investissement, afin de prendre possession du holding regroupant les plus grandes firmes pétrolières au-delà de l’Oural ? »
- « Je le pense, Sorensen aurait cherché à alimenter sa propre multinationale en absorbant les contrats des conglomérats postsoviétiques », précisa Braxton

Rosenberg fit claquer l’élastique de son trieur et détacha un cliché en gros plan d’un vieillard en costume blanc qu’on aurait pris pour le parfait texan :

- « Larry Edwige. Je ne fais pas les présentations. D’après mes sources, David Palmer fait du forcing pour le pousser à témoigner au sujet des prisons clandestines en Europe de l’Est. Sorensen, Radford, ils tomberont dans la marmite, c’est lui qui en fera aussi les frais »
- « Si on laisse parler Edwige, l’Agence tombera avec Sorensen et d’autres… »
- « J’ai chargé un de vos hommes discuter avec Cassandra Evans. Elle est du côté de Palmer, je veux savoir où en sont leurs plans »
- « Elle ignore au sujet de Bauer… »
- « Ne dites rien. On ne sait pas ce qu’elle sait sur AE/DUNE. Pour autant ce pourrait être elle »
- « Slattery avait raison…nous aussi nous sommes tous des poupées russes de pacotilles. Avec ou sans la sphère médiatique, la CIA décline toute seule… »
- « Slattery voit des taupes partout. La réalité n’existe plus, quand bien même elle se tient devant lui. Bauer en est arrivé au même constat, et je dois savoir qui a fait naitre cette idée en lui. En quelque sorte, aller au commencement des choses… »


Les graviers sur la côte valsaient au gré des rotules de l’hélicoptère qui se posait sur un terrain déminé à quelques centaines de mètres d’un bastion taliban. Les autres volatiles mécaniques planaient tout autour pour encercler le repère, d’où descendaient des dizaines de soldats par cordes. Caïn posa la botte au sol, et compléta son équipement d’un treuil ainsi qu’un arme lourde que lui confia le responsable sur le terrain.

- « Le complexe est divisé en deux sections. L’une destinée à l’entrainement des rebelles, qui couvre toute la partie sud-ouest, et l’autre destinée à les loger. Le camp est assez récent, d’anciennes familles paysannes y vivaient encore il y a quelques mois »
- « Il y aura donc des civils ? », conclut le lieutenant-colonel qui venait prêter main forte
- « Les talibans ne se voilent pas la face, ils savaient que nous les avons localisés. Le Pentagone ne prévoyait pas d’action avant d’avoir finalisé notre reconnaissance à la fin de la semaine. Mais si les infos de Frank Bergman sont vraies, un des seconds du Mollah est ici »
- « Vous jetteriez une liasse de cent billets au premier sans-abri qui s’approche de vous ? »
- « La crédulité de l’Etat Major vous inquiète ? Bergman n’est pas le premier venu à nous parler du Mollah. Quelque soit la nature de la relation qu’il entretenait avec le Pentagone, l’intervention doit être expédiée rapidement, c’est une logique médiatique »

La bataillon avançait en direction d’une grotte dont l’entrée était fortifiée par deux portes blindées, avec un pallier de mines sur le sable pour décourager tout visiteur malvenu.

- « Attendez, le Pentagone voudrait coordonner la révélation de la capture d’un proche du mollah et le démantèlement d’Idéon au Moyen-Orient ? »
- « Deux gros poissons pour cacher la baleine… »


Sur le bâtiment le plus allongé des quartiers généraux de la CIA, qui reliait les deux ailes nord et sud et formait avec elle le signe pi, les reflets nocturnes donnaient à Frank Capra l’impression de contempler un cétacé de pierre, qui allait terminer sa dérive.

- « Le jour où le mur s’effondra. La sculpture avec les chevaux représente l’essence de la liberté, et le mur, les épreuves dont nous devons faire face. Pas uniquement celles à venir, mais aussi celles du passé », commenta Slattery devant l’œuvre d’art à l’entrée de l’Atrium
- « Pink Floyd s’était aussi inspiré du mur de Berlin pour leur album The Wall. L’isolement mental, le mur psychologique et imaginaire...dans l’histoire, le personnage sombre dans la folie. Il a fini par s’emmurer autour de ses désirs »
- « Je vois que vous avez fini par récupérer », à Capra qui devenait peu à peu sobre
- « Il va me falloir une autre rasade si vous ne me dites pas ce que je fais ici »
- « Vous vous souvenez de l’affaire Maul/Vechnika au temps où vous étiez à la CAT de Washington ? »
- « Comment je pourrais oublier ? »
- « Je ne fais plus beaucoup confiance à mon intuition, tout est pensé en terme de calculs aujourd’hui, et plus notre raisonnement est rigoureux, plus il peut se retourner contre nous. Pas que je n’accorde trop d’importance aux détails, mais j’aimerais simplement connaitre votre intention là-dessus. Après tout, les apparences ne sont pas toujours trompeuses », en s’allumant une cigarette « J’aimerais simplement revenir sur le témoignage de votre informateur slovaque à l’époque, un certain Miklosko »
- « Vous l’aviez débriefé ici même. Vous en savez plus que moi à son sujet. Personne ne l’a pris au sérieux quand il affirmait qu’Ellen Riss était un coupe-circuit russe. C’est une fonction qui est attribué aux civils sans passif, pas à des agents qui ont accès à des renseignements confidentiels. Miklosko était tellement flagrant comme agent de désinformation engagé par les russes qu’on aurait pu nager dans sa sueur… »
- « Je m’interroge encore aujourd’hui, le FSB n’a pas pu engager délibérément une cible si facile pour nous. Ma première intuition aurait été de penser qu’on nous mettait la vérité sous le nez pour ne pas y croire. Mais c’est peut-être là que réside tout le piège… »

Capra se gratta les mollets et tira l’élastique de sa chaussette droite, alors que Slattery expira sa fumée d’un air déconcerté.

- « Des puces. J’en ai pas mal ces derniers temps… »
- « De la sincérité de notre slovaque dépend toute cette prophétie autour d’un réseau d’espions depuis quatre décennies. J’aimerais penser que la mort de Riss était une vicissitude hasardeuse mais…je n’y arrive pas »
- « Enfin je crois. C’est peut-être juste mon imagination, comme ces frissons dans le dos »


[01:14:26]

Matters longea les quais pour se rendre jusqu’à l’entrée d’un cabaret.
Li Jiabao, du consulat chinois de L.A. rentrait les mains vides de sa partie de poker.
Braxton refusa qu’on transmette les condoléances à la famille de Jack, pensant que le gouvernement chinois maintenait les écoutes sur eux.
Gabriel Radford recevait une visite inattendue du procureur à Langley.


[01:19:35]


Capra avait encore la démarche un peu vacillante lorsqu’il monta les marches de l’Atrium sous la réplique d’un modèle de l’avion de reconnaissance photo D-21, dont Slattery ne prêtait même plus attention.

- « Qu’est-ce que je dois vous dire pour revoir ma femme et mon fils ? »
- « Voila ce que je pense. Miklosko était un agent qui œuvrait pour les russes. Il devait nous verser autant de désinformation que de champagne à la décoration de Braxton. Mais une chose était peut-être vraie dans ce qu’il disait : James Matters est bien l’homme que je traque depuis des années. Il fait partie du réseau »
- « Je suppose qu’il est sous surveillance ? »
- « Collé à notre périscope en ce moment même. Mais si je vous ai fait venir, c’est parce que ça ne me suffit pas. J’aimerais que vous reprenez contact avec lui »
- « Une intime conviction au fond de vous vous susurre que c’est lui. Que ca doit être lui. Que si vous vous trompez sur lui, vous ne serez jamais libre. Seulement vous manquez tellement d’évidences que votre esprit veut en faire l’agent dormant dont vous avez toujours rêvé »
- « Ces fantasmagories ne sont pas dans mes habitudes. Je ne prends plus les paris…mais sans vous, je pourrais regretter de ne pas avoir tenté ma chance »
- « Si je ferme les yeux, j’ai beau avoir le sentiment de voler, je ne sens pas d’air. Mes pieds sont toujours collés au sol mais je n’aurais aucune stabilité », reconnu Capra en fermant les yeux puis en mimant le geste
- « Je ne suis pas désorienté. Mais je ne peux pas non plus faire confiance aux évidences »
- « Ni aux intuitions, vous l’avez dis vous-même. Si j’en crois votre logique, c’est que si James est l’élu, il pourrait prochainement entrer en contact avec son coupe-circuit, ou se cacher quelques temps de l’autre coté du pays. Par contre, si je lui rends visite, il va comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Sans en avoir le cœur net, mais assez pour se rendre au consulat et prendre le premier avion en direction de Moscou »
- « Mes hommes seront là bas pour le repêcher si ça se confirme. En contrepartie, je me chargerais de faire sauter la garde exclusive de votre ex-femme »
- « Deux jours par semaines, et aucune restriction de distance du domicile. J’ai changé, elle doit le comprendre »
- « Je ne suis pas de ceux qui pensent que les gens changent. L’héritage génétique nous gouvernera jusqu’à la mort. Quoiqu’il en soit, notre accord ne tient que dans la mesure où ma proposition reste entre nous. L’Agence ne doit rien savoir »
- « Si j’aimais l’ironie autant que vous, je m’amuserais à penser que vous êtes la taupe et que vous allez dégager le terrain à James »
- « Allez dire ça au directeur. Il n’aime pas entendre que l’histoire se répète »
- « Vous savez, je n’aime pas beaucoup The Wall. Mais ce que je sais du concept, c’est que les derniers mots de l’album et les premiers finissent par ne former qu’une seule et même phrase : n’est-ce pas par ici que nous sommes entrés ? »

Slattery faisait là référence à son prédécesseur à la Compagnie, qui avait été remercié après vingt ans de bons et loyaux services à la tête du contre-espionnage, après avoir plongé la CIA dans un climat de paranoïa irréversible. En reprenant le flambeau au contre-espionnage alors qu’il avait été son disciple durant près de dix ans, le Successeur avait le sentiment de porter quelque chose d’aussi lourd qu’un héritage génétique. Une tumeur dont il n’avait jamais pu se débarrasser, et qui grossissait à mesure qu’il tachait de la sectionner. Son mentor était entré dans les services de Renseignement avec une propension identique à voir les agents doubles se multiplier autour de lui. Lorsque ce dernier tourna les talons, Slattery s’était laissé séduire par cette même porte, dont il était affiché qu’elle débouchait sur du vide. Mais comment résister à l’envie de l’ouvrir ?


Une main épaisse déverrouilla le volet de la porte en acier et aperçut le visage de Matters, qui fixait le videur depuis l’extérieur de la boite de striptease. Après un échange de regards, l’homme qui semblait gonfler à l’intérieur de son costume XXL referma le volet et partait prévenir le propriétaire sans précipitation. Matters replaça le col de sa veste en cuir marron et traversa le trottoir jusqu’à la berge industrielle. Il remarqua la présence d’une voiture phares éteints à une centaine de mètres, sans pouvoir dire si le conducteur se trouvait à l’intérieur.


La queue de cheval de Li Jiabao balançait d’un coté à l’autre de sa chevelure noire lorsqu’il enfonça presque la poignée de sa porte en entrant dans son bureau du consulat. Il déposa la veste de son costume sur une chaise, habillé d’une chemise blanche et d’un pantalon retenu par des bretelles, puis saisit la télécommande pour afficher la liaison vidéo avec un asiatique aux lunettes épaisses.

- « Tu as entendu pour Bauer ? », demanda Jiabao dans son dialecte de naissance
- « Plus besoin de s’efforcer à le faire passer pour mort s’il l’est réellement. Notre gouvernement lâchera rapidement l’affaire »
- « C’est pourquoi nous allons te faire transférer du Ministère de la Sécurité de l’Etat maintenant que ton objectif est terminé. Je ne suis pas sur que les américains auront encore besoin de renseignements sur les préoccupations satellitaires de notre pays »
- « Rien en nous assure que c’est pour Bauer que la CIA désirait qu’on efface les preuves de son existence sur le territoire américain »
- « Simple précaution. Bauer comptait découvrir ton identité pour faire pression sur la CIA et se détacher de leurs chaines. Maintenant que McDouglas est lui aussi disparu et que notre marché est terminé, je ne vois plus l’intérêt de laisser infiltrer un de mes hommes au sein de notre gouvernement pour la CIA. Tu seras muté d’ici la fin du mois, c’est bien compris ? »
- « Oui Monsieur Jiabao. Pardonnez mon amour pour le détail, mais n’est-ce pas à cause des accusations envers Yanaka que le couperet s’abat si vite ? Je veux dire, Yanaka connait nos transactions avec la CIA et McDouglas. Si jamais on relie les yakuza à la Triade… »
- « Un par un, ils finiront par emporter leurs secrets dans la tombe. C’est la mesure du temps »


Un vent frais souffla pour apaiser la lourdeur nocturne. Le quartier portuaire était désert, la musique étouffée par les murs insonorisés du club russe n’aurait même pas intrigué un chat. Un oiseau s’envola au bout de l’embarcadère, tandis que Matters s’appuya sur la balustrade pour fixer le fleuve sans fin. Un coup de feu retentit au loin, brisant une vitre sur son passage. L’agent anciennement au pair de Yanaka identifia rapidement la source, le pare-brise avant de la voiture qu’il avait distingué était tapissé de sang. Il traversa la ruelle pour se nicher derrière une benne à ordure, lorsqu’une Mercedes aux vitres teintées accéléra et enclencha une fusillade en visant les tireurs d’élite, dissimulés sur un entrepôt de pêche. Plusieurs coups tirés par les snipers réussirent à atteindre la voiture, touchant ses occupants jusqu’à ce que sa course s’achève au bout des docks, comme si elle avait perdu vie peu à peu. Matters dégaina son arme et tacha d’identifier les assaillants, restant à couvert. Il brisa la vitre avec sa crosse et surprit un asiatique au visage inconnu, mais au tatouage familier de la mafia japonaise.


A quelques mètres du parc, un train si furieux qu’il semblait déchirer les rails pouvait se distinguer derrière la végétation. Carrell s’arrêta à l’extrémité d’une impasse où gisait un mémorial relativement discret, orné de quelques fleurs et de six tombes. Il posa ses fesses sur le bord d’une fontaine en pierre sans doute censée évoquer la jouvence et la vie éternelle après la mort.

- « Le pire des après-midi de chien le jour où la CIA a décidé de planter ces cercueils. Le bureau avait investi plusieurs millions dans un système de serveurs et Braxton refusait de jeter quelques dollars de plus en l’air pour des cercueils décents. L’un d’eux avait craqué alors qu’on l’abaissait sous terre »
- « Pourquoi est-ce qu’on est là Ian ? », tentant d’identifier les noms
- « Ce ne sont que des couvertures », à propos des victimes « Asseyez-vous Cassandra »

Elle exécuta, sur le banc près de la fontaine où Carrell trempait légèrement la main.

- « Des couvertures ? Je dois gratter l’écorce alors. Vous connaissez le passé que Jack et moi avons en commun. Vous avez toute la chronologie depuis Crépuscule, je doute que ma mémoire soit aussi bonne que celle de vos serveurs »
- « La chronologie précède Crépuscule. Je le sais. Vous le savez »
- « La chronologie précède l’âge de glace de la CIA. Le service du contre-espionnage est impliqué là dedans bien avant 1999 », en s’approchant d’une des tombes « Vous savez, depuis ma plus tendre enfance, mon père était passionné par les chevaux de course. Les parieurs de Londres se déplaçaient en masse pour miser des fortunes sur son pur sang. Mon père était alors persuadé d’une chose. Que ce n’était ni la météo, ni la forme physique, ni l’alimentation de son cheval qui lui avait fait gagner tant de courses. Il était convaincu à en couper ses mains que c’était la caresse avant chaque départ qui rappelait à l’animal le temps qu’ils avaient passé ensemble, et qui lui donnait la détermination pour vaincre »
- « Comment votre père a commencé à avoir ses dettes ? »
- « La bête avait une maladie du foie. Incurable. On a du l’abattre, et mon père avait beau dénicher les meilleurs espoirs, il n’arrivait plus à remporter aucune course. Un autre arrivait toujours en tête, quasiment le même à chaque fois. Le genre de cheval à lever le sabot sur un tableau bucolique d’un peintre fauché, vous voyez le genre ? Alors mon père est allé voir ce jockey et lui a proposé une somme faramineuse pour faire parti de son écurie. Après avoir remporté sa première course avec son nouvel étalon, vous savez ce que le jockey lui a dit ? »
- « Qu’est-ce qu’il lui a dit ? »
- « Aussi étonnant que ça puisse paraitre, le jockey affirmait mettre un fer rouge sous le nez de l’animal avant la course. La bête avait été gravement brulé pendant son enfance. Il était convaincu que le fer brulant lui rappelait sa douleur, et l’incitait à détaler. Mon père ne tolérait pas la pratique, mais ses dettes étaient tellement abyssales… »
- « Le propriétaire en question, c’était votre futur mari n’est-ce pas ? »
- « J’avais 17 ans. Mon père a fait une attaque cardiaque peu après. Si seulement il ne s’était pas arrêté sur ce petit détail, il aurait donné sa bénédiction. On s’est quand même mariés quelques années plus tard. On avait tellement bu pendant la nuit de noce…des litres de champagnes. J’avais finis par terre, inconsciente dans ma chambre. Il croyait que j’avais fais un malaise », elle commença à prendre un ton plus solennel « Cinq ans plus tard, c’est lui qui était à ma place, une balle dans la tete »
- « Vous me racontez les deux extrêmes de votre relation... »
- « Le jour où le contre-espionnage m’a mis sous le nez certaines irrégularités dans ses transactions bancaires et des déplacements incohérents, une paranoïa s’est instauré dans notre couple. La CIA pensait que Joel s’était servi de mes activités au MI-5, à la NSA puis à la CIA pour vendre des renseignements. Qui pourrait croire un instant qu’un homme de 21 ans est prêt à consacrer sa vie, à me faire croire à son amour pendant dix ans, tout cela pour des informations ? »
- «Vous vous y avez cru », un bras posé sur l’ange en pierre, sans que Cassandra ne le regarde
- « La CIA m’en avait persuadé. Mais je crois que notre rencontre n’est que le fruit du hasard. Perdre sa vie pour une cause aussi abstraite que l’espionnage, ça n’est pas réellement possible. Et vous savez ce que je regrette par-dessus tout ? »
- « Votre paranoïa ? »
- « Plus le temps passe depuis sa mort, plus j’ai le sentiment que mes souvenirs s’effacent. Plus rien n’est distinct ni évident. Je pouvais me tromper. Aujourd’hui encore, je ne suis sure de rien…Est-ce que…est-ce qu’on a bien fait d’appuyer sur la détente Jack et moi ? »

Cassandra semblait confuse, accroupie devant une tombe sans nom.

- « Vous n’avez pas appuyé. Jack l’a fait, pas vrai ? »
- « Joel ne pouvait pas me reconnaitre. Il était sur le point de me tirer dessus. Jack a réagi instinctivement. Il a exécuté l’ordre de la mission. Voila ce qu’il y a sous l’écorce… », elle regarde à nouveau Carrell et s’approche de lui comme si un courant électrique venait de naitre « Je ne peux pas être celle que Slattery recherche en vain, celle qui aurait du prendre la place de la femme à Jack pour le séduire. Parce que c’est Jack qui est venu à moi, tout comme Joel. Et je ne ferais pas deux fois l’erreur de trahir quelqu’un qui compte…Je ne ferais pas deux fois l’erreur de perdre mes souvenirs, parce qu’on m’a persuadé qu’ils n’étaient que simulés »
- « Et si Jack meurt demain ? Quels souvenirs en garder ? Un patriote, un solitaire qui n’aime pas la solitude et qui se déteste ? Une déception ? »
- « L’esprit emporte tous nos sentiments en un fragment de seconde. On ne les retrouve jamais à l’état identique. Peut-être qu’un jour, je pourrais pardonner Jack. Mais si je dois faire le compte de tout ce qu’il me reste en mémoire, ce que je ressens…ce que je ressens, c’est que je l’aime autant que je le déteste. Et quand les souvenirs se seront évadés, il ne restera que l’illusion de regrets…L’illusion que tout était bien réel…que tout était sincère…et que ce qu’on a perdu finira forcément par nous manquer »

Cassandra plissa de ses yeux absorbés, rivés sur le chemin de terre, comme prenant conscience d’une phrase qu’elle avait déjà entendu sans en saisir le sens.

- « C’est là qu’il a été enterré n’est-ce pas ? », réalisa-t-elle à propos de son défunt mari
- « L’image de lui que vous vous imaginez dans votre tête, c’est cela qui est enterré. Ce qu’il était réellement, vous ne le saurez jamais. C’est valable pour Jack, et n’importe qui. Ceux qui nous entourent, au fond, ils ne sont que des projections. Des reflets de notre esprit… »


[01:31:43]

L’US Army et Caïn s’apprêtait à lancer l’intervention sur le repère des talibans.
On faisait rentrer Matters à l’intérieur du club de striptease.
Cassandra se recueillait devant la tombe de son mari.


[01:36:57]


La porte blindée d’une quinzaine de mètres de largeur ne résista pas à la déflagration causée par les charges de C4, collées à l’entrée du complexe de formation des talibans. Comme des abeilles se nichant à l’intérieur de la ruche, les soldats envahirent l’entrée souterraine en court-circuitant les installations électriques. La fumée engendrée par la grenade aveugla les sentinelles afghanes et la riposte ne fit pas long feu dès que les tirs groupés étincelaient dans la grotte.

- « Delta 4, périmètre isolé à 50m, besoin d’une seconde charge ! »

Caïn suivit l’action à distance sans aller à la tête du front, et rappela aux unités qu’il fallait éviter les blessés civils dans la mesure du possible. Une autre pate fut collée à la barricade épaisse pour contrôler le passage des camions, qui sauta après une légère pression sur le détonateur. L’équipe d’éclaireurs progressa munie de masques à gaz, tandis que des tremblements se faisaient sentir depuis le plafond humide. Les rebelles devaient être en alerte en raison de l’intervention qui avait lieu non loin du sommet de la montagne, tout en haut de la forteresse.

- « Leader Alpha besoin de renforts, des snipers nous tirent dessus dans les hauteurs au sud ! », recevait Caïn depuis sa radio
- « Sources de chaleur à deux cent mètres »
- « Installations expérimentales ou présence humaine ? », demanda le capitaine qui venait de dépasser le poste de surveillance devant l’entrée
- « La masse est condensée, j’opterais pour les deux. Ils doivent stocker leurs missiles et les ravitaillements en essence et munitions », précisa une officié basé à distance
- « Il faut lancer une frappe coordonnée ici et à l’extérieur pour enserrer les issues inférieures et supérieures. Les dissidents chercheront à s’échapper par un accès au centre de la montagne. Si on bloque les tunnels, ils seront forcés de passer par leur zone d’entrainement. Comme des animaux en cages »
- « Donc si on s’approprie les Stinger, ils ne pourront pas riposter contre nos hélicos », saisit le lieutenant-colonel sur le départ « Ca nous laisse moins d’une heure pour retrouver les tentacules dissidentes du mollah »
- « Les deux lieutenants, Erzaki et Ben Falisaa se trouvent ici d’après Bergman. Selon les renseignements du Pentagone, ils sont en contact rapprochés avec le second d’Al Qaeda »

On aurait presque dit que c’était la stature titanesque du capitaine qui faisait gronder les murs, alors qu’une autre détonation causa quelques fissures qui firent tomber des projectiles de pierre. L’unité aérienne attendait la coordination avec l’équipe souterraine, qui voulait s’assurait que les rebelles remontent à la surface plutôt que de s’isoler dans l’armurerie.

- « La Reine s’est peut-être déjà envolée depuis longtemps… »
- « On ne rapportera pas un poisson mort Danny, j’en fais ma parole d’honneur »

Sorensen s’effondra comme un poisson mort sur le sable du terrain vague, asséné d’un coup au visage par l’homme qui l’avait libéré de l’escorte fédérale.

- « C’est moi qui dirige Old Fates ! Hendersen soutiendrait mon choix ! », en se relevant pour repousser son agresseur contre le pare-choc de la voiture
- « Calmez-vous merde ! », intervint Brainer « On est tous dans le même camp si je comprends bien. Pourquoi ne pas expliquer la situation au Sénat ? »
- « Vous ne comprenez rien du tout. Je dois m’occuper du retrait de notre consortium au Moyen-Orient. Ces hommes agissent sous la tutelle de notre société-mère », éclaira Sorensen
- « Old Fates ?
- « Navré de vous avoir embarqué là dedans. Vous étiez déjà enfoncé dans le fond de la cuvette, mais là, vous n’êtes plus du tout en sécurité. Tout le monde voudra vous cuisiner à la hache…Je ne sais pas s’il reste une porte de sortie qui ne débouche pas sur un vide béant »

L’intention de Sorensen devenait évidente pour le Président de la Chambre. Il souhaitait dissoudre le consortium Idéon pour se sauver la face et éviter les représailles médiatiques. Brainer aurait enfin pu recevoir tout le mérite qu’il fantasmait en voulant éteindre les braises d’Orient. Sauf que s’il devait disparaitre du jour au lendemain, toute son entreprise aurait été vaine, ne pouvant s’accréditer les recherches sur la désinformation qu’il voulait mettre à la lumière du jour, ni la dissipation de la guerre énergétique qui faisait rage.

- « Pourquoi est-ce qu’on est là ? Qu’est-ce que les russes voulaient ? »
- « Il y a longtemps, certains de mes associés, que vous connaissez sous le nom de Coalition ont convenu que la Russie devait nous céder 5% de ses matières premières, un échange de bons procédés…l’intégration de taupes russes parmi nos services de Renseignements »
- « Des parasites que étaient censés infecter les russes en retour », comprit le politicien
- « Des agents de désinformation oui. La portée de leurs renseignements ne dépassait pas la hauteur des chevilles à Bergman. En clair, notre pays augmentait ses capitaux au sein d’EuriTrans pour devenir majoritaire »
- « Un délit d’initié qui se profilait ? »
- « Mieux que ça. J’ai pris les commandes du holding russe sans que le Kremlin ne s’en aperçoive, en laissant le successeur de Dojovenko, Mikhaloïv aux commandes d'EuriTrans pour ne pas éveiller les soupçons. Même si le plan se dessinait sur le long terme, Old Fates espérait engendrer une faillite de l'énergie russe et de leurs exportations pour soulever une révolte au Moyen-Orient. Nous gouvernions une partie de l’économie russe »

Brainer erra un instant comme s’il supportait un boulet attaché à ses pieds. Il se mit en marge et décida de s’asseoir quelques secondes pour admirer les lumières de la ville.

- « Je sais ce que vous vous dites », clama Sorensen assez fort pour être entendu « Mais ce ne sont pas les principes démocratiques et économiques qui sont au cœur de nos plans. Cette guerre que vous méprenez n’est pas liée à un pur profit privé »
- « Alors à quoi est-elle liée ?! »
- « L’Afghanistan. Ce n’est pas un hasard si votre coursier est là bas. Il ne pourchasse pas un fantôme. Mais on doit laisser planer l’ombre. On peut mettre fin au conflit, pas à la désinformation », derrière le dos de Brainer, qui ne voyait que sa silhouette
- « Je ne peux pas partir…Si je disparais, personne ne se rendra compte de la valeur de nos efforts. Une victoire à la Pyrrhus ! Et encore, personne ne veut d’une victoire si amère »
- « Quel intérêt ? Vous aviez eu raison depuis le début. Vous devez faire un sacrifice, vous devez renoncer désormais. Sinon, notre système s’écroulera sur lui-même ! »
- « Qui êtes-vous pour décider de ce qui doit être vrai ou non ? Vous façonnez la réalité à votre image comme une putain de fresque retapée au graffiti ! »
- « C’est la seule réalité qui pourra nous sauver… «

Sorensen fut écarté d’un revers de la main lorsque son interlocuteur se releva pour repartir dans l’obscurité.

- « Vous êtes fous. Vous êtes tous fous, dans votre satané pays des merveilles. Vous le savez autant que moi Sorensen, la Reine finira par vous pendre haut et court », s’éloignant peu à peu
- « Vous disparaissez maintenant et personne ne vous reverra plus jamais »
- « Je n’ai pas vraiment le choix. Tout ce temps perdu…tout ce qu’il me reste, c’est le courage de partir, avant d’avoir des regrets. Vous devriez en faire de même »
- « Tout ce que vous avez toujours attendu, c’est la reconnaissance de vos idées. Comme si la reconnaissance allait vous définir, faire celui que vous êtes »
- « Un son de cloche connu pour vous hein ? », se soucia vaguement Brainer sans se retourner
- « Vous devriez me comprendre alors. Ce qu’on appelle vérité, ce n’est aussi qu’une histoire de reconnaissance. Rien n’est dissimulé derrière le bruit et la fureur. Moi, je ne voile rien du tout. Le prestige, c’est juste de faire croire que les portes ne débouchent pas sur ce vide béant»
- « Je ne suis plus dupe alors. Je plongerais pour vous »


Il n’y avait plus que la voiture de Carrell qui stationnait sur le parking éclairé par des dizaines de lampadaires en rangée. L’officier de liaison sortait les clés de sa poche et déverrouilla le système électronique.

- « Je vous ramènerais bien chez vous mais vous connaissez Braxton, il est personnellement impliqué et je doute qu’il renonce un jour »
- « Personnellement impliqué ? L’administration risque de s’effondrer d’après vos dires. Vos services de renseignements seraient encore plus vulnérables si l’Agence se désagrège »
- « Je n’attendais aucune réponse positive. Même si vous acceptez ma proposition de pousser Jack à témoigner, on vous soupçonnerait de jouer un jeu double »
- « Alors pourquoi me le demander ? »
- « La Cour Suprême est sur l’affaire pour une réévaluation du procès Vechnika. Il y aura même des audiences à La Haye. On pense que quelque chose d’autre se trame derrière l’inculpation des Drazen et la localisation officieuse de missiles balistiques »
- « Je ne vous suis pas… »
- « Ca concerne Jack. On risque de mettre sa mémoire à rude épreuve. Il vous connaissait déjà avant l’opération. Radford aussi, mais comme il risque de dépasser les marges au polygraphe… », métaphorisait Carrell en rentrant dans la voiture « Ecoutez, vous savez que c’est le seul moyen pour que Jack devienne intouchable. Les chinois ne pourront plus rien tenter et la CIA sera prise dans les filets de l’araignée, paralysée pendant des années sur le point de vue administratif »
- « Je sais aussi que les charges s’alourdiront à notre encontre, et je serais certaine de ne plus avoir sa confiance un jour. Quel prix à payer hein ? »
- « Ou vous vous effacez pour le sauver, ou vous continuez votre manège en risquant dans tous les cas d’être inculpée pour le détournement de renseignements confidentiels il y a quelques heures. Et le juge ne vous fera pas de cadeaux. A vous de voir si Jack mérite d’être gracié et de tirer définitivement un trait sur le passé après tout ça…»


Il n’y avait pas d’autres issues que des sacrifices vains à perte de vue. Elle pouvait décider de dire ce que la CIA voulait entendre au sujet de son passé avec Jack, en plaçant ses espoirs en l’Agence pour qu’ils soit tirés d’affaire, bien que les aveux la laisserait à découvert. Elle pouvait aussi choisir de ne se fier qu’à Jack et de mener la CIA en bateau dans l’intérêt d’éviter ce procès, et s’en aller loin à ses cotés. Mais il s’agissait d’un choix illusoire, toute effort était insignifiant puisque Jack était mort, ce qui allait l’inculper inutilement quoiqu’elle décidait de dire.

Les lampadaires se reflétaient par cycle sur la vitre du coté de Cassandra lorsque la voiture emprunta l’autoroute. Carrell l’observa quelques secondes quand elle ferma les yeux.

- « Rappelez-moi de ne jamais me réveiller », murmura-t-elle.


[01:45:19]

Un homme cagoulé s’approchait de l’entrée du club de striptease.
Matters discutait avec le dirigeant de la boite.
Slattery donna quelques directives à Capra pour le mettre en contact avec Matters.
L’US Army s’apprêta à faire sauter la porte fermant l’accès à l’arsenal taliban.


[01:50:39]


- « Est-il encore possible de dissuader ces gens ? »

La cuillère tourna en cercle pour mélanger le sucre dans le thé. Lorsque Hendersen la retira, une onde en spirale circula sur la périphérie de la tasse. Deux investisseurs influents à la Coalition étaient également présents.

- « C’est un verre vide à la surface d’un bocal d’eau. Encore quelques pièces de monnaie à mettre dans ce verre et il finira par chavirer », s’inquiéta l’Attaché de Défense
- « Ce n’est pas l’équilibre de la terreur qui prédomine, ni la dissuasion massive. Si Pluie Noire n’avait été qu’une arme de destruction, nous en serions encore à un nouveau chapitre de la course au nucléaire. L’idée a été abandonnée depuis bien longtemps. Ce que nous voulions, c’est les faire saliver, jusqu’à ce qu’ils finissent par s’étouffer »
- « Une arme de désinformation massive...A vous entendre, il s’agit plus d’une fin que d’un moyen. L’enjeu en vaut-il vraiment la peine ? »
- « C’est donc moi que vous essayez de dissuader ? »

L’homme à la bedaine considérable à coté de Hendersen leva le bras pour estimer l’étendue de sa transpiration sous les aisselles. Il frotta avec sa main pour l’étaler afin qu’elle ne déborde pas trop, et souleva le regard suspect de l’Attaché de Défense en face de lui.

- « En aucun cas », répondit-il après avoir été distrait « Mais simplement, jusqu’ici les membres de la Coalition nous avaient toujours vanté les mérites de la terreur. Jusqu’au bout, il serait question de bluff. Mais tout s’écroule comme si le vent emportait un château de sable. D’abord les petites pièces puis les grosses. Les organismes de droit internationaux, l’administration fédérale américaine, le marché au Moyen-Orient qui s’est effondré après la crise de Minsk, la faillite du géant énergétique russe programmé dans les semaines à venir »
- « Vous insinuez donc que la Coalition finira elle aussi par se désagréger ? A quel profit ? »
- « Je n’insinue rien M. Cohn », s’adressant à Hendersen « Mais la Coalition avait des doutes sur l’identité d’un de leurs membres. Et nous voulions nous assurer que la mise a feu reste bien une décision préventive, et non collatérale »
- « Ce petit jeu a duré bien longtemps », intervint le plus puissant industriel en pharmaceutique du continent « Bons baisers du Kosovo n’est-ce pas… »
- « Que voulez-vous dire ? », demanda l’Attaché
- « En 1999, nous avions vendu des missiles balistiques à Viktor Drazen, criminel de guerre serbe. Ils présentaient un sérieux dysfonctionnement. Drazen les a dirigé vers notre pays pour simuler une frappe préventive, le temps d’inquiéter le Congrès », raconta Hendersen
- « Puis Drazen a réussi à se procurer de vraies ogives. Il était devenu une menace sérieuse. Le désastre n’est pas passé loin pour nous, notre pays aurait pu être gravement touché »
- « L’arroseur arrosé… », reprit l’hôte « Et vous craignez que le même schéma se réalise avec Sombres Soleils ? D’où ces mesures de précaution pour s’assurer de l’intégrité des membres de la Coalition ? »
- « Et les probabilités de déclencher un motif de guerre ? Même si le tribunal international n’invoquera aucune représailles, je ne suis pas sur que le son de la cloche les dissuadera »
- « Nous nous occupons de la presse », acheva Hendersen « Le Kremlin aura seulement vent de notre fable romanesque, cent ogives autour de Moscou et des pays borduriers, comme vous l’aviez dit. Le château de sable va s’effondrer sans même une vague »


Un onde de soldats américains se propagea dans la réserve des missiles, où une nouvelle fusillade éclata sans relâche. Caïn se mit à couvert derrière la jeep munie d’un mitrailleur qui faisait essentiellement des tirs de sommation, et répliquait sur les rebelles armés. Des perles de sueur s’affichait sur son front, probablement la chaleur, ou bien même la panique. Il pensait avoir choisi le bon camp en se rangeant secrètement du coté de Hendersen, persuadé qu’il n’aurait plus à subir l’imprévisible, sans trop s’inquiéter de pouvoir garder ce secret au plus profond de sa tombe. Une balle ricocha sur la carrosserie, si bien que Caïn aurait pu en voir les étincelles si le temps s’était figé.

- « Ne les laissez pas se replier ! A Alpha 2-0, éliminez en priorité les sentinelles à l’étage au nord ! Avez-vous un visuel ? », ordonna depuis l’extérieur un stratège par radio
- « Négatif Colonel, ils se sont rangés derrière la poudreuse pour temporiser »
- « Merde…nous ne pouvons pas risquer de tirer avec l’arsenal à porté… »
- « L’unité Charlie arrive par l’étage supérieur pour les piéger », intervint Caïn « Il ne nous restera plus qu’à suivre les rats émigrants dans leur trou »
- « Occupez-vous en quand la voie sera libre Caïn, le traducteur vous aidera à traiter avec les civils des camps d’entrainement »
- « Et l’Etat Major… »
- « Ne vous souciez pas de votre permission, on vous couvrira »

Au moment de la brève accalmie, Caïn coupa sa radio et balbutia presque inaudiblement.

- « Comme vous avez couverts Bergman hein… »


[01:54:24]


Au moment où Carrell s’apprêtait à franchir la barrière de sécurité à Langley, le gardien lui fit un signe de la tete que l’agent de liaison pris pour une bévue parce qu’on ne l’avait pas reconnu. Il chercha son badge au fond de sa poche et la plaqua contre la vitre, avant que l’homme dans la loge lui demanda d’ouvrir la fenêtre.

- « Braxton veut vous voir d’urgence »
- « Pourquoi ne m’a-t-il pas contacté ? »
- « Il voulait vous le dire en personne »

La haie rouge et blanche s’éleva pour laisser passer le véhicule. Carrell se gara à une centaine de mètres et sortit dès qu’il avait éteint le contact du moteur.

- « Qu’est-ce qu’il se passe ? Est-ce que c’est à propos de Jack ? », s’inquiéta Cassandra
- « C’est possible, tout le monde à ses trousses. Chinois, russes, peut-être même les hommes de Yanaka...On ne pourra pas le protéger longtemps dans ces conditions »

Les deux agents traversaient les jardins de l’aile ouest et s’aventuraient à l’intérieur de l’immense corridor qui donnait accès sur le hall d’entrée.

- « Pourquoi ne pas laisser les choses se tasser quelques temps ? Fournir à Jack une autre identité et l’envoyer à l’étranger, en Afrique par exemple »
- « Jack est allé trop loin. Il pourrait pactiser avec n’importe qui pour être sur d’avoir tiré un trait sur nous avant de s’exiler à l’étranger »
- « Alors rien ne pourrait le convaincre de participer à ce procès »
- « Si toutes les pièces maitresses sont réunies, Jack sera le seul à pouvoir jouer l’échec et mat. C’est un dilemme à haut risque pour lui. Si son témoignage est entendu, et il le sera, il n’aura plus personne sur le dos avant un moment. Surtout pas son propre gouvernement. Mais ça implique de destituer le système fédéral actuel, et donc d’ouvrir des brèches dans la défense du pays. Vous pensez qu’il fera encore éternellement ce même choix de préférer sa patrie à son propre profit ? »
- « Pas si il se sent manipulé par tout le monde »

Cassandra piétina le sceau de la CIA et passa derrière Carrell lorsqu’il fixa son œil sur le scanner rétinien.

- « Vous avez enfin saisi l’idée alors », avoua-t-il « Quand un homme comme lui n’a plus personne envers qui se tourner, ni même son pays, il ne pense plus qu’à son propre intérêt »
- « Vous me demandez de le rendre encore plus solitaire qu’il ne l’est déjà. Je ne veux pas d’un 9mm sur sa tempe, même si ça pourrait le sauver selon vos dires »
- « Si c’est lui qui a le doigt sur la détente, au moins il aura la possibilité de renoncer. Peut-être grâce à vous. Alors que sans votre déposition aujourd’hui, je crains qu’on ne lui laisse pas le choix. Il ne passera peut-être même pas la journée… »
- « Dans tous les cas, nous finirons avec des regrets », en montant dans l’ascenseur « Ce que je peux faire de mieux, c’est ressortir les vieux cartons pour vous, puis ramasser ce qu’il restera de Jack après tout ça…et de notre conscience »
- « Il tiendra le coup. Ca n’est pas une épave à la dérive ou je ne sais quelle baleine échouée »


Les deux videurs étaient trop préoccupés par la chorégraphie à la barre de la nouvelle stripteaseuse ukrainienne pour entendre qu’on toquait à la porte de derrière, dont le bruit était déjà recouvert par la musique électro-sensuelle scandinave. On insista alors, les martèlements devinrent de plus en plus forts.

- « Ca a toqué là derrière non ? », demanda-t-il en russe
- « Je m’en occupe »

L’ancien boxeur poids lourd poussa le verrou et tira la porte vers lui. Pas la moindre présence, à part les mouches au-dessus du vide-ordure et les voitures sur le parking du personnel.

- « Dmitriev, ramène-toi », en sortant son calibre
- « Tu as entendu comme moi non ? »
- « Je crois », en arpentant la ruelle sur le coté

Caché derrière le container nauséabond, l’homme cagoulé liquida les deux slaves en une fraction de seconde avec son silencieux. Il se fraya un chemin jusqu’à la porte entrouverte et désactiva la caméra lorsqu’il traversa le couloir menant à la salle principale.


En parcourant l’étage consacré aux salles de débriefing, Cassandra et Carrell aperçurent Yanaka sortir de sa prison de verre, accompagné par un fédéral qui croisa également leur chemin en sens inverse.

- « Qu’est-ce que vous allez faire de Yanaka si le contre-espionnage va s’effondrer dans les semaines à venir ? », s’interrogea-t-elle
- « Il ne sera plus de notre juridiction après le procès »
- « Cette affaire va traverser toute la navette judiciaire, il y en aura pour des années. Des motions de censure, amendements, recours gracieux…Avec ca, comment continuer de nous protéger Jack et moi ?! »
- « Attendez dans le bureau de Braxton. Il vous recevra bientôt pour vous en dire plus »
- « Vous faites comme si toute menace allait disparaitre, mais tout le monde en aura encore après nous », en passant devant la porte à la plaquette R. Slattery, directeur du contre-espionnage « J’ai plus l’impression que vous doutez de ma sincérité et qu’il s’agit d’un interrogatoire parce que je suis une des principales suspectes »
- « J’ai plus l’impression que vous cherchez à amoindrir votre témoignage. Il ne reste que vous et Matters à la table ronde. C’est pourquoi nous devons connaitre la vérité sur votre histoire avec Jack. Slattery aurait pu vous tirer les vers du nez avant, mais nous n’étions pas en position de force. Maintenant, il ne reste que la CIA pour vous dénouer la corde de la pendaison publique. Si vous renoncez ou hésitez trop, Jack sera incapable de respirer plus longtemps », s’échappant dans la pièce où les cadres de l’Agence l’attendaient


Matters fixait les longues jambes en suspension de la danseuse. Les cheveux tombant à la renverse, le sang qui lui descendait au cerveau, elle percevait la salle à l’envers lorsqu’une autre stripteaseuse surgit à moitié nue avec le couteau de l’homme cagoulé sous la gorge. Dans l’autre main se trouvait son silencieux qui pointait sur le fugitif accoudé au bar, caché par le verre qu’il venait de s’enfiler. L’ingénieur son stoppa la musique et le ballet de lumières qui feutraient l’ambiance.

- « Comment est-il rentré ?! », scandalisa le patron auprès de Matters tandis que les gros bras sortaient également leurs armes
- « Lâche-la. On peut aller discuter si c’est ce que tu veux »
- « Qui est-ce ? »
- « Ca n’est pas une intervention organisée. Vu ceux qui nous ont attaqué avant, je n’ai aucun doute. Et sa voix ne fera que me le confirmer. Alors tu peux arrêter tes clowneries et enlever ta cagoule », en restant inflexible sur son tabouret

Matters jouait avec le cure-dent et le fit glisser dans les crevasses formées dans le bois du comptoir en attendant que l’ennemi révèle son identité. Il balança alors son otage à terre, et avec le reste de la main qui tenait le couteau, il déroula sa cagoule noire. Un sourire s’esquissa sur le visage de l’agent au service des russes.

- « Je me disais bien que je te devais quand même des adieux décents Amaya »


Matters était prêt à écouter les exigences de l’homme de main à Yanaka.
Dans la salle de réunion, Braxton annonça à tout le monde que Jack était officiellement mort sur le terrain. Martins croyait encore à une vaste plaisanterie.
La voie était libre pour Caïn, qui s’engagea vers le second niveau alors que l’armée venait d’appréhender plusieurs membres importants du réseau islamique.
A quelques centaines de mètres de l’incendie où Jack avait péri, on effectuait des écoutes à l’intérieur d’une camionnette blanche, sur le périmètre établi par les fédéraux.



[01:57:31]


- « Je n’arrive pas à croire que tu as sacrifié un innocent pour moi… »
- « Tu peux arrêter les écoutes Marnie, on ne dégotera plus grand-chose », ordonna le vieillard à la barbe aussi blanche que son costume sur mesure

Les trois hommes enlevaient leur casque alors qu’on désactivait les pistes d’écoutes. Celui qu’on nommait Marnie, un ancien policier qui avait oublié ses origines du Sri Lanka avait le visage complètement défiguré de naissance. Il se glissa jusqu’au siège avant pour enclencher le moteur et conduire les deux passagers dans un lieu convenu.

- « Je croyais que la fin en vaut toujours les moyens ? », poursuivit-il « Notre homme était préparé à mourir. Si nous n’avions pas monté cette opération il y a des années, tu serais déjà à quelques pieds sous terre. Certaines vies comptent plus que d’autres, c’est un fait incontestable »
- « Au nom de quoi ? »
- « De ta propre conviction ? »
- « Je n’ai aucune conviction. C’était que des conneries tout ça, depuis le début ! »
- « Pour une fois que la vérité est entre tes mains, tu choisis de la refuser. C’est une soif insatiable qui te possède désormais, est-ce que tu réalises l’absurdité de ta tache ?? Elle te conduit jusqu’à un profond délire. Tu ne peux plus te dissocier de ta seconde identité, celle qui te rend paranoïaque. A la recherche d’un temps que tu ne trouveras jamais »
- « Je sais encore qui je suis. Mais je ne suis plus personne si personne ne peut savoir que je suis encore en vie… »

Jack baissa son visage plus bas que terre, refusant qu’on puisse l’apercevoir en détail, dans tout son accablement moral tellement il se sentait décharné. Il n’était même plus un corps. Au mieux, un code génétique qu’on utilisait à des fins militaires. C’est ici qu’il y avait de l’absurdité pensa-t-il. Les lampadaires en bord de route qui apparaissaient depuis le pare-brise éclairaient Bauer en contre-jour. L’ombre éphémère de son visage était ainsi projetée sur la carcasse métallique, pour s’enfuir l’instant d’après, et réapparaitre cycliquement à mesure que le véhicule avançait.

Le temps qu’avait duré cette mascarade avait tout emporté chez lui, l’esprit comme le reste, et tout ceux qui comptaient.

- « Est-ce qu’il te reste encore quelqu’un qui se soucie vraiment de toi Jack ? »





[01:59:57]
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 Message Posté le: Ven 04 Mar 2011 - 2:37    Sujet du message:
Répondre en citant

Un bon moment que j'avais pas posté ici, et c'est pourtant pas faute de penser à l'épisode 15 puisque je réfléchis dessus quasiment chaque jour.
La majeure partie de l'épisode est déjà écrite, mais il faut que je m'organise davantage sur la manière dont chaque intrigues vont finir par se recouper, pour aboutir à quelque chose de satisfaisant.

La fin de cette "saison" arrive à l'épisode 18, et jusqu'à présent si je suis satisfait du sort de mes personnages, je trouve qu'il manque encore un peu d'action avant le final. Donc je tente d'intégrer de nouvelles situations, originales et dramatiques sans changer le dénouement de mes storylines. C'est assez obsédant d'arriver au terme de son histoire et de ne pas être parfaitement convaincu par ce qu'on fait alors j'essaie d'être assez exigeant, et le résultat final n'en sera que meilleur Twisted Evil
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 Message Posté le: Ven 15 Avr 2011 - 0:39    Sujet du message:
Répondre en citant

Après cette longue absence, je viens tout juste de terminer l'épisode 15. J'ai beaucoup travaillé dessus ces derniers temps, afin de faire en sorte à ce que chaque intrigue monte en intensité et débouche vers sa conclusion, et puis à ce qu'elles se recoupent entre elles. Ces derniers jours ont été très productifs, je suis pleinement satisfait de mes idées concernant les 3 épisodes restants (avant la mini-saison des épisodes 19 à 24).

Non seulement l'action et l'adrénaline sera au rendez-vous, mais en plus les rebondissements et l'aspect tragique me conviennent beaucoup, donc j'espère qu'il va satisfaire. J'y ai pas mal réfléchi car je ne voulais pas d'une fin baclée, aussi bien sur la forme que le fond. Donc cet épisode 15, j'en suis assez fier par le style qui s'en dégage, ca grouille de phrases/situations à double voir triple sens (dont certains doivent être encore plus savoureux une fois qu'on connait le fin mot de l'histoire!). L'ironie shakespearienne est également au rendez-vous, notamment en raison de la fausse-vrai mort de Jack Bauer.

Pour finir, je dois souligner que la difficulté principale se trouve dans la conciliation entre : toutes les intrigues ouvertes depuis ce début de saison qui doivent être fermées, et qui doivent faire la transition entre la saison 4 et 5 de la série. Le tout de manière compréhensible, mais avec de l'action pure et dure par moment. Puis toutes les notes que j'entasse depuis plus de 5 ans, dont je dois bien veiller à fournir toutes les révélations et faire remonter à la surface plein de détails disséminés dans ma fan-fiction depuis la première saison. Si ne serait-ce qu'un lecteur parvienne à en déceler quelques uns et à apprécier cet épisode de fond en comble, j'en serais pleinement ravi. Maintenant sans plus tard, le très attendu (ou pas) épisode 15 ! Bonne lecture Smile



Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack:

L’US Army lançait son raid sur le repère taliban. En réalité, le Pentagone voulait annoncer le démantèlement d’Idéon et la capture de dissidents afghans pour recouvrir les agitations à la CIA et la récente destruction par missile d’un navire de la flotte américaine.

Face aux suspicions de Brainer, Sorensen lui expliqua qu’il était en fait l’actionnaire majoritaire du plus grand conglomérat énergétique russe, raison officielle de la présence de Valajdopov à Washington. Le milliardaire posa les enjeux : soit Brainer disparaissait à tout jamais en lâchant toute son entreprise si proche du but. Ou il tentait de révéler la vérité aux médias sans espérer survivre une semaine de plus.

Le directeur du contre-espionnage insistait pour garder James Matters dans son collimateur, persuadé qu’il était la taupe qu’il avait toujours traqué. On venait de proposer à Frank Capra de reprendre contact avec Matters pour le pousser à se retrancher au consulat russe afin que la CIA lance son coup de filet. Mais peu après que Slattery l’ai localisé lorsqu’il se réfugia dans une boite de nuit russe, le fédéral assigné à sa surveillance fut exécuté par des yakuza qui recherchaient l’agent dormant.

Ian Carrell doutait encore de la sincérité de Cassandra et lui demanda d’en révéler plus sur son passé trouble avec Jack. Elle le tenait pour responsable de l’assassinat politique de son mari, et bien qu’elle était animée par un mépris désespérée, il était contre ses principes de manipuler Jack pour l’amener à témoigner au procès. Elle ignorait alors que Jack était mort, et pour le libérer du joug de la Compagnie, elle accepta de leur livrer la vérité, quand bien même cela allait totalement lui porter préjudice. Peu après, au fond d’un van, en train d’effectuer des écoutes, Jack Bauer, bel et bien en vie. Le vieil homme à ses cotés lui demanda sans contestation de ne dire à personne qu’il était toujours vivant. En clair, Cassandra allait payer pour ses secrets en étant persuadé d’agir utilement, et pour son bien. « Est-ce qu’il te reste encore quelqu’un qui se soucie vraiment de toi Jack ? », demanda le vieil homme à Bauer…



Episode 15 : (02h00 - 03h00)

Ces événements se déroulent le jour de l'opération Sombres Soleils, entre 2h et 3h du matin, heure de Washington DC.


- « Et toi, qui se soucie encore de toi ? Ni femme ni enfant d’après mon père »

Jack venait de vaciller à l’arrière de la fourgonnette lorsqu’il expulsa en toussant l’odeur qui lui montait au nez. Il posa l’index sur le flanc du front pour montrer à son interlocuteur qu’il devait chercher dans les dépouilles de sa mémoire.

- « Je te vois errer dans les décombres de Berlin-Est », continuait-il « A la recherche d’une séduisante informatrice dont la CIA espérait obtenir des informations. Tu penses à son parfum, tu simules l’ivresse et tu te persuade qu’elle est importante à tes yeux. Même ta salive sur ses lèvres était délibérée. Les seuls instants éphémères où quelque chose de rare s’est produit, tu t’es convaincu qu’au fond, l’émotion était irréelle, que tu la simulais, parce que cette femme faisait parti de l’autre camp. Potentiellement »
- « Tout ce ressentiment envers le monde entier, uniquement parce qu’une femme t’as déçu. Parce qu’elle t’as mis devant l’évidence, et tu ne le supportes pas. Alors quoi Jack, tu aimerais te dire qu’il est possible, aussi intime et infime soit la probabilité, qu’elle a toujours été sincère ? Tu penses qu’à Minsk, c’était réel ? »

Le discours ne manquait pas de désorienter Jack sur le fond comme la forme. L’écouter, c’était se laisser séduire. Mais le refuser aussitôt, c’était du dogmatisme. Qu’est-ce que voulait cet homme qu’il n’avait pas revu depuis des années ? A en croire ses déclarations, il tentait déjà de lui faire oublier Cassandra pour s’assurer de maintenir l’illusion : Jack Bauer était mort et calciné sous le feu ardent de son appartement.

- « Tu ne sais rien d’elle, ni de moi d’ailleurs… »
- « Je te surveille depuis des années Jack. La CIA ? Un gros poisson dans les griffes de l’ours. Sans l’Agence, nous n’aurions jamais pu manipuler quiconque »
- « Ce procès alors, qu’est-ce que veut la CIA ? Qui veut la détruire ? »
- « Elle est prise dans le chant des sirènes. Elle reçoit des ordres du président Logan, de membres de la Coalition, de Hendersen, du directeur Loomis, auparavant de Bergman »
- « Un hydre à plusieurs tête qui se mord la queue… », métaphorisait Bauer
- « Les employés savent qu’il ne s’agit pas d’un complot interne. Braxton et ceux au courant n’ont jamais été sérieux en parlant de la chute troyenne. Mais toi et moi, nous savons que tu peux fermer les clés du royaume. Ils ignorent beaucoup de choses à ton compte. Et je pense que Cassandra te hante tant pour cette raison »
- « De quoi tu parles ? »
- « Elle en sait plus à ton sujet que toi-même. Même ces zones d’ombres, elle y a mis les pieds. Et ca t’effraie de savoir la vérité »
- « Tu délires complètement, je ne suis pas schizophrénique. Celui qui se faisait passer pour moi est mort il y a 2h. Ces heures sur la table d’opération, pour se greffer un masque plastique identique comme Martin Belkin l’avait fait pour assassiner Palmer, encore sénateur »
- « Notre homme était volontaire. Il savait qu’on placerait des micros sur lui pour faire parler Matters et il était conscient des risques. Mais tu ne dois que trop bien connaitre le proverbe Jack, on ne tue bien que ce qu’on a trop aimé »


[02:06:03]



- « Peut-être encore quelques poussières dans l’atmosphère. Mais il ne reste rien de son corps, nous n’avons rien pu identifier clairement »
- « Alors il subsiste peut-être toujours un doute…», en chuchotant
- « Il ne subsiste plus rien. Nos tireurs étaient là, malgré la fumée ils avaient Bauer dans leur viseur », annonça sobrement Braxton à Carrell, à l’écart de la table de conférence

De l’autre coté de la table ovale, Caughley discutait avec Slattery sans que celui-ci ne daigne quitter son paquet de cigarettes du regard. Braxton l’observait du coin de l’œil pour essayer de déceler quelques mots de leur conversation, mais le directeur du contre-espionnage s’appliquait à retirer le film plastique de son paquet, considérant toujours que regarder son interlocuteur en face était un signe d’infériorité.

- « J’imagine que la rubrique nécrologique finira aussi en cendres ? », supputa Carrell
- « Tout ça doit rester aussi secret que la planque de mes premières revues. Et Dieu sait que j’en aurais payé le prix fort si mon père l’avait découvert…Si Evans l’apprend, on finira par apercevoir les coutures inversées de sa veste. Elle sera muette comme une tombe. On doit continuer à lui faire croire qu’elle peut encore sauver Bauer »
- « Une carte postale vaut plus qu’une promesse. Elle s’attache plus à ses souvenirs qu’à cet homme. Ils sont comme deux gamins à contretemps sur une balançoire »
- « Peut-être, mais elle a plus confiance en lui qu’en nous. Ne me dites pas que vous seriez prêt à vendre ce genre de souvenirs, se balancer jusqu’au ciel à coté de votre amie d’enfance. Et elle est toujours dans votre cœur pas vrai ? »
- « On ne parle pas d’un amour d’enfance innocent. Entre temps il y a eu une cartouche qui a transpercé un crane. Le sale temps de Minsk n’a jamais effacé le sang sur leurs mains »
- « On les mouillera au jet. L’immunité pour Jack si elle nous dévoile tout ce qu’elle sait sur lui. Ce n’est pas une trahison, juste…un acte de foi »
- « Comment baser un acte de foi sur des cendres en apesanteur ? Il nous faut un ventriloque Richard, le temps qu’elle entre dans le confessionnal et nous parle de ses péchés »

Braxton se posa sur son siège lorsque Loomis franchit le pas de la porte. Slattery venait de croiser ses deux mains, sa cigarette à la bouche, comme s’il se lançait dans une prière secrète.

- « Chargez-vous en, parce qu’ici j’ai déjà les mains liés »


James Matters déversa le fond de la bouteille maltée dans son verre à whisky. Le liquide fit grincer les glaçons, tandis qu’Amaya le tenait toujours en joue, avec son tatouage de yakuza dans le prolongement de la main. Ils s’étaient isolés dans le bureau du propriétaire à l’étage du club. L’ancien agent fédéral savait qu’il était une monnaie d’échange et ne craignait pas pour sa vie alors il avait accepté d’écouter les termes du japonais sans jouer les héros.

- « On est à court de saké, navré. Mais détends-toi, prends un whisky. Tu devrais aller ratisser un peu de gravier pour t’apaiser... », les bras déployés le long du dossier du canapé en cuir
- « Au contraire, la mer est calme…»
- « Tu me surveillais depuis longtemps dehors ? Ecoute, pas besoin que tu me fasse de la calligraphie. Je sais que les seconds couteaux comme toi sont les premiers à plonger. Yanaka bénéficiera d’une remise de peine, mais toi… toi, tu as jeté une bouteille à la mer dès que tu as pu, tu es venu jusqu’ici pour me revendre à la CIA »
- « Yanaka avait des suspicions depuis longtemps, mais il n’a jamais su pour qui tu travaillais réellement », avoua Amaya en fixant les poissons dans l’aquarium, l’arme relâchée « Tout ce qu’on veut, c’est réparation. Œil pour œil, et pour cela, tu dois servir de monnaie d’échange »
- « Un long fleuve tranquille hein. Tu sais que tu te baignes dans une eau bourrée de mines ? »
- « Les trente fauves derrière cette porte ? Tu sais que ça n’est pas un problème, parce que si la CIA te veut vraiment, ils t’ont déjà. L’endroit est peut-être déjà sur écoute»
- « Quand je jouais au poker à Atlantic, parfois il y avait ce mec qui revenait assez souvent. Obèse, le triple menton, du genre mafieux infirme. Et ce qui était marquant, c’est qu’il rangeait scrupuleusement ses jetons en piles parfaites, symétriques et égales au millimètre près. Pas un poil dépassait. Un joueur très conservateur, sans agressivité et qui tentait peu, mais quand il jouait ses mains, il empochait la banque. Il avait beau perdre à petit feu ses jetons, il savait qu’à un moment, il allait tout rafler et donc récupérer son avance »

Le yakuza fit le tour de la pièce avant de se poser sur le fauteuil en face de Matters. Il accompagnait chacun de ses gestes avec son arme bien empoignée et huma le parfum du whisky, comme pour se rappeler qu’il ne pouvait vraiment pas en supporter l’odeur.

- « Lentement mais surement...il restait attaché à sa fortune, même au risque de ne pas gagner le gros lot. C’est donc ca ton plan ? », submergé par son accent japonais
- « La CIA est peut-être dehors, mais si on se sépare, ils devront choisir entre toi et moi. Je sais qu’ils s’accrocheront à leur canne mais je vais pas mordre à l’hameçon, pas encore. Conservateurs comme ils sont, les fédéraux ne voudront pas se séparer de toi et Yanaka. Ils veulent faire d’une pierre deux coups, c’est tout ou rien »
- « Un lit de prison pour deux pendant que tu leur vends des renseignements sur notre réseau, tu me prends pour un con ou quoi ? »
- « Et si je te dis que je peux faire sortir Yanaka de là ? »
- « Comment ? Ca doit être Alcatraz là bas… »
- « Tu fais comme Frank Morris, tu traverse la mer à la nage. Le courant est calme tu viens de dire. Allez prends-toi un verre, je t’offre le saké »

Matters se leva du canapé et piocha à l’intérieur de la commode aux alcools. Il débouchona la bouteille et versa la liqueur dans le verre du mafieux encore indécis.


- « On arrive au bout du hangar, porte blindée à 20 mètres »
- « Aucune cible en vue, les fugitifs ont du passer par là »
- « Je ne vois aucun verrouillage », assura le chef du commando grâce à sa vision nocturne

L’ensemble de l’unité était plongée dans le noir complet, après avoir trouvé le passage de secours où s’étaient infiltrés les derniers résistants talibans de la base.

- « Notre équipe aérienne contrôle le périmètre extérieur. Rien n’a été signalé. Aidez moi à ouvrir cette porte lieutenant-colonel »

Un faisceau de lumière aveuglant commença à illuminer les fondations souterraines à mesure que la porte s’écartait. Un soleil éblouissant éclairait le camp d’entrainement extérieur, encastré dans les montagnes. On aurait dit que certains grains de sable se transformaient en argent. La cour ressemblait à une véritable fourmilière qui grouillait d’afghans apeurés, hommes et femmes de tout âge.

- « A couvert !! » hurla un officier

Les tirs fusaient vers les soldats américains et les hélicoptères ne pouvaient prendre le risque de lancer des rafales au milieu du guêpier.

- « Bordel, même les gosses ont des Kalachnikov… », remarqua Caïn, planqué derrière un tas de sacs de farine « Ils battent tous en retraite vers les logis au nord du camp »
- « On ne connait aucune autre issue. Notre cible est là bas. Si aucun lapin ne sors du chapeau... », gloussa-t-il « Les nouvelles de l’Etat Major ne sont pas bonnes »
- « Washington demandera des dommages collatéraux…Le camp sera rayé de la carte satellite si on ne trouve pas les personnes aux extrémités des tentacules »
- « Je sais qu’on ne vous tient plus dans la confidence. Mais les drones sont probablement déjà en route, et je ne veux pas rentrer avec juste quelques poussières dans l’atmosphère »


[02:14:49]

Caïn lança une grenade fumigène pour appréhender les suspects armés.
Slattery s’était absenté de la réunion pour glisser quelques mots à Capra.
Matters demandait à ce que chacun baisse son arme en voyant Amaya sortir.
Jack était escorté à l’intérieur d’une immense résidence dans les hauteurs de la ville.


[02:19:33]


- « "La réalité, c’est ce que nous ne lavons pas à notre blanchisserie. C’est juste ce qui devient plus sale" Ou un truc dans le genre. Cette phrase ne vous rappelle rien M. Valajdopov ? »
- « Si Kremlin n’a pas de nouvelles, incident diplomatique pourrait se profiler pour vous »
- « C’est une citation du film Serpico. Pacino dans sa meilleure forme. Je suppose que ce nom vous est familier ? »
- « Pas intéressé par cinéma américain »

Le département de l’Agence spécialisé en analyse biométrique repéra un signe trompeur dans le regard de Serj Valajdopov, interrogé par la recrue prometteuse de Slattery au contre-espionnage censé préparer le terrain pour son mentor.

- « Et ce film à petit budget que vous avez fait sur Nate Sorensen ? Transmettre de telles confessions serait un sérieux argument d’incident diplomatique en effet. Nous avons la preuve qu’un émissaire russe a été envoyé à Washington pour de l’espionnage industriel. Vous ne voulez pas d’une révolte interne aussi virulente que dans Le Cuirassé Potemkine ? »
- « M. Sorensen exerce chantage sur notre principal lobbying énergétique»
- « Et M. Sorensen est étrangement sorti de nos radars, c’est pourquoi c’est votre costume qui est taché, pas le nôtre. Et ne comptez pas sur nous pour un échange diplomatique tant que nous ne saurons pas qui est votre homme nommé Serpico »
- « Je ne suis pas putain de femme de ménage. Lavez vous-mêmes linge sale. Si M. Sorensen disparu, fuite d’information vient de l’intérieur »


Slattery avait été alerté du fait que Capra faisait les cent pas comme un poisson rouge dans son bocal. Il s’était empressé de lui dire de faire profil bas pour éviter les questions de Braxton et lui promettait de l’envoyer au front pour entrer en contact avec James Matters. Ses guetteurs l’avait dans le collimateur, mais les dernières nouvelles n’étaient pas bonnes, et d’après ses renseignements, Slattery pensait que son équipe devant le club russe avait été éliminée. Deux autres hommes allaient donc arriver sur place d’un moment à l’autre, dans la mesure où Capra devait garder le silence sur toute cette opération.

L’ancien agent de terrain de la CAT de Washington traversa le couloir avec diligence et pénétra à l’intérieur de la salle d’attente de l’étage, prison de verre où Cassandra patientait inexorablement sur son fauteuil. Capra se posa sur le canapé à côté d’elle et sembla étudier chaque ouvrier de la ruche à l’œuvre, analystes politique, informaticiens, cryptographes…

- « Cette vitre ressemble à une fenêtre ouverte sur l’âme… », engagea-t-il
- « Toute une vie de silence où on isole sa vie professionnelle de sa vie privée. Je ne sais pas comment ils font tous pour avoir cette double identité, et enfouir cela au plus profond d’eux »
- « Frank Capra, enchanté », en lui serrant la main
- « Cassandra Evans, de même. Vous êtes de la maison ? »

Capra s’appuya sur l’accoudoir pour se redresser et remarqua la confrontation engagée entre Braxton et un délégué du Cabinet présidentiel pour récupérer la garde de Gabriel Radford.

- « Je travaillais à la cellule anti-terroriste, responsable de l’équipe de terrain ici-même, il y a plus de six ans maintenant », regardant la scène depuis la cage de verre « C’est la raison du plus fort entre ses convictions et sa naïveté puis ses sentiments envers sa femme et ses enfants. C’est comme vouloir refaire le monde après quelques scotch. On entre au gouvernement persuadé de traverser le miroir »
- « Vous voulez dire devenir un héros comme on en voit qu’au cinéma ? »
- « Et ensuite, on se dit qu’on pourra toujours rattraper le temps perdu. Mais tout ça, l’Agence, les opérations, les surveillances, c’est une addiction comme une autre. Vous savez de quoi je parle...Ici, il n’y a que des sortilèges »
- « Peut-être, ou alors ce n’est qu’une métaphore de la vie humaine. On entre à la CIA avec ses convictions et ses idéaux naïfs comme vous dites, prêt à se sacrifier à n’importe quel prix tant que cela nous sauvera. Et puis on finit par perdre ses objectifs, on perd toute lucidité, car quelque chose finit par nous corrompre. Et ce qui devait nous sauver a fini par nous détruire. Je crois que l’attachement n’est pas une option pour les gens comme nous »
- « Vous parlez comme une sympathisante communiste des années 1960… »

Cassandra releva la remarque ironiquement puis se leva lorsque Carrell lui fit signe de venir.

- « Je connais quelqu’un qui bossait à la CAT il y a quelques années », avant de passer la porte « James Matters, ça vous dit quelque chose ? »
- « Ca me dit vaguement quelque chose. On a du se croiser », pour ne pas attirer les soupçons
- « Il s’est taillé une sacré réputation là bas. L’arrestation du lobbyiste Brian Woods, ça ne vous dit rien ? Il était aux premiers rangs », en essayant de relever quelque chose par le regard
- « J’en ai entendu parler si. Mais je ne bossais plus là bas depuis quelques temps », en distinguant Carrell qui s’impatientait dehors « Vous savez, cet homme doit se dire exactement la même chose à notre sujet. Cette vitre ressemble à une fenêtre ouverte sur l’âme… »

Elle emmura Frank Capra dans l’antichambre de verre avant de rejoindre l’agent de liaison. Cassandra se sentait comme une enfant qui avait attendu devant le bureau du proviseur et qu’on allait forcer aux aveux, sans quoi quelqu’un d’autre allait être sanctionné.

- « Vous avez des nouvelles de Jack ? », s’empressa-t-elle de demander à Carrell
- « Aussi fraîches qu’une rose le jour de la Saint-Valentin. Il est en pleine infiltration, le bureau pense qu’il peut nous mener vers les commanditaires des récentes attaques »
- « Comment vous allez le sortir de là ? S’il joue un jeu double, il risque d’être démasqué… »
- « Personne ne sait qui il est, ne vous inquiétez pas »
- « Il est allé trop loin, ce sont vos mots ! Qui en a après lui ? »
- « Les asiatiques ne sont plus un problème pour lui. Et le FSB ne lui fera rien, parce que nous avons quelqu’un ici qui pourrait en réciter plus sur la Russie que dix comptines de gosse. Vous ne comprenez pas, le danger vient de l’intérieur. Et je n’ai pas assez de galons pour faire pencher la balance, même pour vos beaux yeux. Braxton, Loomis et Slattery couperont la tête de chacun d’entre nous si nous n’extirpons pas quelque chose du passé de Bauer »

- « Je veux une assignation officielle du procureur ! », formalisa Braxton, hors de ses gonds « Même ce putain de Ray Charles verrait que votre mandat ne tient pas la route ! »
- « Le procureur est passé ici même il y a une heure, n’essayez pas de temporiser. Vous créditez mes propos M. Radford ? »

L’ex-directeur Delta ne savait pas trop où se mettre et hésitait à accorder sa confiance aux deux inspecteurs délégués par la Maison Blanche tout droit sorti d’un film noir des années 1950. C’était l’élégance des bureaucrates de Washington se disait-il.

- « C’est…exact. Le FBI a collé un foutu post-it à mon nom sur le tableau d’une de leurs enquêtes. Je ne comprenais pas pourquoi on me forçait à monter sur une chaise, mais maintenant je vois que tout le monde me met la corde au cou »
- « Nous n’y sommes pour rien Gabriel. Nous pourrions vous accuser de tous les maux du monde, mais cette affaire dépasse nos frontières »
- « Vous êtes un produit qui s’exporte bien », plaisanta l’inspecteur
- « C’est quoi cette histoire ? », intervint Carrell, pendant que le suspecté glissait quelques mots à l’oreille de Cassandra
- « Le président Logan veut s’assurer que personne ne fera faux bond pour lui livrer M. Radford. Ecoutez messieurs, nous n’avons pas à régler ça ici, allons dans mon bureau »
- « Ou nous faisons ça, et je pose mon cul sur votre fauteuil pour vous répéter ce que vous savez déjà, ou vous vous rendez à l’évidence tout de suite : tout est à nous ici, jusqu’à la moindre boite de pastille aussi bien que M. Radford. Je ne voudrais pas dire dans mon rapport que nous avons employé la force. Le président a assez à gérer avec la crise interne et externe au pays, si ce n’est en Orient. Vous comprenez donc que Langley peut devenir une zone à forte radioactivité si jamais un ciel gris défile au-dessus de vos bureaux »

Un tour sur lui-même puis un second, alors que chacun braquait son regard aux quatre coins de la pièce : Radford s’était volatilisé, profitant de la confusion pour échapper à ses bourreaux.

- « Bloquez-moi les issues principales et concentrez-vous sur les caméras des ascenseurs et escaliers ! La priorité sur Gabriel Radford, je veux qu’on le traine par la peau du cul jusqu’à mon foutu tapis en tigre du Bengale ! », adjura vindicativement l’un des délégués


Jack traversait l’allée en caillou fin de la villa à l’architecture moderne, gardée par quelques mercenaires d’une compagnie privée que le vieil homme avait engagé. Il l’accompagna jusqu’à la terrasse aux dalles d’ébènes, bordée par une piscine chauffée et entra par la véranda. Sur toute la périphérie de la résidence, plusieurs baies vitrées qui laissaient voir la lumière tamisée et le design luxueux à l’intérieur.

- « Aussi lumineux qu’une étoile mourante. Et c’est là que je dois me cacher ? »
- « Ce n’est pas si exposé que ça Jack, et personne ne viendra nous chercher ici »
- « C’est donc mon purgatoire? Je suis censé me laver de mes péchés à vie ? »
- « Chapelle, Vargas, Joel Evans, et ces hommes que tu as tué en France pour l’albanais, tu cherches réellement quelqu’un pour t’expier de tout cela hein. Tu croyais que Cassandra pouvait rendre légitimes tes actes, et ne pas te faire payer ce que tu as commis »

Bauer avait le regard dans le vide, cloué près d’une baie pour contempler les lumières nocturnes sur Washington. Il resta figé quelques secondes sans réagir.

- « Lorsque j’étais au tribunal pénal à La Haye, j’ai fait la connaissance d’un avocat qui était réputé pour défendre les plus grands criminels internationaux. Extorsions de fonds, plaidoyer de mafieux, de tueurs récidivistes…Il arrivait en fin de vie, et il m’a invité chez lui une fois. Tu sais où il vivait depuis toutes ces années ? Dans une caravane en pleine campagne, pas plus grande qu’une boucherie. Il avait consacré tout son argent à des œuvres »
- « Qu’est-ce qui le motivait si ce n’était pas l’appât du gain ? », demanda Bauer
- « Il était radicalement convaincu que tout homme pouvait changer sa véritable nature. Qu’on avait tous le droit à une rédemption, et qu’au nom de la justice, il devait plaider leur cause. Donc chaque jour, il partait au tribunal avec l’intime conviction que la justice pouvait le blanchir de tous ces procès gagnés. Aucun poids sur la conscience, et sur 40 ans d’expérience, très peu ont récidivé. Je lui ai demandé s’il vivait seul. Et il m’a répondu qu’il n’avait plus revu ses enfants depuis des années. Ils faisaient parti de la protection des témoins. Et sa femme s’était pendue, à cause de toutes les menaces de mort qu’ils avaient reçu »
- « Même si la justice lui avait donné raison, il avait perdu ce qu’il avait de plus cher, sans imaginer au départ les répercussions que ça pouvait avoir », en se retournant vers son hôte « Ce qui devait les sauver, lui et sa famille… »

L’homme à la barbe blanche s’approcha de Jack, et scruta l’horizon avec lui.

- « Tu ne peux pas te cacher derrière le devoir pour justifier tes actes. Oublie la vertu, la justice, la morale. Tu croyais assumer tes choix parce qu’une autorité te déléguait pour prendre ces décisions. Et à la fin, tu t’es convaincu qu’une seule chose pouvait te donner le droit d’agir ainsi : la vérité. Parce que tu ne supportais pas d’être mené en bateau. Parce qu’en plus d’avoir fait ces efforts pour rien, toutes les personnes autour de toi sont devenues des victimes. Tu ne peux pas assumer l’idée de ne pas tous les sauver. Si tu retournes là bas Jack, tu creuseras ta propre tombe. Ils te feront un procès pour tout ce que tu as fait »
- « Le sens de toutes ces années, d’avoir enduré tout ça…je ne peux pas accepter que c’est uniquement pour mon code génétique. J’ai déjà tout perdu, alors qu’est-ce que je peux perdre de plus ? Au moins, je ferais peut-être tomber ceux derrière tout ça… »
- « Qui ? Gabriel Radford ? Nate Sorensen et les membres de la Coalition ? Tu ne passeras pas sur le banc des accusés, mais juste au-dessus de la trappe »
- « Le but de tout ça ne peut pas être ma mort, pour une question de domination idéologique ! », gueula-t-il avec un tableau de l’Ouroboros derrière lui
- « Plutôt ironique, sachant tous les sacrifices que tu étais prêt à faire pour éviter la guerre et ne pas mettre Palmer face à la menace nucléaire. Et si un pays tel que la Chine parvient à te coffrer pour te faire parler, sous risque d’un conflit inévitable, tu garderas le silence ? »
- « Qu’est-ce que tu attends de moi Alan ? »
- « Un ultime sacrifice, et le seul qui te permettra de sauver des vies plutôt que d’en détruire »

Une voix surgit du fond de la pièce :

- « Le sort n’est pas joué Jack. Toute les questions que vous vous posez, nous pouvons y répondre désormais. Mais maintenant que la vérité est à votre portée et que nous nous occupons de Radford, votre chasse à l’homme doit s’arrêter ici »

Les deux hommes face à la vitre se tournèrent vers celui qui fit claquer le talon de ses chaussures contre le parquet lustré. Les mains dans les poches de son costume sali par la poussière, Nate Sorensen acquiesça pour assurer la sincérité de sa proposition. Jack restait sans voix, surpris d’être convié à une telle réunion de famille.


[02:31:15]

Jack ne parvenait à saisir le lien entre son hôte et Sorensen.
Caïn entrait à l’intérieur d’une bâtisse taillée dans la roche. Des secouristes étaient envoyés dans la zone de combat pour aider les blessés.
Radford se cachait dans un local de maintenance sans surveillance.
Matters s’échappait par une allée derrière le club. La CIA arrivait sur place.


[02:35:57]


- « Là, le mec se tire par derrière ! », signala l’officier en poste dans la voiture au point mort, phares éteints

Une ombre venait de passer à l’arrière du club de striptease pour disparaitre dans les docks.

- « On ne peut pas demander une autre unité, il sera déjà loin ! »
- « On ne sait même pas s’il s’agit du yakuza ou de Matters. Et Slattery a bien stipulé une chose, personne à l’Agence ne doit être au courant tant qu’on a pas débusqué ce Serpico »
- « Tu crois qu’un collectionneur de monnaie trouverait la plus rare des pièces dans une fontaine à eau de Central Park ? »
- « Non et alors ? »
- « Et alors on ne trouvera pas ton Serpico affalé à coté de deux putes ukrainienne ici. Si on ne suit pas notre ombre, on pourrait perdre notre seule piste ! »
- « J’ai déjà vu un mec jeter un billet dans une fontaine, quand j’étais gosse… »
- « Eh merde ! Reste là, au cas où l’un des deux rappliquerait »

L’agent poussa la portière brutalement et commença à courser la silhouette qu’il percevait à peine au bout des quais. Il traversa un parking avec son arme à la main, se faufila sous un grillage de restriction d’accès et chassa le fugitif dans le dédale de containers. Après avoir évité quelques barils mis pour obstruer le passage, il monta à bord d’un docker affrété le long du port, tandis que la silhouette gagnait de la distance.

- « Miller, demande des renforts, on va le coincer sur le docker ! », essoufflé
- « Il nous faut l’autorisation de Slattery… »
- « Slattery te gravera une putain de médaille à ton nom quand on aura attrapé notre homme !»

Des balles fusèrent soudainement à quelques centimètres de l’agent fédéral, qui sauta se planquer à couvert avant d’attendre les renforts. Les tirs venaient du second niveau près de la cabine de pilotage, où le traqueur de la CIA était dans le viseur de l’ombre matérialisée : Amaya, qui s’était chargé d’attirer l’attention des deux chiens de garde.


Comme un chien fou qu’on venait de lâcher, Caïn traversait l’immense gite au parterre de sable, comprenant de larges ouvertures qui laissaient filtrer la lumière sur son visage. Si on ignorait qu’il s’agissait d’un refuge taliban destiné aux entrainements armés, on aurait pu croire à une salle de fête préhistorique. Exception faite de la cinquantaine de Kalachnikov prêts à l’emploi qui ornait une partie d’un des murs en face du soldat. Il s’enfonça dans la demeure jusqu’à ne presque plus entendre le bourdonnement des hélicoptères. Une voix d’adulte se déporta alors jusqu’à lui, didactique et en alerte.

Caïn s’approcha à pas de velours, desserrant la sangle de son FAMAS et scruta l’horizon, niché derrière un muret. Un paysan armé apprenait à se servir d’un fusil automatique à son fils, qui ne devait pas avoir plus de dix ou onze ans. Il lui fit signe de l’attendre ici, expliquant sans doute qu’il allait revenir très vite, puis disparu dans la roche. L’enfant prenait son rôle au sérieux et tenait son arme avec autant d’assurance qu’un bleu qu’on envoyait au front, tout à fait conscient des dangers qu’il encourait mais exalté d’un certain héroïsme. Ou était-ce à moitié le sentiment inverse. En félin, Caïn se dirigeait vers lui, camouflé dans le décor. Une pierre sur laquelle il venait de s’appuyer s’affaissa. Le regard de l’enfant fut aimanté spontanément vers lui, de même que le canon de sa Kalachnikov.

- « Pose cette arme, pose cette arme ! Je ne vais pas te faire de mal…doucement… »

L’enfant resta inerte quelques secondes, jusqu’à ce qu’un missile à faible détonation éclata devant Caïn, protégé par son casque. A couvert, le père cria à sa progéniture de venir vers lui mais le garçon resta pétrifié. Il chargea à nouveau son lance-roquette et veilla à avoir son ennemi dans sa ligne de mire. Danny Caïn hésita un instant à éliminer l’homme sous les yeux de cet enfant, mais il ne pouvait renoncer dans sa progression : il fallait éliminer le Cerbère pour pouvoir retrouver le mollah avant les autres soldats. Une rafale de balles perça le torse de l’afghan, qui souleva la poussière dans sa chute raide, le visage en sang sous l’œil misérable du garçon. « Papa ! » cria-t-il, épouvanté en pachto.

- « Je ne vais pas te faire de mal », en s’avançant vers lui « Je suis… »

Pris de panique, l’enfant s’écarta du chemin et couru le plus vite possible de ses jambes frêles. Caïn n’allait plus jamais le revoir, le corps rigide en le regardant disparaitre. Le paysan toussa en expulsant quelques gouttes de sang.

- « Je suis désolé », en touchant sa poitrine « Je n’ai jamais signé pour ça… »

Il resta un moment agenouillé près du corps qui avait rendu l’âme, comme détraqué par ce qui venait de se produire par une simple pression de l’index, et ferma les paupières de l’homme dans un silence trop paisible.


- « Je ne sais même pas par où commencer. J’ai…j’ai tellement de questions qu’aucune ne me vient clairement à l’esprit. Tout se dissipe »
- « Tu as perdu tous ceux que tu aimes, et pourtant, le doute subsistera toujours. C’est là où toutes tes questions te mèneront », répondit l’hôte à la place de Sorensen
- « De quoi… »
- « Est-ce que j’ai vraiment fait cela pour la bonne cause ? Toutes ces années de sacrifices, est-ce que j’ai eu raison de tout accomplir au nom de mes convictions ? »
- « Ou est-ce que je n’ai pas été manipulé depuis le début », ajouta le milliardaire

Jack était passé de l’autre coté de la baie vitrée et prenait la brise parmi les néons flous de la ville qui grouillaient au second plan.

- « Tu m’as dit que tu me surveillais depuis des années Alan. Depuis quand ? Matters avait raison alors. Cette histoire d’agents pathogènes ? Je suis une sorte de…virus ? »
- « Ni virus ni remède. La séquence génétique en toi et chez les autres agents sont comme des barrages qui empêchent l’écoulement du Styx »
- « Il a fallu beaucoup d’exodes pour que cela voit le jour j’imagine ? », ironisa Jack

Celui qu’il venait d’appeler Alan et Nate Sorensen échangeaient un regard complice.

- « Qu’est-ce qu’il y a ? », s’interrogea-t-il
- « Il y a quelques années, on t’a envoyé en France. Le gouvernement appelait ça de manière officielle l’opération Aurore Boréale. Rien à voir avec le siège de Leningrad en 41. Il était prévu qu’on organise ton enlèvement pour te faire subir une série de tests sanguins dans une société-écran, Edge of Aurora. De simples vérifications routinières. Mais les choses ont dérapé, comme tu sais », résuma Sorensen en ouvrant le bouton de sa veste
- « C’est là que j’ai rencontré James pour la première fois...Il m’avait sauvé la vie »
- « Un putain d’ange gardien…Tu sais ce qu’on dit dans le Deutéronome : qui t'a conduit à travers ce vaste et redoutable désert, plein de serpents venimeux et de scorpions »
- « Ellen savait, elle était de mèche avec lui ? »
- « Personne ne savait. Nous ne pensons pas qu’elle était au courant, c’était sans doute un stratagème bien graissé. On pense que Slattery porte quelques soupçons sur lui, mais jusqu’à aujourd’hui personne ne pouvait soutenir une quelconque affiliation avec les russes. On ignorait tout de ce programme d’agents dormants »
- « Ou presque », corrigea le dénommé Alan « Mais certains des partenaires de Sorensen à la Coalition se sont servis de toi pour honorer quelques contrats là bas. Tu étais censé éliminer trois hommes qu’on avait rodé sur le projet de Pluie Noire. Des têtes-chercheuses »
- « Pourquoi moi ? D’autres auraient pu le faire, et sans laisser de traces»
- « Parce que tu es le meilleur des pathogènes »
- « J’ai été sélectionné pour mes qualités ? »
- « Oui. Mais ce n’est pas que pour cela que le gouvernement s’intéresse à toi. Pendant Crépuscule, le plan initial était de te supprimer avec le reste de ton équipe. Drazen était déjà sous contrôle. Seulement on a décidé de te mettre au cœur de ce procès »
- « Pourquoi me supprimer si je suis la clé de toute cette opération. De Pluie Noire ? »
- « La plupart des membres de la Coalition l’ignorait. Ils craignaient que tu passes de l’autre coté du miroir avec ce qui s’était passé avant Crépuscule »
- « Qu’est-ce… »
- « C’est un cycle sans fin Jack », en posant sa main sur son épaule « Ils s’intéressaient à ton passé. Mais personne ne le connaissait vraiment. Pas même moi, ni Philip »
- « Mon père ne m’a jamais connu, pas plus que toi Alan », le repoussant « Il disait qu’à la fin de la Guerre froide tu t’étais rangé…de l’autre coté du miroir, comme tu dis »
- « Un communiste hein ? », d’une platitude dans la voix qui laissait entendre que l’absurdité était telle qu’il n’y avait même pas à la réfuter « Pourtant, je ne sais pas ce qu’il y au-delà des mers. Je n’ai jamais quitté le pays. Toutes ces années à te regarder grandir derrière deux barreaux défoncés d’une clôture. A te voir faire tes armes sans personne autour de toi, à en connaitre plus sur toi que tu ne te connais toi-même. Et pourtant Jack, pourtant, il y a toujours ce vide. Celui que je vois dans ton regard. Si béant que je ne pourrais même pas dire de quelles couleurs sont tes yeux. Devrais-je demander à Cassandra ? Tu t’es déjà tellement noyé dans les siens »
- « On se calme », intervint le donateur « On est pas ici pour régler des histoires de familles et conflits œdipiens. Il n’y a pas de cycle. Je me suis chargé de mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Ca signifie que toute cette histoire, ce n’est rien d’autre qu’une évolution linéaire avec de fausses impressions de déjà vu. Il n’y a ni chaines ni rocher à tirer éternellement »
- « Ou alors il faut imaginer Sisyphe heureux », conclut Alan Bauer


[02:44:10]


L’étau se resserrait pour Radford, qui n’avait plus beaucoup de temps devant lui.
Dans les grottes, Caïn avait éteint sa lampe torche pour ne pas attirer l’attention.
Amaya avait pris la fuite avant l’arrivée des renforts de la CIA.
Cassandra demandait à voir Martins, en réunion privée. Sa requête fut refusée.


[02:49:41]


Les gouttes d’eau qui s’écrasaient sur la roche résonnaient à répétition dans le souterrain étroit où les réfugiés talibans encordaient le mollah en personne pour leur mise en scène. Lorsque l’armée américaine allait les surprendre, le chef religieux pouvait temporiser en argumentant sa captivité sans se plier aux exigences des rebelles. Si jamais les services secrets n’adhéraient pas à ses aveux d’innocence, on allait se charger de l’hospitaliser en raison de problèmes cardio-vasculaires, avant de lui poser un implant pour simuler une crise cardiaque et causer son décès dans des circonstances douteuses.

Les informations données par Bergman avant sa mort étaient encore plus juteuses que le Pentagone ne l’espérait. Mais pourquoi le mollah aurait-il sauté sur le piège à rats ? La corde était resserrée à en bloquer la circulation du sang. Ahmad Shariff insistait pour que sa détention soit crédible.

- « Rapport à toutes les unités, on vient de capturer Ben Falisaa dans la 2ème section inférieure ! Ils ont des ceintures explosives, Erzaki est là aussi, il va se faire sauter ! »

Caïn baissait le volume de sa radio attachée au niveau de sa poitrine gauche et s’engouffrait dans le repère sans le moindre soutien armé. L’infiltration était une blague cosmique, c’est comme si on lui avait tracé la voie avec des pétales de rose, et sa gâchette prenait la poussière. Dans son antre, la lumière se faisait rare. Ce n’était pas tout à fait les voix des sirènes qu’il entendait au loin, mais il se rapprocha assez pour distinguer leurs silhouettes faiblement éclairées par une ampoule en hauteur peu intense. Deux torches étaient pointées vers lui alors que le mollah insistait pour que personne n’ouvre le feu, d’après ce que Caïn pensait comprendre. Un des talibans baissa son arme et chercha le soldat pour l’emmener au pied du chef à la cape noire et au turban blanc.

- « Nous avons peu de temps », formula-t-il avec difficulté
- « Vous êtes Ahmad Shariff ? Hendersen m’avait dit que vous seriez ici, mais pas dans ces circonstances »
- « Pas préoccupez de moi. Mais il faut faire confiance »
- « Hendersen a confiance en vous. Il m’a parlé du marché passé avec lui, et autrefois celui avec les russes. C’est pour ca que je suis ici », d’un ton à demi interrogatif
- « Vous êtes ici pour mettre fin à la guerre ? A ces mensonges, oui ? »
- « Qu’est-ce que je dois faire ? »
- « Aller là où tout a commencé, là où tout finira. Le lieu, certains appellent Oblivion. Hamza conduira vous là bas, mais personne doit vous voir, bien d’accord ? »
- « Je ne peux pas sortir d’ici sans être vu, mon… »
- « Erzaki vient de se faire exploser, je répète, cet enfoiré s’est fait exploser ! », partagea le capitaine du détachement de l’US Army par radio

Caïn hésita à répondre au message mais comme il souhaitait éviter toute suspicion, il devait trouver un autre moyen de se faire oublier :

- « Bien reçu. Il y a des blessés ? A vous »
- « Juste des éclats de pierre. On a désamorcé les autres tentatives. Quel est votre statut ? »
- « Aile sud dans la zone d’entrainement intérieure. Plusieurs Kalachnikov sont stockées ici »
- « L’unité Alpha va vous rejoindre, restez où vous êtes, on ne peut pas avancer sans renforts ! A vous »
- « Né…négatif, je poursuis les rebelles. Ils peuvent me mener vers leur chef. A vous »
- « Trop risqué. On arrive, il ne reste que l’aile sud intérieure à explorer. Terminé »

Le soldat mit un terme à la transmission et se tourna vers le mollah, qui comprenait ce qui était en train de se produire.

- « Ils seront là dans quelques minutes »
- « Maintenant partez », ordonna le taliban
- « Et le marché de la désinformation ? Il y a plein de choses que je dois savoir ! Où est-ce que je dois aller ? Je ne peux pas disparaitre si facilement »
- « Pas de temps. Hamza peut vous dire »
- « Votre homme fait parti des cinquante terroristes les plus recherchés par le FBI, comment voulez-vous que je sorte de ce terrier ?! »
- « De la même façon que vous êtes entré »
- « Je n’ai pas l’autorité pour déplacer les unités afin d’avoir la voie libre vers vos issues de secours. Et je ne suis pas dans leurs petits papiers »
- « Soit vous subir la désinformation », commenta Hamza « Soit vous la produire. Mais pas possible de se réveiller juste avec thé à la main comme après rêve étrange »


- « On doit le faire sortir de son trou ! Nom de Dieu, Langley ce n’est pas non plus la Sibérie, il doit bien être quelque part »

Dans son bureau à l’ambassade américaine de Téhéran, Charles Logan renifla un grand coup et s’essuya les narines avec le pouce et l’index avant de replacer le stylo d’ornement attaché sur la poche de sa veste. Un long silence venait de rendre étrange la conversation téléphonique. Le président avait l’impression que son interlocuteur s’était endormi sur place, et son visage se décomposa jusqu’à ce qu’on daigne enfin lui répondre.

- « Qu’est-ce que la CIA doit faire ? »
- « Faites venir la fille. Une fois que Radford aura eu sa gâterie, il ne résistera plus »
- « Une prostituée ? Dans les locaux de l’Agence ? »
- « Oui bien sur, une pute, tout le monde sait que c’est un bordel ouvert là bas ! Et vous sortez de Princeton ? »
- « Ah, la fille. Mais comment…libérer le gibier ? »
- « Arrêtez avec vos expressions codées, nous ne sommes pas sur écoute. Je contacterais Loomis pour régler ce problème et lui faire signer les papiers de la grâce. Je ne peux pas prendre le risque d’être exposé à cause de lui. Toutes les cellules du monde ne suffiraient pas à le faire taire »


[02:53:03]


La table ovale se poursuivait à l’Agence, avec un semblant d’émeute pour retrouver la trace de Radford. Loomis tenait à mettre les choses au clair avant que Slattery ne s’atèle à la tâche.

- « Ca n’a rien d’un accord à l’amiable, nous procédons ainsi que ça vous plaise ou non Ned »
- « Les vidéos seront effacées j’imagine ? »
- « Le seul intérêt que Cassandra Evans tire dans toute cette histoire, c’est de sauver Bauer d’un été indien entre deux dépressions. Si elle apprend sa mort, son témoignage ne vaudra rien. On ne va pas faire une projection vidéo de tout cela bien sur »
- « Coupe le ver en deux et il repoussera toujours », marmonna Martins en se levant
- « Qu’est-ce que ca signifie ? », s’offusqua presque Richard Braxton
- « Sauf votre respect, M. Loomis, je ne sais toujours pas d’où viennent les ordres »
- « Je reçois mes ordres directement du président, qui s’entretient avec les membres de la Coalition. Les ramifications ne sont pas plus compliquées que ça, et la portée des informations de Mme Evans pourraient dépasser la nature de sa relation avec Palmer. Alors parlez-lui Ned, dites lui ce qu’elle veut entendre »
- « Qu’est-ce qu’elle veut entendre ? », tenant la poignée
- « Qu’elle peut encore le sauver. Que la survie de Jack Bauer dépend d’elle »

Martins tira la porte et croisa le garde dont les deux mains tenaient la boucle de ceinture comme un cowboy texan. Prévenu de l’insistance de Cassandra, le directeur adjoint traversa le couloir, où un électricien réparait un néon défaillant et se prépara à dire ce qu’elle devait entendre.

- « Ca donne quoi cette infiltration ? Jack arrive à survivre ? », en extrapolant
- « Je sais que vous avez passé la soirée à compter les étoiles dans le ciel, mais le directeur tient vraiment à vous poser quelques questions encore. Il accepte de fermer les yeux sur votre entretien avec David Palmer tout à l’heure, mais c’est tout juste s’il ne m’a pas laissé de monnaie pour vider la machine à café »
- « Et si je passe au détecteur ? Si on se doute de quelque chose à propos de notre accord ? »
- « Les questions ne seront pas orientées sur ça »
- « Si on me questionne sur Jack, on va vouloir en savoir plus sur ce qu’il s’est passé après le paquebot. Et si jamais ils parlent de l’échantillon que j’ai prélevé sur lui…Les résultats ont au moins donné quelque chose ? »

Des officiers qui étaient aux trousses de Radford traversaient le couloir dans la précipitation.

- « Quels résultats ? », demanda Martins, pour le moins intrigué
- « L’échantillon que James vous a transmis quand Jack et moi nous étions sous l’eau »
- « James Matters ne m’a rien transmis du tout. Nous n’avons eu aucun contact »
- « Quoi ? Il est parti avec le sang de Jack dans ses mains, et les documents, en me disant qu’il allait vous les transmettre avant de couper les ponts pour être hors du radar de l’Agence. Enfin, à un moment il a hésité à vous en informer, mais qui il irait voir sinon ? »
- « Merde ! Put…merde ! », en s’arrachant les cheveux tout en tournant en rond « Le pire, c’est que je ne peux pas en parler à Slattery ni personne, sinon tout me retombera dessus »
- « Qu’est-ce qu’on peut faire ? On doit le contacter tant qu’on ne sait pas pourquoi Jack est si important aux yeux du gouvernement. Vous en avez la moindre idée vous ? »
- « Aucune ne me vient à l’esprit », en essayant de pas être trahi par son attitude
- « Une infiltration hein ? Il est peut-être en péril là bas… »
- « Je ne pense pas, tout va bien. Et plus vite vous répondrez à nos questions, plus vite vous serez libérée avec votre enveloppe mensuelle »
- « Et pendant ce temps, j’étudie l’art de l’exfiltration… »

Cassandra suivait l’adjoint qui l’emmenait en direction de la salle B, où Jack avait été interrogé un peu plus tôt. Ils n’échangèrent pas un mot. Martins restait dans ses pensées, en se demandant ce qui était le pire entre se servir de Cassandra en faisant croire que Jack était vivant, alors qu’il l’appréciait beaucoup. Et puis cette idée qui germait en lui sur le comportement étrange de Matters, mais qu’il ne pouvait signaler au directeur du contre-espionnage sous peine d’entrer dans sa liste noire et devenir un traitre potentiel. Mais Slattery savait déjà…


- « Tes toilettes ? Je peux les emprunter ? »
- « Dernière porte à gauche au bout du couloir »

Jack acquiesça d’un signe de la tête et passa la dernière porte à gauche. Le reflet traversa le miroir disposé dans la longueur de la salle de bain, sans qu’il ne fasse attention, puis il entra dans les toilettes en refermant derrière lui. Il attrapa son portable et composa un numéro :

- « C’est moi… », avant que son interlocuteur ne réponde « Je vais bien. Ecoute moi bien, j’ai peu de temps. J’ai besoin d’un coup de main… Tout a brulé ouais. Mais tu dois en parler à personne, c’est bien compris ? Même Kim ne doit pas savoir… Je dois régler un truc avant. Je cherche à localiser une taupe au sein des Renseignements chinois. Je sais que Zan Yanaka contrôle une majorité des terres au Japon, où opèrent les yakuza mais aussi une partie de la Triade chinoise avec qui ils faisaient affaire. Le 14K, et d’autre subdivisions. Il faut que tu me rencardes avec l’un d’eux… C’est justement pour ça que je te demande, je ne peux pas me mettre à découvert, mais je dois assurer mes arrières pour ne pas avoir la CIA au cul. Je ne vais pas passer ma vie dans l’ombre…Non, un homme de confiance. Quelqu’un qui peut me faire l’inventaire des arrestations des membres de leur organisation par la CIA ces vingt dernières années. On ne peut pas se fier aux recensements officiels. L’info doit être sure… Merci, je te revaudrais ça »

Bauer raccrocha et consulta l’écran de son téléphone, qui indiquait que la communication était interrompue avec Chloé O’Brian. Il rangea le portable dans sa poche et tira la chasse d’eau.


Caïn remontait vers la sortie du repère taliban, accompagné du dénommé Hamza, dans la crainte de croiser un allié sur le chemin.
Jack retournait en toute innocence auprès d’Alan Bauer et Nate Sorensen.
Cloitré dans l’ombre, Radford attendait un signe. Les chercheurs se rapprochaient.
James Matters se faufilait entre les patrouilles qui rodaient sur Pennsylvania Avenue.
Cassandra s’installait dans la salle d’interrogatoire.



[02:57:25]


L’ombre poussa la porte et entra dans la salle d’interrogatoire aux nuances grises très sobres. Devant lui, le suspect semblait attendre sur sa chaise depuis une éternité, menotté à un pied de la table métallique enraciné dans le sol de béton.

- « Vous avez apprécié mon petit billet ? », demanda l’ombre dans le dos du suspect
- « Je me souviens. La première fois moi avoir écrit ces mots. Ce jour, Beethoven achevait 140 ans avant composition de dernière sonate pour piano », alors qu’une mèche incandescente au niveau du visage de l’ombre derrière lui venait de s’allumer « Chef d’œuvre de technique. Ensuite, l’homme est devenu, comment…misanthrope ? De plus en plus sourd, enfermé dans génie et incompréhension. Ce qui est fascinant alors : lui élaborait ses brillantes mélodies virtuoses, mais n’entendait jamais musique finie. Tout restait là dedans »

Serj Valajdopov toqua quelques coups sur son front avec son index. Roger Slattery restait perché devant lui, marquant sa présence par le seul son de sa respiration lourde et de la fumée qui sortait de ses narines.

- « Quelle frustration, non ? », poursuivant le monologue « Ne pas apprécier foule clamer talent de lui, ni beauté de la création. Elle errait dans méandres de l’esprit. Haydn disait de lui qu’il voyait…qu’il voyait un homme avec plusieurs têtes, plusieurs âmes »
- « Il s’était isolé par peur de devoir révéler la vérité, mais sa frustration lui a permis d’exprimer…sa catharsis. La postérité le réduit-il à un homme haineux et apathique ? Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven »
- « Et pourtant, depuis combien années sommes-nous ici ? Comme…un corps en déclin. Qui souffre d’organes à lui mais qui ne peut s’en passer. Ou bien est-ce nous qui ne pouvons nous passer du Federalnaia sloujba »

Le directeur du contre-espionnage balaya la fumée d’un revers mécanique de la main et fit le tour de la pièce pour s’adosser contre le mur en face de l’émissaire russe.

- « Chez nous, il y a un proverbe », continua Valajdopov « Homme sage médite encore, mais homme fou a terminé affaire »
- « Mes codes sur post-it sont plus longs que n’importe quelle équation quantique, surtout depuis votre arrivée. Ce n’est donc pas surprenant que je médite encore. Je n’ai jamais cru que votre visite se limitait à un marché avec Yanaka, ni même à cette affaire de missiles balistiques. Dès le départ, vous saviez pour votre espion. Et depuis le départ, toute la ruse consistait à me faire croire cette simple idée, élémentaire comme la conviction que le soleil se lèvera demain : c’est mon départ qui dissipera l’ombre, si jamais j’avais le courage de partir un jour », après une inhalation de fumée « C’est sur ce subterfuge que tout repose. Mais je crois sincèrement, et vous le savez aussi bien que moi, que AE/Dune existe avec ou sans mes brillantes mélodies virtuoses. Le corps de l’Agence aura beau décliner, votre espion subsistera, en théorie », désormais assis, les coudes sur la table en croisant ses deux mains au niveau de sa bouche, dont l’une tenait la cigarette « En théorie, parce que j’ai pu mettre un visage sur cette ombre »
- « Et maintenant, vous fantasmez confirmation de ma part »
- « Et vous fantasmez un arrangement de ma part. Vous êtes venu ici parce que votre homme devait accomplir son objectif aujourd’hui. Et je pense que vous êtes chargé de composter son aller-simple pour Moscou. Seulement les choses ont mal tourné, et vous êtes ici à renifler ces vapeurs, en réalisant que je fume la même marque depuis 40 ans, quand mes costumes coutaient encore le prix d’une baguette de pain »
- « Je préfère que réalité devienne désir à moi plutôt que de voir désirs devenir réalité »
- « Votre réalité, ce sera de survivre dans une cellule capitonnée sans l’assistance de personne. La lumière ne sera jamais éteinte. Votre ombre sera partout derrière vous, et vous finirez fou de ne pas pouvoir dormir pour ni rêver. Alors vous êtes vraiment sur de ne vouloir aucun arrangement ? »
- « Peut-être. Peut-être bien. Mais livrer fruit de votre imagination, cela n’est pas possible. Je peux donner beaucoup, mais je ne sais où sont M. Brainer et M. Sorensen »
- « Je ne vois pas de quoi me satisfaire alors… »
- « CIA prend vous pour un fou. Mais moi avoir mieux que votre fantôme intraçable. Je peux livrer un homme du pays. Derrière évènements du paquebot »
- « Vous parlez de… », avec tout son intérêt
- « Serpico. C’est ainsi qu’on le surnomme »
- « Serpico. Qui me dit qu’il a une valeur quelconque pour nos services ? »
- « Votre homme prouver ces accusations. Jack Bauer »

Slattery relâcha sa posture tendue et s’étira le dos avant d’afficher sa contrariété d’un soupir zéphyrien. Il retira ses lunettes d’une main, les fit brièvement glisser sur la table et les posa à nouveau sur l’extrémité de son nez.

- « C’est problématique. Une simple considération en vaut une autre. Cet homme dont il est question, Jack Bauer, il ne reste plus rien de son corps. Pas même des organes. Juste des poussières dans l’atmosphère…Mais vous ignorez totalement ce chapitre n’est-ce pas ? Votre espion n’a jamais existé. Par ailleurs, moi non plus. Nous ne sommes que du vent. En conséquent, l’information n’a aucune valeur »
- « Tant que vous y croire, espion existe. Mais ce Serpico, il ignore que j’offre cela à vous. Et si agent double impliqué là dedans, il sait. Laissez-moi poser à vous question : espion que vous traquez, quel est son nom ? »

Slattery marmonna quelque chose. Ou peut-être n’avait-il rien dit. Après un silence, Valajdopov manifesta sa curiosité, comme s’il n’avait encore jamais posé sa question.

- « Pas entendu votre réponse. Vous dites quoi à l’instant ? »
- « Oh, vous n’avez vraiment pas entendu ? Cela m’ennuie, je crois que cette situation n’est guère propice à ce genre de confidence. J’aurais beau vous souffler la réponse, notre échange restera un dialogue de sourds n’est-ce pas ? »






[02:59:57]
[02:59:58]
[02:59:59]
[03:00]

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 Message Posté le: Mar 26 Avr 2011 - 16:34    Sujet du message:
Répondre en citant

Quelques petits détails avant d'entamer l'écriture du 16ème épisode (mémoire et partiel en ce moment donc difficile de trouver le tps).

La fin de l'épisode 18 sera le dernier épisode (ou presque...) où l'on verra Jack. En clair, ce "dernier" épisode achèvera la saga Jack Bauer avant de passer à autre chose pour les suivants. La fin est pensée de telle sorte qu'on peut concevoir que la mythologie 24 s'arrête là (fan-fiction + série), comme s'il n'y avait pas eu de 5ème saison diffusée après la 4ème. Ou on peut concevoir mon Opération Sombres Soleils comme un prologue à la 5ème saison de la série.

En fait, il s'agit d'une fin ouverte, libre à plusieurs interprétations, mais en même-temps, ce n'est pas du tout le genre de fin type saison 4, avec Jack partant au loin sous le soleil levant. Un énorme mystère va peser, et peut changer toute la conception de la série...

Ensuite, il ne faut pas oublier une chose. Dans ce que j'écris, tout est vrai et en même temps, rien ne l'est vraiment. C'est-à-dire qu'il y a une sorte de pensée nihiliste (ou relativiste) du discours et des manipulations qui fait que chaque personnage peut potentiellement mentir ou dire la vérité. C'est ensuite au lecteur de faire la part des choses, et de dénouer l'énigme à partir de détails disséminés tout au long de mes quatre saisons. Pour autant, je mets un point d'honneur à résoudre la plupart des mystères soulevés, et je réserve encore pas mal de surprises...

Voila, en tout cas même si le topic est désert je donnerais quand même des nouvelles de la progression de l'épisode. Wink
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 Message Posté le: Sam 18 Juin 2011 - 20:55    Sujet du message:
Répondre en citant

Si quelqu'un souhaite les épisodes de la saison 4 en fichiers PDF, qu'il me fasse signe, je pourrais les uploader sur rapidshare. Je peux également me charger d'enregistrer sur ce format les épisodes des saisons précédentes, et les réunir en un fichier winrar.

Concernant l'épisode, je suis officiellement en vacances depuis quelques jours, donc je vais à nouveau reprendre l'écriture après avoir achevé mon mémoire. J'ai également écrit quelques scènes de l'épisode 17, étant donné que les deux seront complémentaires. Je me suis pas mal attardé sur le rythme et le "montage" de l'épisode (alternances entre deux interrogatoires par ex.) afin que la fan-fic monte en puissance jusqu'à l'épisode 18.

D'autre part, je crois avoir trouvé un excellent twist pour clore l'épisode 24, et donc ma fan-fic. J'y réfléchis encore, pour bien agencer ça, éviter les incohérences, et je ne suis pas tout à fait certain de bien vouloir suivre cette idée...ça suppose un retournement de situation assez énorme, qui risque pourtant de diviser les opinions. Donc à voir, mais bon la piste est prometteuse

Smile
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 Message Posté le: Dim 03 Juil 2011 - 21:12    Sujet du message:
Répondre en citant

Il fut éprouvant, mais cet épisode 16 est enfin bouclé ! Pour cause, le montage des scènes se révèlent d'une grande importance pour le rythme et la manière dont les révélations amenés. On arrive donc à un épisode plus long qu'à l'accoutumé, mais pourtant, il n'y a vraiment rien à jeter dans la mesure où chaque séquence a une importance capital. Ce qui donne lieu à beaucoup de rebondissements, un peu d'action, et également quelques remises en question des personnages...En clair, de la tension, des révélations et autres destins tragiques qui s’entremêlent, sans assurer que tout le monde finira par survivre...

Je crois que l'ensemble est donc très homogène, et c'est ce qui m'inquiétait au départ de l'écriture, c'est pourquoi j'ai mis un peu de temps à le peaufiner, tout en préparant certaines séquences de l'épisode 17. Les informations sont donc balancées à la grosse louche, et la plupart des détails minimes ont leur importance, alors ouvrez les yeux Cool

Comme précisé plus haut, je rappelle que j'ai converti les épisodes en PDF, pour ceux qui souhaitent que je leur envoi sous ce format.

Voila, bonne lecture à tous Wink




Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack :

Jack était caché par une connaissance de longue date, Alan Bauer, qui avait passé sa vie à surveiller celui qui était un des cinq « agents pathogènes ». Sorensen insistait alors pour que Bauer ne révèle à personne qu’il était encore en vie avant de faire un dernier sacrifice.

Deux larbins de Logan était venu récupérer Radford à la CIA, avant que celui-ci ne prenne la fuite pour se cacher dans les locaux. Pendant que le personnel était en alerte, Slattery préparait l’interrogatoire de Serj Valajdopov. A défaut de confirmer l’existence d’AE/Dune, l’émissaire russe proposait d’offrir Serpico, tandis que le chef du contre-espionnage cherchait à retrouver la trace de James Matters.

Sous la pression du directeur, Martins était forcé de mentir à Cassandra pour la pousser à parler du passé de Jack. Mais avant son témoignage, elle l’informa de l’échantillon de sang à Jack que possédait Matters, ce qui suscita leur suspicion.

Sans informer ses supérieurs, Caïn avait réussi à localiser le mollah. Ce dernier, au courant de l’arrangement du soldat avec Donovan Hendersen lui demanda de se rendre à un endroit appelé Oblivion. Hamza, un afghan devait l’escorter jusque là bas sans que l’armée américaine ne s’en rende compte, alors que les troupes cherchaient à rejoindre Caïn.


Episode 16 : (03h00 - 04h00)

Ces événements se déroulent le jour de l'opération Sombres Soleils, entre 3h et 4h du matin, heure de Washington DC.



Les deux miroirs sans tain étaient semblables à des écrans de projection en seize-neuvièmes, que Braxton et Caughley fixaient comme deux mouches attirées par la lumière. Si le ventilateur n’avait pas tourné à plein régime à cause de la chaleur, la fumée expirée par Roger Slattery aurait empêché toute clarté dans la salle d’interrogatoire.

- « Elle ne m’a jamais cru. Il n’y a pas besoin d’être un prodige pour jouer au Mastermind, peut-être bien que Dieu joue aux dés. Depuis que je suis rentré au département, c’est peut-être ma plus grande réussite », s’enlisait le disciple de Slattery, « Vous me croyez vous ? »
- « Trouver la bonne combinaison du premier coup ? N’importe qui vous aurait taxé de tricheur », alors que la voix de Valajdopov était compressée par l’audio confiné qui sortait des enceintes « Même mon fils ne lâche pas prise aussi vite en grimpant »
- « Lâcher prise ? J’ai tenté de la convaincre que je n’ai pas tr… »
- « Concentrez-vous deux secondes ! Tous les matins sur mon bureau mes croissants sont fourrés aux rapports et plaintes à propos de l’obsession problématique de Slattery pour AE/Dune. Et je ne comprends pas pourquoi il lâche l’affaire aussi vite »

Sous ses airs de premier de la classe avec ses bouclettes noires et lunettes à grosse monture, Justin Caughley esquissa un rictus à la face du directeur de la Compagnie qui n’arrivait pas à suivre sur pointillés les stratégies discursives du contre-espionnage.

- « Le scénario a déjà fait la une du Congrès. Tout le monde pense que Slattery délire depuis toutes ces années, y compris les russes. Valajdopov sait que la CIA ne le prend pas au sérieux avec ses élucubrations d’agent dormant, alors il vient ici avec l’idée qu’on sera plus réceptifs au sort de Nate Sorensen et du président de la Chambre », expliquait l’apprenti
- « Alors pourquoi il négocie ses conditions en nous donnant Serpico ? »
- « Parce que c’est ce que Slattery veut depuis le départ. Il le manipule en lui laissait entendre qu’il tenait moins à Serpico pour finalement obtenir des renseignements à son sujet, et suivre le fil d’Ariane jusqu’à notre agent dormant »
- « Vous croyez sincèrement que le russe ne sait pas où sont Sorensen et Brainer ? »
- « Je ne saurais trop vous conseillez Le Double de Dostoïevski »
- « Les codes de la littérature russe c’est votre champ, d’où votre forte myopie. Le rapport?»
- « Car « tout vient à point pour qui sait attendre ». Slattery va faire monter la pression…»
- « Je ne sais pas comment vous faites pour ne pas vous emmêler les pinceaux »
- « Ne pensez pas qu’on finit par se mentir à soi-même », laissant un bref silence pour sauter sur la transition parfaite « Parce que je sais bien ce qui est arrivé ce jour là, j’ai placé au hasard mes pions et j’ai gagné »
- « Alors pourquoi me persuader que tout vient à point pour qui sait attendre ? Encore une ruse hein, pour sous-entendre que vous tenez notre agent dormant depuis le départ », pensa Braxton sans le moindre sérieux, à son grand regret

Il passa derrière Caughley et enclencha les enceintes de l’autre côté de la pièce, qui diffusaient la conversation entre Cassandra et Martins. La deuxième séance démarrait :

- « Signez là, là et…là »
- « Ca vous arrange que Jack soit infiltré. Ce papier n’a aucune valeur avec ma signature »
- « Mme Evans, ce document garanti l’immunité diplomatique à Jack parce que vous prononcez des aveux complets. Tout ce qu’il a pu vous confier depuis votre connaissance. Je ne crois pas qu’il cracherait dans la soupe »

Elle se racla les cernes sous son œil avec la pointe arrière du stylo à cause de la fatigue, puis parapha le papier. Martins lança l’enregistrement du magnétophone sur la table.

- « Si vous me dites clairement ce qui vous intéresse on irait plus vite »
- « On ne commence pas une histoire par sa fin…»

Cassandra pencha la tête en arrière et haussa les épaules avant d’expirer en douceur. Elle chercha comment signifier ses souvenirs, mais les mots semblaient lui manquer.

- « C’était peu avant que Jack ne soit réactivé par les Delta. Je crois que…je crois que la CIA a profité de sa confusion suite à la mort de ses hommes et du procès pour l’assigner à l’opération qu’on avait en commun. Jamais il n’aurait… »
- « Mme Evans »
- « On s’est…on s’est rencontré à Los Angeles Harbor, en hiver donc. La baie était quasiment gelée, et il bossait pour le service clandestin de l’Agence. Richard Braxton a arrangé cette rencontre trois mois avant notre mission. J’avais déjà connaissance de la cible, mon mari à l’époque. Je n’étais pas licenciée aux opérations sur le terrain, et je pense que Jack devait me faciliter la tâche »
- « Substituer des informations à Joel Evans et employer l’intimidation… »
- « On a mis au point les détails peu avant son départ pour le Kosovo. Quand on s’est vu juste après, il avait…il n’était plus le même »
- « Que voulez-vous dire ? Jack était formé aux Opérations Psychologiques, vous pensez que la mort de ses hommes l’a marqué au fer rouge ? »
- « C’est autre chose. Comme si notre relation reprenait à zéro, qu’il fallait tout reconstruire»
- « Vous aviez donc construit quelque chose ensemble ? Il vous faisait confiance ? »
- « Son mariage battait de l’aile mais ça n’avait rien à voir. Avec Teri c’était du genre longues ballades silencieuse le long de la plage. Je ne sais pas ce qui l’attirait chez elle, mais ils n’étaient pas complémentaires, ils ne se disaient rien »
- « Contrairement à vous »
- « On était pareils oui »
- « Où est la contrefaçon ? », murmura Braxton derrière la vitre
- « Qu’est-ce qui a changé depuis ? », à Cassandra

Elle demeura muette le temps qu’un agent vint avertir Braxton à propos d’un coup de fil anonyme concernant Yanaka. Peut-être télépathe ou simplement à cause du malaise qu’il ressentait à se jouer de Cassandra, Ned Martins fit signe au miroir sans tain afin de changer d’inquisiteur. Il se rassura presque en se persuadant que c’était son inquiétude à propos de l’échantillon de sang qui le faisait fuir, et non son hypocrisie.


[03:07:55]


- « Il est coincé, il ne peut plus aller nulle part »

La porte gronda après la secousse provoquée par le coup de pied d’un agent qui tentait de la déloger. Il réitéra avec l’aide de deux hommes du service de sécurité puis en cassant la poignée bloquée par un câble épais lié au monolithe qui faisait office de serveur informatique, il put pénétrer dans la pièce.

- « Sortez de là maintenant, ne rendez pas les choses plus difficiles… »
- « Je vous déconseille de vous approcher… », derrière un mur de processeurs
- « Emmenez-la ici », à un autre bureaucrate avant de s’adresser à nouveau au fugitif « Je viens vers vous… »

Gabriel Radford jaillit de sa planque et pointa une arme vers le corps d’agents fédéraux face à lui, tous surpris de voir qu’il avait réussi à se procurer un calibre sous le manteau.

- « Joue pas au héros petit. Tout le monde est à cran, même le directeur n’a pas les couilles pour venir me chercher. Alors tu vas écouter sagement ce que j’ai à te dire. J’accepte de me rendre à vous ou qui que ce soit, mais à une seule condition : je veux discuter avec Karamazov, et avoir le droit à un coup de fil »
- « On sait que votre première demande a expiré », s’avança le délégué de la Maison Blanche « Vous espériez que Karamazov parle sur les affaires sales du président Logan pour vous blanchir, et ainsi signer votre grâce. Lane aurait mâché le papier pour vous en faisant l’intermédiaire »
- « Je vais vous mâcher le travail pour vous alors », en collant l’arme sur sa tempe
- « Vous n’allez pas faire ça », sans l’ombre d’un doute
- « Qu’est-ce qui vous le prouve ?? »
- « Un vieux conte oriental parle de cet esclave, un jeune garçon famélique qui s’est évadé après neuf ans de captivité, et attendait en vain l’heure d’un jugement qui ne venait pas. Il se rend sur la place du marché et voit un attroupement autour d’un marchant. Quel est son instinct ? Il contourne la foule et profite de l’inattention pour prendre de quoi survivre. Mais sur le retour, un fruit volé tombe de sa manche et le commerçant se retourne vers lui en le dévisageant. Il lui avoue qu’il distribuait ses produits à qui en voulait et que le vol était inutile. Alors un garde appréhende l’esclave, et l’emmène voir le sultan. Celui-ci lui révèle qu’il était sur le point de le sortir de détention s’il n’avait pas tenté de fuir. Il a fini défenestré dans les entrailles du palais, et bien entendu, plus personne ne l’a revu »
- « Je ne suis pas sûr que cet étage soit assez haut pour tenter la parade »
- « M. Logan nous a demandé de vous emmener avec vous car il accepte de vous rendre votre liberté. Provisoirement du moins, mais c’est peut-être bien plus qu’il ne vous faut. Alors ce cirque est inutile, on vous offre la place de cinéma et on vous rembourse le ticket… »
- « Votre prince des voleurs, rien ne dit qu’il n’aurait pas fini défenestré de toute façon »
- « Vous voulez une garantie ? », demanda le fédéral « La voilà »

Il fraya un passage à la femme en tailleur qui était l’invitée d’honneur de l’Agence. Radford plissa des yeux pour mieux l’apercevoir dans l’obscurité et relâcha doucement son bras tendu.

- « Linda ? Qu’est-ce que tu fais ici ?? »



Danny Caïn remontait à la surface escarpée du repère taliban avec le dissident afghan que le mollah lui avait confié, alors que le commando n’était qu’à quelques minutes d’eux. Ils allaient bientôt sortir du souterrain en impasse qui menait vers le chef religieux, alors que Caïn n’avait relevé aucune transmission radio depuis son départ.

- « Plus vite ! Ils se dirigent vers nous, les éclaireurs sont peut-être même déjà là »
- « Quel est plan ? »
- « De dégager d’ici, ensuite on verra »

Le soldat dirigea sa torche de faible intensité au sol pour éviter de s’engouffrer le pied dans les plaies terrestres de la galerie. Même Hamza, qui connaissait la voie, trainait derrière. Caïn lui tira par le bras pour se rapprocher de la sortie et pouvoir arriver en avance au point de rencontre avec l’équipe tactique, bien qu’il pensait que c’était quasiment une cause perdue. Comment sortir de ce trou avec les lentilles optiques mobiles, pensait-il. Avec les hélicoptères, la seconde unité qui arrive par le flan Ouest. Impossible d’y arriver à t…

Un craquement de roche résonna soudainement dans l’antre. Caïn et Hamza se figèrent aussitôt, pétrifiés comme deux sédiments ancestraux, la lumière éteinte. L’un des deux caressa la détente de son arme. Caïn regretta de ne pas avoir de visée nocturne, ce qui n’était pas concevable puisqu’il n’avait rien à faire dans cette grotte. Après quelques secondes de silence, un nouveau craquement, puis le cran de sécurité d’une arme lourde qu’on venait de retirer.

- « Pas un putain de geste », mettant une pause entre chaque mot

Un éclaireur du commando tenait en joue le dissident, aveuglé par la torche intégrée au Famas. Il récupéra son arme avec sa main libre et le couteau attaché à la ceinture, puis lui sectionna la peau au niveau du tendon rotulien. A genou, l’afghan se stabilisa en posant sa main droite sur les chaussures du militaire, qui le repoussa comme si c’était un lépreux qui l’implorait.

- « Où sont les autres rats ? Tu me comprends enculé ?? »

Il enfonça le manchon cache-flamme de son Famas sur les joues du rebelle et le força à incliner la tête de biais pour le mettre en pleine posture de soumission.

« Rien pour ta défense ? », regretta le soldat affecté au CENTCOM « On va faire une ballade toi et m… »

Le sous-officier en éclairage chuta brusquement et s’étala contre le sol de pierre. Presque à contrecœur, Caïn le frappa ensuite à la tête avec la crosse de son arme pour le laisser inconscient. Il attrapa le corps inerte par les aisselles et le déporta sur quelques mètres.

- « J’ai besoin que tu passes quelques coups de fil », préférant le tutoiement tout en désignant les jambes du soldat inerte pour le porter à deux « Contacte quelques civils affiliés à votre branche, armés d’explosifs, et dis leur de passer par le tunnel nord-est dans une trentaine de minutes »
- « Et sentinelles américaines ? », portant le corps comme une planche en bois épaisse
- « On l’emmène au nord du passage, je vais déporter les troupes sur une fausse prise d’otage. Il faut que ça ait l’air crédible »
- « Pour avoir voie libre sur route en amont du refuge »
- « Les hélicoptères bourdonnent encore, et l’Etat Major reste rivé sur les satellites. Je sais que lors de la prise de Kaboul aujourd’hui, vous avez récupéré des véhicules de l’armée. Demande à tes hommes de se camoufler pour se frayer un chemin. D’ici là, j’aurais donné le signalement du soldat à mes supérieurs. Après confirmation de la prise d’otage, le temps qu’ils sécurisent les autres secteurs dans l’heure, ils concentreront la plupart de nos unités sur l’intervention »
- « Je connais personnes qu’il te faut. Il faudra moins d’une heure pour négocier marchandise et rejoindre flanc nord »
- « Je ne pourrais pas temporiser longtemps, je dois bientôt signaler mon rapport »
- « Dans une heure nous devons être à Oblivion. Nous sommes attendus », sans faire les liaisons des consonnes aux voyelles
- « Et si on n’y arrive pas ? »
- « Prier Allah avec moi, il faudra la foi… »


[03:11:40]


La dissuasion aussi demandait une part de responsabilité, avait fait comprendre Alan Bauer à son hôte. Jack ne comprenait pas encore bien les intérêts d’Old Fates, si ce n’était de contrôler le Congrès, et de profiter de la Coalition pour s’enrichir les poches dans divers secteurs de la Défense. Le plus énigmatique, et surtout le plus insupportable, c’était de devoir attendre dans cette villa trop silencieuse alors qu’il avait le sentiment que l’ordre du monde était en train de se jouer devant lui. Sorensen avait pourtant insisté, il fallait attendre le signe de leur contact avant que Bauer n’accepte ce sacrifice qu’il avait évoqué. Jusque là, tout n’était qu’une histoire de conditionnement.

- « Toutes ces belles comptines sauraient séduire un enfant. Mais on oublie que les histoires de fée sont aussi sanguinaires que les guerres de religions », assura le milliardaire
- « Vous me forcez à laisser ma fille…est-ce que vous savez ce que ca représente ?? C’est ça votre sacrifice ? »
- « Nate sait très bien ce que ça représente… », intervint Alan Bauer
- « Je ne suis pas arrivé à ma place par le hasard de ma naissance. Je suis passé par la cité d’Emeraude pour contrer la récession. L’insurrection d’Old Fates en 1991 »

Alan posa son verre de Petrus qu’il avait ouvert pour l’occasion, et s’éloigna vers la cuisine pour chercher deux autres verres à vin tout en poursuivant l’explication de Nate Sorensen.

- « Juste après la dissolution de l’URSS, nous avons profité des secteurs endettés par l’inflation et la dévaluation de l’argent pour nous implanter dans le programme énergétique en cours. La fortune de Nate était déjà solide, il avait injecté tout son argent dans les capitaux d’une compagnie pétrolifère »
- « Mes spéculations étaient bien placées, et sur les conseils des deux gourous d’une multinationale qui m’était obscure... »
- « Alan et…Donovan Hendersen », se demanda Jack avec rhétorique
- « Sur leurs conseils, j’étais devenu majoritaire au sein d’un holding russe. C’est ce qui a valu au bucheron de verser quelques larmes, même en sachant qu’il allait rouiller »
- « Quelques larmes hein »
- « Certains ont découvert que j’étais susceptible d’entrainer une faillite du marché énergétique. Un soir de pluie, je rentrais d’un procès que je venais de gagner, un homme qui s’était fait une fortune sur des extorsions de fond en Europe de l’Est. J’arrivais devant ma roulotte, ma mallette à la main et j’étais tellement préoccupé par ma victoire, qui, croyez-le, m’avait détraqué la conscience que je regardais mes pieds s’enfoncer dans la boue en oubliant tout le reste. Mais la porte claquait sous l’effet du vent, et je revenais à moi. En rentrant, je ne pouvais même pas essuyer mes chaussures, le tapis était enfoui sous le mobilier qui avait été renversé, des traces de lutte. J’ai appelé ma femme et mon fils en vain, mais je n’entendais que la pluie battante et le verre cassé qui grinçait sous mes pieds devant la fenêtre. Je sépare les stores et je vois une ombre au fond du jardin. Alors je suis sorti, je me suis approché, comme un gosse s’approche de la salle du dentiste. C’était ma femme », crucifiant son auditoire sans faire de transition « Pendue un arbre, avec les viscères…Vous n’imaginez pas ce qu’on ressent à ce moment, on refuse de croire que c’est réel. Ca ne peut pas l’être ! »
- « Je sais de quoi… »
- « Teri n’avait pas le ventre découpé à la fosse ! », le coupant brutalement « J’ai vu que la terre était remuée en dessous d’elle. Je pensais à un message de la Mafia rouge pour me demander de l’enterrer. Mais le sol était retourné en profondeur, alors j’ai commencé à creuser. J’ai creusé jusqu’à en soulever mes ongles de noirceur. Je sens encore la terre mouillé sur mes doigts. Et j’ai commencé à apercevoir son visage. Il n’avait que quatre ans et ses yeux étaient encore écarquillés au moment où… »
- « Ces connards l’ont enterré vivant », poursuivit son associé
- « Alors ne me dites pas que je connais pas la saveur du sacrifice Jack »
- « On n’a jamais eu la moindre preuve que c’était les russes, mais je me suis chargé de laisser Nate prendre le contrôle du holding grâce à une bonne couverture. On savait qu’ils étaient obstinés à dominer la dissuasion nucléaire, et on a toujours su comment utiliser et enrayer le bucheron de fer… », en cernant Nate, puisqu’il était le sujet de la métaphore
- « Cette histoire sur l’avocat que tu m’as raconté, c’était lui n’est-ce pas ? », en s’adressant à celui qui avait le même sang dans les veines
- « La cité d’Emeraude, Oz, c’est une histoire de contradiction. Celui qui croit qu’il n’a aucun cœur mais qui a plus de compassion que n’importe qui. Ses dons d’argent ne sont pas des stratagèmes politiques »
- « Ou comment se convaincre qu’on a les qualités qu’on désire… », acheva Sorensen

De mémoire, Alan Bauer cita une approximativement une phrase du film en voyant que la fatigue gagnait Jack, tendu comme un piquet face aux vitres de la véranda, qu’il avait rejoint.

- « Regardes les cernes sous mes yeux, je n’ai pas dormi depuis des semaines, dit le Lion peureux. Pourquoi est-ce que tu n’essaie pas de compter les moutons, répondit le bucheron de fer », dans le dos de Jack

Une piqure dans le cou le fit réagir. Il se retourna et remarqua l’échantillon de sang qu’Alan venait de lui prélever. Il toucha la plaie à peine perceptible.

- « Une morsure de vampire... », à propos de deux traces de piqure
- « Et l’autre prélèvement ?? », se demandait son hôte
- « Cassandra a laissé l’autre échantillon à quelqu’un à la CIA, un homme en qui j’ai confiance pour faire les analyses. Mais depuis que j’ai perdu le contact… »
- « Qui était-ce ? », alors que Sorensen partageait l’appréhension
- « Ned Martins. Pourquoi, qu’est-ce que ca change ? »
- « D’où vient l’ordre ? Tu es certain qu’il possède l’échantillon en ce moment ? Qui sait ? »

La sonnette du portail retentit dans le living room. A coté de l’alarme à mi-hauteur de la porte d’entrée, Alan Bauer consulta la vidéo de la caméra qui filmait le portail principal. Une voiture était à l’arrêt, et Bauer se tourna sitôt vers ses deux invités.

- « Jack, tu dois me faire une faveur. On a de la visite, et tu vas devoir te cacher le temps que je réussisse à le renvoyer chez lui »
- « Fais-le tout de suite »
- « Je ne peux pas lui claquer la porte au nez. C’est Rosenberg, le Secrétaire à la Défense »


[03:15:56]

Le chauffeur de Rosenberg longea la route sinueuse qui menait au parking de la villa.
Caughley avait pris le relai de l’interrogatoire de Cassandra.
Caïn portait sur son dos le soldat en contournant le point de rencontre qui était fixé.
Un analyste de la CIA enregistrait l’appel anonyme que Braxton avait pris.
Radford signait les papiers de sa libération provisoire près du sigle de la CIA à l’entrée.


[03:20:26]


- « Mme Evans, dois-je vous rappeler que vous êtes sous serment ? », souligna Caughley, pour qui tout lien social était toujours impersonnel depuis que Slattery lui avait appris à quel point les affects étaient la source de toute déception
- « Jack s’est excusé. Après avoir fait…avoir tué la cible. D’après ses dires, il ne se sentait plus lui-même, et certains souvenirs n’étaient pas clairs », se tournant vers le miroir
- « La défense était en béton lors du procès mais il n’a jamais abordé cette zone d’ombre »
- « Il s’est senti coupable de la mort de ses hommes. Coupable de Stephen Saunders. Il pense que ca ne serait pas arrivé si quelque chose ne lui avait pas échappé lors des préparatifs de l’opération au Kosovo »
- « Vous insinuez que… »
- « Jack aurait fait foirer l’opération, d’après ce qu’il m’a confessé. Il aurait causé directement la mort de ses hommes, ce qui faisait de lui le premier témoin »
- « Le premier témoin de quoi ? »
- « De ce piège à souris. Les installations balistiques, en partie à cause du pillage des arsenaux de guerre, l’élimination de Drazen, qui devait être un prétexte aux frappes des forces internationales… »
- « Vous dites donc que son témoignage au procès n’est qu’une supercherie ? »
- « Écoutez, je bénéficiais de sa confiance absolue, et il ignorait totalement quels intérêts il pouvait tirer de tout ça, si ce n’est de se protéger et protéger son gouvernement. Et c’est pour ça que j’ai signé cette immunité ! »
- « L’enquête sur les arsenaux n’a mené à rien et la production de marchandises de guerre de longue portée n’a jamais figurée dans nos dossiers. Vous déclarez là être sujet à du recel d’information et je ne serais pas étonné de voir qu’un délit d’initié se trame derrière »
- « Un délit d’initié ? Qu’est-ce que ca a à voir ? »
- « Les investisseurs qui entouraient Drazen étaient liés à une demi-douzaine de sociétés cotées en bourse. Toute personne au courant du marché noir organisé en Europe de l’Est a pu se servir de ces informations. Ca veut dire qu’on a acheté le silence de Jack et ceux qui l’ont soutenu lors du procès. Et vous en faites parti… »
- « Je vois pourquoi vous faites tourner l’effectif », cherchant une raison au revirement de l’Agence et au départ de Martins, « Votre liste de questions est tellement vieille qu’il ne reste que des produits périmés. Vous me mettez dos au mur aujourd’hui parce que vous savez pourquoi j’ai vu Palmer. Le dossier que je monte sur Edwige depuis quelques semaines, vous saviez que si je le présentais à la Commission, vous seriez forcés de laisser Jack et moi sortir de vos radars, pour éviter qu’on divulgue la vérité sur les prisons clandestines. Alors pour éviter de nous perdre tous les deux, voila votre passe-passe qui sort du chapeau »
- « Un délit d’initié peut-être, mais pas si périmé que ça »
- « Vous êtes pathétiques, qu’est-ce que vous cherchez à prouver ?! C’est la liberté d’un homme qui ferait tout pour son pays qui vous exaspère tant, ou bien ce que je peux vous confirmer à son sujet ?? A moins que…quelqu’un d’autre menace de se servir du dossier Edwige. Quelqu’un comme Gabriel Radford ? Bien sûr…Il tient à sa grâce pour éviter la chaise. Avant aujourd’hui, vous ne le saviez pas. Et en lui refusant l’expiation politique, cela signifie qu’il crachera toute la vérité sur Crépuscule pour se sauver ! Vous êtes tous des sa…»
- « Calmez-vous, on ne cherche pas à vous inculper de quoi que ce soit, je suis de votre côté ! Mais si vous nous cachez des informations pour vous mettre à l’abri, on révisera le dossier Vechnika et Jack ne pourra pas échapper à certaines condamnations »
- « Il est censé être un témoin clé de votre procès avec Linda Radford, et non pas un accusé »
- « Dans ce cas dites nous toute la vérité et il pourra encadrer son immunité »



- « …correspond avec la capture de plusieurs dissidents talibans selon le porte-parole de la Maison-Blanche, alors que M. Logan s’entretient actuellement avec le président Kermashani. Les forces pakistanaises ont par ailleurs confirmé le départ du raid tactique sur une base locale dans les régions montagneuses »

Braxton baissa le volume du téléviseur pour s’entretenir avec Loomis, Martins, un analyste et son adjoint Ruben Culles dans son bureau aux allures de publicitaire des années 1960. Il versa une demi-dose de scotch dans un verre et reprit d’un ton catégorique la discussion où elle s’était arrêtée avant de franchir la porte, repoussant l’air d’un revers horizontal de la main.
- « Aucune négociation ! Ça serait plus digne de jeter du caviar aux pieds d’un sans-abri », vociféra Braxton à l’analyste à propos du coup de fil anonyme
- « Un coup monté des yakuza ? », spécula Loomis
- « Pas d’après l’analyse vocale », assura l’expert, « De signature caucasienne »

- « L’Agence de presse IRNA, selon les recommandations du Cabinet en accord avec M. Kermashani en a ainsi profité pour garantir le retrait d’un des plus puissants consortiums américains implanté dans le secteur. Cela augure enfin un terrain d’entente avec le Moyen-Orient après la crise énergétique, et donc une relance des marchés bipolaires, pour la première fois depuis près de quatre ans »

- « Pourquoi quelqu’un voudrait la libération de Yanaka ? Un coup de pression des asiatiques peut-être. Les charges sont trop grosses avec l’accusation pour homicide volontaire. Le corps d’un ministre flotte encore à la surface de son jacuzzi… »
- « On a pas encore assez de preuves, hormis votre homme qui doit finir son débriefing »
- « James Matters ? On n’arrive pas à le contacter »
- « Et Slattery a osé l’innocenter après des mois d’écoutes ? », insista Martins pour acheminer ses supérieurs vers cette piste et se blanchir de sa mauvaise conscience


Le restaurant privé situé à l’étage du bar de nuit à quelques pas des manifestations venait de fermer ses portes. James Matters poussa les portes translucides et se posa à la table deux places, où son contact l’attendait. Un 9mm côté cœur sous la veste de l’homme de main en costume noir à l’entrée, quatre caméras à chaque angle et un détecteur de mouvement sur le mur de gauche avait-il remarqué en une poignée de secondes.

- « Ma dernière carte a flambé, il ne me reste pas beaucoup d’issues à part l’ambassade, et je ne suis même pas sûr que le Secrétaire soit prêt à m’accueillir »
- « On peut gagner du temps. Le temps que les yakuza découvrent que tu n’as pu faire sortir Yanaka, tu seras déjà loin. Ils ne peuvent pas te retrouver »
- « Je connais Amaya, même pour du bronze il attend la monnaie de sa pièce. Donc il a couvert ses arrières »
- « Dis à ton homme de rappeler la CIA. Qu’il propose un marché plus convaincant »
- « Comme quoi ? »
- « L’Agence doit désormais être convaincu que Valajdopov a de la valeur. Il va leur donner Serpico. Ce qu’il te reste à faire, c’est d’appuyer leur témoignage »
- « Mais l’ambassade… »
- « Je vais arranger ton extraction. Je ne sais pas si la Russie est la meilleure destination… »
- « J’ai touché un nid de guêpes, surtout depuis que je suis l’ombre au tableau de l’Agence. Et ce n’est pas pour moi qu’il faut gagner du temps. C’est moi qui tiens le sablier c’est ca ? Le temps que la CIA achève sa chasse à la taupe, on finit les préparatifs pour la mise à feu »

Matters effectua un regard panoramique en regardant dans l’œil des caméras. Il fit grincer la chaise en se levant et tourna un moment le dos à son contact.

- « Les vidéos que vous avez sur moi, c’est pour me faire passer pour le bouc émissaire. Qui a arrangé ça, les services secrets ? »
- « Pourquoi tu es venu alors, James ? »
- « Je veux rentrer chez moi. Et si vous ne voulez pas faire griller votre carte, vous ne me laisserez pas ici plus longtemps. L’ambassade me donnera les consignes pour l’extraction dans une heure »

Il posa sur la table l’échantillon de sang qui provenait d’une poche de sa veste, ainsi qu’une série de clichés haute résolution de documents confidentiels certifiés par la CIA puis s’en alla.


[03:28:09]

Un yakuza envoyé par Amaya talonnait James Matters de quelques mètres avant qu’il n’entre dans la voiture de son contact, qui devait passer le coup de téléphone à l’Agence.
Les dissidents missionnés par Hamza se préparaient à partir de leur planque près de Kaboul, maquillés en soldats américains avec quelques défauts de fabrication.
Caïn briefait son supérieur en lui parlant d’un appel de détresse interrompu, passé par le soldat qui avait été capturé.
La protection rapprochée de Rosenberg faisait sa ronde, alors qu’il échangeait quelques banalités politiques avec Alan Bauer, sous l’oreille de Jack, niché dans l’autre pièce.


[03:32:42]


- « On a pris le soin de couper les sirènes », précisa l’ombre qui refermait la porte derrière lui « Ce serait regrettable que Serpico soit alerté de notre arrivée »
- « Serpico sera là », assura Valajdopov avec un geste de la main comme pour repousser un moucheron

Le Successeur allait sans doute tirer sa révérence après la réussite ou l’échec de sa chasse à la taupe enfouie sous ses galeries souterraines, et misait donc toute son expérience de persuasion sur l’affrontement rhétorique face à son double russe.

- « Les chefs d’accusation sont taillés sur mesure. De manière inhérente, j’estime que votre agent dormant s’envolera dans peu de temps, c’est pourquoi Serpico n’a de valeur que s’il peut me donner le nom de cette personne sur le champ. Il en découle que la véracité de votre engagement se joue là-dessus. Si c’est une impasse… »
- « Petit, je jouais près de datcha à mon père avec camarades de mon âge. Après Noël, ami à moi avait reçu cadeau merveilleux que lui montrait à tout le monde pour se vanter. C’était petit train en bois. Pas à vendre pour rien au monde. Donc un jour en hiver, pendant partie de cache-cache, moi cherchais ami près d’une cabane où lui avait laissé train en bois. Je rentre, personne. Puis je trouve camarades, un par un, jeu se fini alors. Et là, jouet avait disparu. Je fus accusé à tort. Accusé jusqu’à être souffre-douleur, prix de vengeance car moi ne voulait pas avouer, ne pouvait pas. Père de l’enfant est allé voir mon père, et j’ai pris correction devant lui avec sa ceinture. Incident diplomatique évité de peu… »
- « Mon obstination est raisonnée. Peut-être que personne ne pourra prouver que vous êtes coupable, mais personne ne pourra non plus prouver que vous êtes innocent »
- « Alors cet agent dormant, si lui devient trophée au dessus de votre lit : qui peut dire qu’il n’est pas innocent ? »
- « Ce que nous faisons ici et maintenant, ce n’est qu’un travail de lissage M. Valajdopov. Nous discuterons des termes de la négociation une fois que l’équipe aura appréhendé Serpico. Croyez-le ou non, mais vous allez me décerner mes lauriers »
- « Avec plaisir…si cela peut vous apaiser, vous ne serez plus jamais souffre-douleur de votre Agence. Vous et moi sommes identiques n’est-ce pas ? »


Caughley avait l’échine courbée comme le fil d’un arc avant d’être relâché. Il tenait son carnet de notes en bon psychanalyste du Renseignement qui gribouillait sans doute un portrait érotique de sa patiente, imaginait Cassandra, amèrement convaincue que ceux-ci étaient aussi fous et sujets à des pulsions morbides que leurs patients.

- « Nous ne connaissons que trop bien ces symptômes », confessa-t-il « Un assemblage de lettres ou signes griffonnées sur un papier après une journée à réaliser que les écoutes téléphoniques font une bonne berceuse. Mais on ne peut pas rentrer chez nous. La…la bonne conscience professionnelle. Alors on renonce à la cure de sommeil, et toute une nuit, voire deux, on cherche à déchiffrer ce semblant de phrase qui n’a peut-être aucun sens »
- « Ca explique vos hallucination de délits et autres fantômes »
- « Cassandra…si vous permettez ? », sans attendre de réponse de sa part « Cassandra, après tout, nous sommes intimes désormais. Je ne m’appesantis pas sur les éléments qui gravitent autour du Kosovo en raison d’une quelconque perversion pour vous priver de sommeil. Quand bien même la folie soutire parfois quelques déductions assez justes, je… », avant de se corriger « Nous sommes prêts à accepter que nous étions à contre-sens, et que vous pourriez nous en fournir la preuve »
- « A contre-sens ? »
- « Concernant Bauer, son témoignage »
- « Pourquoi ne pas attendre son retour ? Quoi ? », sursauta-t-elle de sarcasme « Vous ne pensez pas que je suis à la base de l’échelle de sa corruption que vous fantasmez ? »
- « Non. Bien entendu », posant son bloc-notes et le stylo dessus avec un parfait parallélisme « Mais nous sommes sûrs qu’il ne nous livrera pas l’information »
- « Pas étonnant, avec tous vos coups tordus »
- « Premièrement, parce que je soutiens votre version des faits, je crois que Bauer ignorait tout au départ de l’opération. Ces pertes de mémoire, je ne crois pas qu’elles sont simulées, c’est pourquoi il ne les a jamais évoqués. Deuxièmement », comme frappé d’un mutisme instantané
- « Deuxièmement ? », en écho avec le contre-espion
- « Allez-y Caughley, dites-lui », avisa Braxton depuis le haut-parleur à l’angle de la salle
- « Me dire quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? », en girouettant du regard Caughley puis le miroir, qui renvoyait le reflet d’un homme qui aurait regardé ses pieds si le bord de la table métallique ne s’y opposait pas
- « Bauer. Jack…il se peut, enfin, il est même certain, d’après de récentes informations, qu’il ait été capturé, et que sa vie ne tienne qu’à quelques mots. Qu’à quelques lettres ou signes griffonnées »
- « Récentes informations ?! », le fusillant de ses yeux bleu clairs « Vous le saviez depuis le début de cet interrogatoire ! Et maintenant je dois croire que j’en sais sur lui autant que vous l’aimeriez ? Tout ce temps perdu en tournant autour du pot. Qu’est-ce que je peux faire pour lui, puisque je suis la sainte venue vous délivrer »
- « Ecoutez », tout en posant le tranchant de ses deux mains sur la table « Nous savons que Bauer vous a révélé certaines choses sur l’oreiller, ou du moins, sur le divan…Tout le monde, Slattery y compris, qui représente, avec tout le respect que je lui dois… », précisa-t-il au cas à son mentor l’écoutait « …le sceptique par excellence, consent bien à penser que vous ne l’avez pas corrompu. Slattery vous a rayé de la liste des suspects, mais il pense que vous cachez quelque chose. Et moi aussi. Le témoignage de Jack a été falsifié, et ce qui s’est vraiment passé là bas change peut-être beaucoup de choses »
- « Qui détient Jack ?? Avez-vous au moins envisagé une seconde à organiser une infiltration ou même une extraction musclée ? Je serais là, je ferais tout mon possible pour le tirer de tout ça…parce qu’il ne peut pas leur dire ce qu’il a toujours ignoré, et moins non plus ! Il n’y a qu’une seule personne qui peut le savoir, et qui a pu en apprendre bien plus sur l’oreiller… »
- « Qui ça ? Teri ? Nina ? Bon sang, on ne sait plus bien si notre homme courrait après les terroristes ou après les femmes. L’un attire sans doute l’autre… », conscient qu’il devait dissiper le désir que Cassandra éprouvait pour en savoir plus sur la situation de Jack
- « Ni l’une ni l’autre, je crois plutôt qu’il aurait drogué Jack avant de le faire parler »
- « C’est à prendre au sens propre ? Car nous sommes sur une piste, la base sous-marine… »
- « Pour les souvenirs érodées, la présomption d’innocence qui arrangeait beaucoup de personnes lors de l’audience, c’est à lui qu’il faut demander, je ne comprends pas pourquoi vous ne l’avez pas fait plus tôt »
- « Vous voulez dire… »
- « Radford. Il ne l’avouera pas mais il soutient mes théories, ce que Jack a pu subir avant l’opération, et après. C’est un coup monté contre lui, et soit Radford en était à l’origine, soit il a mené l’affaire pour retrouver les responsables »
- « Bauer aurait pu être anesthésié ? », frémissait l’enceinte de l’autre coté du miroir sans tain, où Braxton venait de partir d’un pas zéphyrien

- « Lancez un avis de recherche immédiatement, par précaution, et contactez le Département et la Maison Blanche, on doit ramener Radford ici sous tous les prétextes ! », consigna le directeur sur le ton de l’alerte

- « Jack, est-il vraiment en danger au moins ? », douta Cassandra un instant « Vous ou moi, nous devons être en train d’halluciner n’est-ce pas ? Quelles déductions allez-vous ramener à bientôt 4h du matin ? »
- « Un café avec sucre ? », se permit la recrue du contre-espionnage



Les deux agents mandatés par le président Logan arrêtaient la voiture de fonction au pied des bureaux Robert F. Kennedy du Département de la Justice. Armé d’un trieur sous le bras, l’un montait les escaliers pour rejoindre le substitut du Procureur afin de régler les papiers de la libération provisoire de Gabriel Radford, tandis que l’autre allumait une cigarette sur le parvis à l’angle du bâtiment.

- « Personne ne m’a exposé les preuves, je ne connaissais même pas ce Kleinfeld », s’offusqua Radford à sa fille sur la banquette arrière de la voiture, tout en jalousant l’agent avec sa cigarette
- « Le Procureur devrait obtenir le premier scellé de l’avocat à l’aube non ? »
- « J’ai évité l’entretien avec mon avocat. En t’amenant ici, la CIA a coupé le fil où Kleinfeld faisait le funambule. Ca les arrange que je ne contacte pas la défense »
- « D’après eux les charges sont irréfutables et ils veulent te libérer sous caution ? Une caution qu’un délégué de la Maison Blanche t’aurait en plus payée ? »

Le visage de Radford semblait siamois avec la vitre. Il conversait sans quitter la cigarette du regard, et toqua alors à la fenêtre afin qu’on leur permette de prendre l’air et s’en griller une. Une fois sur la terre ferme, il réajusta la boucle de sa ceinture et désigna le paquet de tabac à l’agent après avoir fermé la portière derrière sa fille.

- « En fait, ça tombe sous le sens », attrapant la cigarette roulée qu’on venait de lui offrir « L’autorité dépasse l’Agence, les ordres viennent directement du Cabinet présidentiel. Ils m’envoient en terrain miné », tout en portant l’allumette à sa bouche

L’incandescence, un premier nuage de fumée et Radford grimaça à l’agent mandaté pour lui montrer qu’il allait spéculer un peu plus loin pour éviter le scandale.

- « Tu savais tout ça n’est-ce pas ? Que tu négociais une fausse liberté. Quelqu’un affilié à Charles Logan cherche à t’éliminer. Anthony Lane ? », théorisa Linda, sous une rangée d’arbre à une dizaine de mètres du coin de rue
- « J’ai plus d’ennemis qu’un néo-nazi au milieu du Bronx, les noms ne manquent pas. Mais la CIA tient à me mettre ce meurtre sur le dos. Et c’est là que tu interviens »
- « C’est là que j’interviens. Tu ne peux pas échapper à une peine minimale mais tu seras logé au confort de l’Agence, et on cherche à te faire peur pour te forcer à accepter ce compromis »
- « Le programme de protection des témoins… », incertain de sa déduction
- « La CIA te libère pour mettre leurs bourreaux sous ton nez. Ca te poussera à te retrancher et à préférer la trêve. Ils m’ont fait venir pour afficher mon soutien « politique » et éthique »
- « Me faire sortir de mon terrier et me sensibiliser par ta présence », poussant encore plus son raisonnement qui devenait plausible
- « La seule condition, c’est ton témoignage au procès. Tu as déserté l’audience aujourd’hui, le Procureur a accepté un report à l’unanimité. Le Conseil de Sécurité Nationale s’est réuni, dans la salle d’attente, certains ont négocié une motion pour te pousser aux aveux complets depuis 1999, réentendre ta version des faits »

Radford s’éloigna, comme piqué par une mouche et s’afficha dans sa posture fétiche, les deux mains de chaque côté de la taille en repoussant en arrière le bas de sa veste.

- « Papa…ils veulent que tu avoue avoir menti pour le procès Vechnika, autour de l’opération Crépuscule », poursuivit Linda en se rapprochant « La motion, elle nous concerne tous les deux. Tu m’as impliqué dans tes affaires sales comme si j’étais la gamine de dix ans qui te cherchais ton journal »
- « Les fils de putes…les fils de putes ! »

L’agent sur le parvis assista à la scène à distance, presque sans en entendre le dialogue. Gabriel Radford, sous le coup de l’énervement, jeta hasardement sa cigarette en l’air, qui finit par atterrir entre les roues latérales et le trottoir.

- « Ils t’ont fait venir pour te mettre aussi en danger, et donc pour que je revienne à eux. En réalisant que je t’expose en ce moment, j’accepterais plus facilement de leur dire ce qu’ils désirent depuis des années ! »
- « C’est le cas ? »
- « Que j’accepterais pour te protéger, ou bien dire ce qu’ils désirent », en revenant vers elle
- « T’es incroyable… »,

L’ex-directeur des opérations Delta respira longuement la brise nocturne et retourna s’asseoir sur la banquette de la voiture.

- « Pourquoi est-ce que tu es revenue Linda ? Je sais que tu m’en veux, à moi, et que tu espères enterrer définitivement Lane. Mais il bénéficie déjà d’un traitement de faveur, on ne peut rien faire… »
- « On ? Tu t’attendais à quoi ?! », derrière le siège conducteur
- « A balancer Lane sur les prisons clandestines et sauver ma peau. Mais tu viens faire la promotion des tarifs vacance de la CIA. Ils m’offrent la même chance, quelques soient les révélations que j’ai à leur faire. Je sais que Lane est intouchable, mais toi…tu es là pour autre chose, pas pour me pardonner. Et peu importe les risques que tu prends…En dépit de tout ça, en dépit de ton ressentiment, je devrais sauver ta peau et disparaitre dans un mobil-home avec jacuzzi à bulles ?! »
- « Même sans persécuteurs, si j’avais la vie sauve, tu serais prêt à passer à côté de l’offre… »
- « Ce que tu as trouvé sur moi, la vraie raison de ta présence, ça ne me remettra pas en cause lors de l’audience, ça n’a rien à voir avec Vechnika ! Bien sûr que je ferais tout pour t’éviter tous les risques du monde, tu es ma fille ! Mais crache une bonne fois pour toutes ce que tu as à me reprocher ? », au moment où une balle toucha l’agent à l’extérieur en pleine poitrine

La vitre latérale vola en éclat peu après, percutée par le tir d’un fusil longue portée en hauteur. Gabriel se baissa et enveloppa sa fille par le bras pour la protéger. Il huma l’odeur étrange qui émanait du trottoir après les tirs à répétition et réalisa que le sniper tentait d’embraser l’essence qui se propageait sur le pavé.

- « Le réservoir est percé !! », en poussant la portière du côté de sa fille

Gabriel Radford avait à peine eu le temps de s’extraire de la voiture après elle qu’il fut propulsé quelques mètres plus loin par le souffle de l’explosion. Il l’entendait, ou croyait l’entendre crier telle une fillette abandonnée le long d’une route, mais le son de sa voix se dissipait. La seule pensée qui lui traversait l’esprit en un éclair, c’était de se demander si sa cigarette avait indirectement causée la flamme, et si c’était bien le cas : jusqu’où pouvait-on croire que les évènements étaient déterminés, ne fussent que par le jeu du hasard qui se moquait à notre face. Si bien que certaines personnes acceptaient cette force occulte qui régissait tous les microcosmes aboutissant à la théorie du chaos. Pour un psychanalyste qui gribouillait ses dessins érotiques, l’évaluation clinique avait du sens : Radford se soupçonnait d’avoir été manipulé, après avoir été si longtemps convaincu qu’il agissait de son plein gré. Mais comment même pouvait-on manipuler la source de la volonté ?


[03:44:27]


Jack ferma le loquet de la salle de bain et recomposa le numéro de l’analyste caractérielle de la CAT, la seule en qui il avait confiance depuis le départ de Tony et Michelle, et depuis le retournement de veste de Matters, sans parler de sa relation conflictuelle avec Cassandra. Il se posa sur le bord de la baignoire marbrée et sembla s’adosser dans le vide :

- « Ouais, t’as pu trouver ce que je t’ai demandé ? … La liste est longue ? … Un appel anonyme ? Si la CIA a envoyé le mémo à toutes les agences, ils veulent tracer l’origine de la demande et savoir pourquoi on veut relâcher Yanaka … J’en ai entendu parler, quelqu’un que je connais a bossé avec lui. Il représente la mafia quand son boss est absent. Il faut me mettre en relation avec lui … Nan, je suis coincé là, je ne travaille plus pour la CIA. Personne ne doit savoir que j’existe, c’est bien clair ? … Je sais, je t’en remercie … En réalité, non ça n’est pas une question de sécurité nationale. Pas de monde à sauver. C’est juste…égoïste », en se regardant dans le miroir dans la pièce sans lumière « Je n’ai jamais été aussi proche de la vérité, crois-moi, je la sens comme si elle était à portée de main, devant moi … Ok Chloé, envoi moi son numéro par message … Je sais ce que je fais, il n’y aura aucune exécution, aucune mort sur la conscience. C’est juste…pour me blanchir de tout ça, de mon passé »

A la fin de la conversation, il rangea son portable et se rapprocha de la porte entrouverte, qui donnait accès au corridor jusqu’au salon où tout le monde s’était réuni.

- « La CIA a ouvert son aquarium aux requins. C’est une exhibition publique, on dirait deux candidats avant l’injection létale, et les vicieux qui s’en divertissent »

Jack avait compris que le Secrétaire d’Etat n’était pas là pour une visite de courtoisie, mais il repensa au moment où il disait qu’il n’y avait pas de monde à sauver, alors que peu avant, Rosenberg parlait d’un ultimatum face aux russes. Peut-être se jugeait-il égoïste pour se convaincre qu’il n’était pas programmé pour changer le monde comme dans une fable hollywoodienne. Mais il sentait dans le ton de la conversation que son amitié avec Alan Bauer, ou quelle que soit la valeur de leur relation, durait depuis plusieurs décennies. Comme si un effluve de nostalgie se percevait derrière chaque mot, à moins que cela ne faisait parti du vaste jeu de simulation : qui détenait les rennes d’Old Fates, et depuis quand ?

- « Edward Robinson dans La Rue Rouge, l’image la plus odieuse, ce n’était pas sa pulsion meurtrière, mais d’assister à l’exécution d’un innocent qui paie à la place de son crime. Et la CIA s’en lave les mains », évoqua Alan Bauer en référence au film de Fritz Lang
- « Si la CIA se doutait, ne serait-ce qu’une seconde que Bauer est en vie et qu’il œuvre désormais pour Old Fates, Braxton enfoncerait sa main dans la terre pour extraire les vers autour du cadavre qu’ils ont enterré », métaphorisa George Rosenberg
- « Si ce n’est pas pour Bauer, pourquoi est-ce qu’ils jouent avec Valajdopov et Cassandra Evans en ce moment ? »
- « Il n’y a rien à craindre Nate, le FSB ne fera pas preuve de ses méthodes de torture pour vous faire parler et donner de quoi libérer Valajdopov. Ils se servent de lui pour de la désinformation, et Slattery le sait »
- « D’accord, mais Evans ? »
- « Elle ignore que Bauer est présumé mort », alors que ses trois hommes de corps protégeaient l’entrée « Je ne sais pas vraiment si la CIA a acheté son silence, ou si on l’écoute comme un tourne-disque antique. Mais je sais qu’elle a parlé de Bauer, certaines informations compromettantes que la Coalition désire avant le procès »

Le visage de Jack se décomposait comme Dorian Grey devant sa peinture. Qu’est-ce que Cassandra aurait-pu dire sur lui-même qu’il ignorait ? Ce revirement n’était pas cohérent, Rosenberg se jouait d’eux…Pourquoi aurait-elle cherché à le trahir pour la CIA ? Jack ne pouvait douter de lui-même et croire qu’Alan Bauer avait raison en disant qu’elle avait simulé ses sentiments. Car s’il commençait à être incertain, il savait que son doute allait être incurable. Qu’il allait toujours regarder Cassandra – si cela pouvait se reproduire un jour – comme une personne aussi fausse que toutes les autres, parce qu’on l’avait convaincu de cela. En fait, réalisa Jack, seul lui était convaincu d’être réel, et entouré d’hommes-simulacres.

- « Comment ils l’ont fait parler ? », s’interrogea la dernière recrue d’Old Fates
- « Une pyramide ne se commence pas par son sommet. Une introduction par quelques bons sentiments, la catharsis…Elle cherche à se venger de la mort de son ancien mari, que Jack a tué. Carrell est un fin psychologue. Une fois qu’elle s’est mise aux aveux, l’Agence l’a menacée d’un délit d’initié à l’époque de la guerre du Kosovo, pour être sûr de ne pas entendre un disque rayé »

Sorensen, une main dans la poche et une autre ratissant l’avant du crane était embarassé par le rapport du Secrétaire, sachant que Jack avait forcément une oreille collée au mur.

- « Elle pensait peut-être négocier une immunité ? »
- « Les conclusions sont formelles, ce n’est pas une pénitence Nate. Elle est d’une valeur inestimable pour l’Agence, et la Coalition le sait. Ce qu’il s’est passé dans la base fluviale est lié à une ancienne commission il y a quelques années, sur certaines expériences autorisées par des cadres de Langley. Les dossiers étaient là-bas et ils sont détruits »
- « Je n’ai jamais entendu parler de cette commission »
- « Le fait est que non seulement, elle s’est vengée de Bauer sans la moindre mauvaise conscience, mais en plus, elle paie pour sa sincérité »

Alan fit un signe de la main pour lui demander de calmer le jeu, de crainte que Jack ne soit trop susceptible à ces propos. Mais derrière sa porte, ses nerfs allaient éclater tellement l’idée était insupportable. Et encore, il ne savait pas bien ce qui l’irritait le plus : que Cassandra ait pu le manipuler, que la CIA ait pu la manipuler, ou que Rosenberg pouvait mentir ? Après tout, le Secrétaire ne devait pas être au courant des desseins d’Old Fates, qui ne présentaient pas exactement les mêmes intérêts que les investisseurs de la Coalition. Si seulement toutes les questions ne s’étaient pas mélangées dans sa tête, Jack aurait pensé à demander le plus important : qui veut tirer avantage de son témoignage au procès d’envergure qui se prépare ? Qu’est-ce que la CIA, la Coalition ou qui que ce soit désire savoir sur son passé ? Il commençait à se demander si le sacrifice qu’on lui demandait, ce n’était pas plutôt de rester en vie et se persuader qu’il avait encore à changer le monde. Ou qu’il devait encore persister dans son égoïsme, ce qui par principe, était assez contradictoire avec l’idée de sacrifice.

- « Tout ça ne change rien », déclara Alan Bauer, en taillant une tige orpheline d’une de ses plantes « Les déclarations d’Evans ne changent rien à l’ultimatum, et Jack ne risque plus rien », en lui adressant indirectement ce message
- « Au contraire, Bauer est la clé de l’ultimatum. Donc ce qu’elle peut dévoiler est peut-être connecté à Sombres Soleils », tout en remarquant le troisième verre de vin qu’Alan Bauer avait omis de cacher « A ce propos, je me demandais, où est-il ? »
- « Bauer numéro deux ? On l’escorte jusqu’ici, il ne devrait plus tarder »
- « Son oreille doit bourdonner. On ne doit pas lui dire un mot sur Evans, ça pourrait le sensibiliser vu leur passif. Une crise d’égo, il ne supporterait pas d’avoir été manipulé par deux confidents aussi proches. Et il supporterait encore moins de savoir qu’elle est s’est condamnée toute seule. A vouloir négocier sa liberté, elle a jeté les clés de sa cellule aux oubliettes. Le plus ironique, c’est qu’à l’audience, Jack sera là à devoir témoigner face à elle. L’escalade de la vengeance. Si on lui laissait un 9mm entre les mains, elle serait perforée de balles comme il l’a fait avec son mari. Le cycle recommence »

La porte des toilettes claqua contre le mur du corridor en brisant une photographie encadrée. Jack se précipita dans la salle de séjour comme un corbeau qui paradait furtivement au-dessus d’un cimetière, et pointa son arme sur George Rosenberg. La pulsion avait tellement pris le dessus que Jack n’avait même pas remarqué l’ironie de la situation en le comparant à une machine dénué de cœur. Comme le bucheron en fer blanc, Jack était persuadé qu’il était né ainsi. Et Sorensen l’avait volontairement ou non conforté dans cette idée en lui assurant qu’il était doué par nature, ce qui expliquait qu’on l’avait choisi comme agent pathogène. Pourquoi vouloir se persuader d’avoir une humanité si ce n’était qu’un mensonge ?

- « Ce sont des mensonges, je veux vous l’entendre dire ! », gueulait-il alors que tous les regards étaient braqués sur le Secrétaire installé sur le canapé noir

Pour briser le cycle peut-être, pensa-t-il durant une fraction de seconde. Chapelle, Joel Evans, ils étaient des exceptions. Mais Vargas, Drazen, ou encore Nina Myers…leur exécution l’avait soulagé, c’était toujours mieux que de simplement rester en vie avec des regrets.

- « Arrête ça Jack ! Tu ne veux pas que ça arrive ?! », lui rappela Alan
- « Lâchez votre arme, tout de suite ! », cria un des trois agents de la protection rapprochée qui le visait
- « Alors avouez que vous mentez, Cassandra ne m’a pas trahi ! »
- « Je suis navré, c’est la vérité. Pas celle que vous attendiez, mais ca reste la vérité », confessa George Rosenberg, plus surpris de l’irruption de ce fantôme que de la menace physique
- « Dernier avertissement, lâchez votre arme ou nous serons forcés de tirer ! »
- « Vous n’allez pas faire ça. Tout le monde ici vante mes qualités, tout le monde ! Sinon, pourquoi est-ce que je serais là ? Et vous savez que le temps de me tirer sur la jambe, j’aurais déjà touché votre employeur. Il n’a pas la moindre valeur de négociation pour moi »
- « Jack… », participa Sorensen
- « Les gens n’ont aucune valeur c’est ça ? Tous dans le faux, et vous dans le vrai ? Alors allez-y Bauer, tirez, vous me donnerez raison et vos espoirs s’envoleront en fumée »

Au moment où Jack croisa le regard d’Alan Bauer pour y déceler la part de vérité dans ce débat qui le rendait confus, un garde posté devant le patio à l’extérieur tira à travers la baie vitrée et toucha l’ancien Delta Force à l’avant-bras droit. Jack glissa au sol pour récupérer son arme de l’autre main et visa les deux agents au milieu du salon. Alors qu’Alan s’était éclipsé au fond du corridor, Jack se mettait à couvert derrière la table d’ébène, aux côtés de Nate Sorensen. Les tirs se croisaient d’un côté à l’autre de la pièce : Alan tentait d’atteindre face à lui le garde derrière ce qu’il restait de la baie, puis dans l’autre axe, Jack tirait par intermittence en direction du comptoir de la cuisine de l’autre côté. Au milieu de ce no man’s land miniaturisé, George Rosenberg essayait d’éviter les balles qui fusaient.

- « Jack, c’est de la folie ! Les risques sont… »
- « Ne me parlez pas de risques ! »
- « Ne faites pas comme si vous étiez indifférent ! »

L’homme au patio fut touché fatalement, au moment où les coups de feu devenaient plus rares à l’intérieur de la maison. Jack observa par-delà son épaule, et se palpa l’avant-bras droit effleuré par la balle.

- « Cessez le feu, Rosenberg est à terre ! », d’une voix qui semblait si lointaine pour Sorensen

Ils s’attroupèrent autour du Secrétaire allongé sur le sobre tapis de fourrure blanc devant la cuisine. Jack posa la main sur le thorax touché par une balle perdue.

- « Qui l’a touché ? » demanda-t-il « On doit appeler les secours ! Appelez-les, il ne va pas tenir ! »
- « Tu vas regretter… », jura un des survivants de la protection rapproché qui sauta aussitôt sur Jack pendant que Rosenberg se vidait de son sang

Après un échange de coups à terre et des meubles renversés, Sorensen sépara les deux hommes et partagea un genre de dialogue télépathique avec Alan Bauer par le regard. Le tapis était peu à peu maculé par la tache rouge qui grossissait.

- « Il va se vider lentement de son sang, son agonie ne peut plus durer, je me charge d’informer les secours », bien que Rosenberg était incapable de parler et mouvoir son corps
- « Ne faites pas ça », consigna Alan à l’homme de main « J’ai autorité sur votre employeur, et j’ai même autorité sur la Maison Blanche, rien ne doit sortir de cette pièce ! »
- « C’est une blague ? Vous allez rester ici à le regarder crever ?? C’est un homme d’Etat, je me fous de savoir pour qui vous travaillez, alors si vous ne pressez pas la détente sur lui, faudra le faire sur moi »

Alan se pencha sur le corps en semi-vie pendant que Jack pressait le thorax avec une couverture en vain. Quand ce dernier leva la tête après avoir été surpris par un coup de feu, l’homme de main était en train de passer dans l’autre monde.

- « Qu’est-ce que tu fais Alan ?! »
- « Je suis désolé, je n’ai pas le choix, je ne peux pas prendre le risque ! », regrettant à moitié sa décision « C’est le genre de sacrifice que je suis prêt à faire. Je suis vraiment navré…mais on ne peut pas emmener Rosenberg à l’hôpital »
- « Et le mettre sous surveillance ? »
- « Je ne peux pas être exposé en attirant les médias. On doit maquiller la scène »
- « Qu’est-ce qu’on fait de lui ? », demanda Sorensen à propos du dernier agent de la protection rapprochée

Ils étaient tous magnétisés par l’arme que tenait le bourreau qui avait accueilli Rosenberg dans un purgatoire, comme un autre débat télépathique, sans dire un mot.

- « Je vous le garantis contre ma vie, je ne dirais rien ! », anticipa le survivant en panique
- « J’aimerais te croire…mais j’ai tout à y perdre »
- « C’est faux », intervint Jack « Laisse-le partir, je t’en prie »

En position dominante, l’influent membre d’Old Fates hésita à l’épargner et maintenait le pouce derrière la culasse. Pour lui, la compassion était toujours la graine d’une trahison ou d’une déception, et bien qu’il ne fût pas insensible au sort de ses semblables, ce sentiment n’était qu’une abstraction qui pouvait desservir une cause bien plus grande.

- « Tu n’as mauvaise conscience qu’après tes actes, c’est facile Jack », en se dirigeant vers l’entrée avant d’ouvrir la porte « La voie qui mène à Rome », permettant à l’agent des services secrets de partir « Rosenberg devait se rendre à la cathédrale saint-Matthieu pour rencontrer une femme avec le moins de témoins possible. Il t’a renvoyé chez toi, et ton collègue a pris la relève. Tu n’as eu aucune autre information, tu n’as fait qu’exécuter un ordre direct. Réinitialise le GPS de la voiture de fonction, et préviens les services une fois arrivé chez toi. Je suis bien clair ? »
- « Très clair »
- « Tu butes sur un huit lettres aux mots croisés devant le Cosby Show après une fellation de ta femme, je serais au courant. Tu changes de marque de clopes, de banque, de boulon de roue, j’en serais informé. Alors ne me prends pas pour un briscard trop empathique »
- « Oui Monsieur », se forçant à un sourire tendu

L’agent formé à la protection tourna le dos à Alan Bauer en descendant les marches qui bordaient la piscine après le patio. Avant même d’avoir posé son empreinte sur le gravier fin, il fut subitement abattu d’une balle en pleine colonne vertébrale.

- « T’as perdu l’esprit, il t’a donné sa parole ! »
- « Un compromis affectif. Il n’a pas eu le temps de penser qu’il allait mourir, je l’ai apaisé. Être serein avant la mort, ce n’est pas une chance donnée à tous…Tu le serais Jack ? », en se jetant quasiment sur lui, le doigt inquisiteur à quelques centimètres de son visage « Penses à George Mason quand il s’est sacrifié pour causer une explosion nucléaire en plein désert ! Il n’avait rien derrière lui, et toi tu ne laisses rien derrière toi à présent. Tu as été exposé à ce genre de situation il n’y a pas si longtemps, ne me dis pas que tu serais apaisé face à un risque nucléaire ou une arme contre ta tempe ? »
- « Je ne laisse rien derrière moi ? »
- « Sauf si tu acceptes ce sacrifice que nous te demandons. Mason a agit de bon cœur. Et toi ça ne te rend pas inhumain, bien au contraire…crois-moi si tu presses la détente, tu continueras à faire ce que tu sais faire le mieux »
- « Ce que je fais le mieux ? »
- « Justifier la fin par les moyens, croire à ces grandes causes. Tu ne serais pas si égoïste au point de te retrancher dans une morale inflexible et refuser de sauver des vies en en supprimant rien qu’une seule ? »
- « Et le magicien claque sa poudre sur scène… »

D’un geste subtil et flegmatique, Jack renversa ce qui était à porté sur le mobilier devant lui, un vase, une statuette et une poignée de livres sur l’économie. Alan écrasa quelques débris de verres sur son parquet et attrapa son téléphone sans fil :

- « Bien, alors je t’en prie. Sauve-le, fais ce qu’il faut », le poussant près du cadavre en devenir « Mais tu ne pourras plus revenir en arrière. Old Fates s’effondrera, tout ce qu’on a construit avec ton père, mon frère de sang ! Toutes ces années que j’ai passées à cinq pieds sous terre, au seuil de la tombe. Dans le coma en sachant, au fond de mon inconscient, qu’on pouvait couper le câble à chaque expiration ! Et tout l’espoir que tu représentes depuis des décennies partira en même temps. Si prêt du but pourtant »
- « Ce n’est pas l’éloge de la manipulation que je vise ! »
- « Tu ne comprends donc rien…Ton double vient de partir en fumée il y a 3h pour t’offrir la chance d’échapper à ce système de contrôle dans lequel tu luttes parce qu’il te rejette. La chance d’échapper à la manipulation, et de compter au grain tes chèques en bois pour cause d’insubordination »

Les manches de la chemise tachées par le sang, à genou près du corps, Sorensen épiait la conversation tout en restant effacé, parce qu’il savait que son associé manœuvrait au mieux pour convaincre Jack de faire ce qu’il désirait.

(suite dans le prochain topic sorry)
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 Message Posté le: Lun 04 Juil 2011 - 1:07    Sujet du message:
Répondre en citant

- « Je ne peux pas le faire pour toi Jack », continua l’homme au même visage, marqué par une trentaine d’année en plus et une barbe rase « Je suis passé par là, je sais à quel point c’est difficile ! Ne crois pas que je n’ai jamais aimé personne, que l’égo dépasse tout. Comme si j’étais tellement fier de manipuler les gens que j’aurais des dettes à rembourser mon tapis de roses. Nos projets vont tellement plus loin, si seulement tu imaginais. Les déplacements de population au Kosovo, les actes de Goran Jovanovic en France, les nanotechnologies, tout a été organisé comme une symphonie sur son point d’orgue », tout en lui tendant son arme « Personne ne vas te tirer une balle dans le dos si tu refuses, mais je ne peux pas aller plus loin et risquer de t’offrir ma confiance si tu n’en veux pas »

Il accepta de prendre le semi-automatique et resta planté devant Rosenberg comme l’âne de Buridan, mort de faim dans son désert, faute de pouvoir choisir par quoi commencer entre le picotin d’avoine et le seau d’eau.

- « La seule idée qui compte, enracinée en toi comme ton héritage génétique, la seule…c’est de toujours choisir le plus grand bien pendant les cas de conscience », acheva Alan Bauer « Nous sommes de la même famille toi et moi, ne l’oubli jamais »

Rosenberg cracha quelques gouttes de sang par le coin des lèvres, et rassembla ses dernières forces pour ouvrir à moitié ses paupières alourdies.

- « Si…si je le fais, qu’est-ce qu’il se passe ? »
- « On s’occupera de son corps et je te dirais tout, tu seras au-delà des autres, pour peu qu’ils soient aussi réels que tu n’en doutes »
- « Un dieu qui joue aux dés ? »
- « Je ne te mentirais pas, tu ne peux pas abolir le hasard. Mais cet homme devant toi est emmuré dans sa douleur, et il faut agir maintenant. Je crois que toi, Rosenberg, et moi, nous avons assez attendu… »

Par un simple tour de l’esprit qui dressait la volonté, l’hésitation de Jack se volatilisa, bien qu’il ne l’avait que pourchassée dans un recoin de son cerveau. Comme un condamné qui espérait marcher à reculons dans le couloir de la mort ou en figer le temps, il s’avança vers son dernier contrat, et crispa son bras de prédilection blessé. Cette fin là ressemblait à beaucoup de fin de chapitres qu’il avait déjà vécus, soupçonna-t-il. Et si Sorensen avait tort ? Si sa posture divine de l’assassin qui refusait de souffrir du moindre sentiment de culpabilité allait se reproduire, encore et encore ? Non, il n’était pas cet homme là, et il savait par avance qu’il éprouverait des regrets à achever George Rosenberg. Mais même si cela s’apparentait à un schéma sans fin, c’était en réalité la possibilité pour lui de prouver qu’il était bien cet homme de contradiction. Peut-être avait-on manipulé ses affects, mais au moins en avait-il encore. Un mal pour un bien ou un bien pour un mal, personne ne pouvait prédire comment avaient commencé les choses. Il fallait espérer que le hasard n’avait pas été aboli, sinon il n’y avait pas grande différence entre l’un et l’autre se persuada-t-il, tout en exorcisant les murmures dans son esprit pour enfin appuyer sur la gâchette.






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Fan-fiction Operation Crepuscule:Terminée.
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Mr. Jack
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 Message Posté le: Mar 16 Aoû 2011 - 17:31    Sujet du message:
Répondre en citant

Après un mois de dur labeur, le 17ème épisode de la saison est enfin terminé depuis quelques jours Cool De loin celui qui m'a donné le plus de fil à retordre, des heures passés sur les notes pour faire respecter le temps réel et le nombre fulgurants de scènes indispensables, pour mettre en forme le montage et séquences alternés...sans compter des passages descriptifs, qui m'aident à affirmer un certain style en tant qu'auteur.

Il y a donc une bonne et une mauvaise nouvelle (commencons par celle-ci) : en raison de la complexité des trames qui se rejoignent, et m'assurer que je révèle tout ce qu'il y a à dire, sans oublier de détails, sans commettre d'incohérence, l'épisode 18 devrait un peu tarder à venir. Je précise encore une fois qu'il s'agit d'un season finale, et cet épisode 17 est l'avant-dernier de la saga Jack Bauer, avant un espèce de crossover. J'ai rarement passé autant de temps sur mes notes pour veiller que tout se rejoigne et cela, au bon moment dans l'épisode (donc en respectant les trajets à Washington notamment). C'est pourquoi j'ai également préparé à l'avance le "squelette" de l'épisode 18, selon le dénouement que je veux voir depuis des mois, voir des années. Mais la bonne nouvelle, c'est que l'épisode 17 est bien plus long que les précédents, donc de quoi combler l'attente avant le final, et sans doute l'épisode avec le plus de rebondissements, pour ne pas dire twists...

Je me suis donc donné un certain mal à rendre l'écriture assez littéraire et fluide (point de vue omniscient pour préciser les états mentaux et expliquer la nature de certaines révélations/interrogations), alors j'ai décidé de mettre à disposition le fichier en PDF et en Word, pour une lecture plus agréable. L'épisode est très dense, beaucoup de références aux précédentes saisons, la mythologie arrive à son terme et en même temps, il faut accroitre la force dramatique et émotionnelle de l'histoire. Pas mal de journées et de nuits à réfléchir là dessus, donc j'espère avoir atteint mon objectif Smile Sans plus tarder, l'épisode 17. N'hésitez pas à commenter, même si la rubrique est quelque peu déserte ! Bonne lecture Wink

Word : http://www.megaupload.com/?d=CB4IKU3O
PDF : http://www.megaupload.com/?d=96PSZBR1


Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack :

Il y a près de dix ans, lors de l’opération Crépuscule, Jack et son équipe furent témoins du projet de Viktor Drazen, où plusieurs missiles balistiques étaient stockés dans un entrepôt afin de viser les Etats-Unis. Grace à un accord de Jack passé avec un délégué de l’OTAN, le projet fut avorté et personne n’eut vent de l’affaire. Lors du procès qui avait réuni Jack et Radford, où Caïn était également présent, ce marché passé avec l’OTAN était resté sous silence, et ne fut plus jamais mentionné jusqu’à ce jour.

La visite du Secrétaire d’Etat chez Alan Bauer souleva des tensions. Jack n’acceptait pas que, d’après la version de Rosenberg, Cassandra cherchait à le trahir pour se sauver de la CIA, alors que c’était précisément l’inverse qu’elle désirait. Au cours d’une altercation armée, une balle perdue toucha gravement Rosenberg, et plutôt que d’attirer les médias, Alan demanda à Jack de l’achever.

Caïn était soutenu par quelques dissidents pour organiser une diversion et s’échapper du repaire taliban. Hamza, un proche du mollah qui connaissait Hendersen devait lui indiquer la route pour se rendre à un endroit du nom d’Oblivion.

Episode 17 : (04h00 - 05h00)

Ces événements se déroulent le jour de l'opération Sombres Soleils, entre 4h et 5h du matin, heure de Washington DC.



« Celle-ci affirme que la Compagnie est toute puissante, mais que son champ d’action est minuscule : le cri d’un oiseau, les nuances de la rouille et de la poussière, les demi-rêves du matin. Cette autre, par la bouche d’hérésiarques masqués déclare qu’elle n’a jamais existé et jamais n’existera. Babylone n’est qu’un infini jeu de hasard »

− Jorge Luis Borges, Fictions.



La fermeture éclair bloquait au moment où Jack cherchait à condamner le corps dans le sac étanche noir, long de près de deux mètres. L’hélicoptère au-dessus de la villa ne cessait de bourdonner à en assourdir ceux qui étaient au pied du trône céleste, et ses phares serpentaient comme un luminaire en pleine panique.

Séduit par les sirènes de polices qui tournaient à peut-être un kilomètre plus bas, Alan Bauer chancela après s’être assuré, via liaison vidéo, qu’on allait tenir à distance les parasites locaux. Anxieux qu’un coup du sort lui tombe dessus, une autre visite à l’improviste, il avait dépêché chacun de ses agents à son service pour effacer les preuves de lutte à l’intérieur et à l’extérieur de la maison : remplacement des vitres, changement du mobilier percé par les impacts de balle, effacement des traces de sang, et surtout, des cadavres qui gisaient à terre. Deux hommes avaient été envoyés pour changer les coordonnées du GPS de la limousine et conduire la voiture jusqu’à une église à la bordure du quartier. Même si la villa était isolée de ses voisines, il redoutait un œil de Moscou, comme il aimait les appeler, qui aurait pu entendre les armes être vidées à plein régime.

- « Le Conseil va se réunir », expédia Sorensen en claquant son téléphone après avoir raccroché « Tous les investisseurs et autres exécutifs. L’absence de Rosenberg, un pavé dans la marre », bien à l’écart de Jack, qui trainait la masse exsangue jusqu’à la voiture, où des débris de verres venaient s’y coller comme des sangsues
- « Ils ne pourront plus observer leurs reflets… »
- « Oui ils paniquent, la Russie les inquiète tout en sachant qu’un agent infiltré est parmi eux »
- « D’un pavé deux coups, avec lui en moins », versant son regard sur le sac étanche
- « L’attaque est imminente ! Ca fait des mois que je mobilise les ressources d’EuriTrans pour localiser leur centre de commande. Et si les Russes avaient réussi ?! »
- « Du nucléaire ? Du chimique ? On ne sait même pas la teneur de l’attaque ! Ils veulent nous affoler. On frappera avant eux, et j’espère que Jack se lavera la conscience bien assez tôt »

La fourmilière paraissait s’activer plus bas mais d’après les renseignements de Bauer, l’alerte n’avait aucun lien avec le conflit armé qui avait réduit la façade avant de sa maison en poussières de verre. Jack légua le corps à un agent du service rapproché aussi incommodé qu’avec un nouveau-né parachuté dans ses bras.

- « La Coalition n’acceptera jamais ! On va activer le satellite sans pouvoir incriminer Moscou, et les pertes humaines… »
- « Les histoires de fée sont aussi sanguinaires que les guerres de religions, ce sont tes mots. Des décennies que je tiens ce plan, c’est le moment »
- « Quel plan ? On en fait quoi », s’immisça Jack, qui remplissait un autre sac de vêtements du Secrétaire pour les emmener au crématoire
- « Pas le temps de l’enterrer, et trop risqué de le bruler à cette heure », avisa Sorensen « Le mieux c’est de le jeter dans le fleuve »
- « On pourra toujours l’identifier, son corps flottera »
- « La logistique, c’est comme qui dirait mon domaine »
- « Financer le dessalement des mers pour laisser couler le corps au fond de l’abysse ? », imagina-t-il avec un sarcasme méprisant

Le téléphone sonna une fois à peine, et Alan Bauer se rua dessus aussitôt, faisant signe à Sorensen de charger la voiture.

- « Pas de bouteille à la mer, je sais quoi faire du corps. On l’emmène avec nous Nate », décrochant alors le combiné « Quelle est la couleur du soleil ? »

[04:04:52]

- « Sombre, dans peu de temps », hésita délicatement l’interlocuteur « La ligne n’est pas sécurisée de mon coté. Enfin, c’est vous qui traitez toutes ces informations, Hendersen devrait empêcher les écoutes me concernant »
- « Est-ce que vous êtes arrivé ? »,
- « Pas encore, un contretemps »
- « Vous n’êtes pas le seul. Faites vite, on doit se coordonner, Jack Bauer est ici », soulevant un regard faussement discret de ce dernier
- « Je ne voulais pas impliquer la NSA en détournant l’imagerie satellite. Dès que je serais sur place, je confirmerais. Jack, est-ce que je peux lui parler ? »
- « Le temps presse. Donovan s’est occupé des préparatifs, on attend plus que vous »
- « Oblivion, qu’est-ce que… »

La liaison avait été coupée, réalisa alors l’interlocuteur au moment où sa radio longue-portée affichait une friture assourdissante, sans doute à cause de la mauvaise réception, jusqu’à une nouvelle communication entrante :

- « Unité 4 à 6, présence des dissidents confirmée dans le secteur d’alerte. Signalez votre position lieutenant-colonel Caïn. Terminé »
- « Je me dirige vers le secteur par le sud », en prenant en réalité le chemin inverse « Et je ne suis plus lieutenant-colonel. Comment ces hommes ont-ils pu nous échapper ? Terminé »
- « Un corridor peut-être, près de l’impasse où le mollah a été appréhendé. Il prétend ignorer leur présence ici. Les troupes se rassemblent pour la prise d’otage. Terminé »
- « Leurs conditions ? A vous »
- « Le Pentagone n’est pas prêt de céder pour une brochette de ceintures explosives. Le caporal est arrivé sur place. Votre absence devra être justifiée. Terminé »


- « Caïn ? C’était lui ?! », sermonna presque Jack à son oncle
- « Qui t’as parlé de Caïn ? »

Alan Bauer trouva aussitôt la réponse à sa propre question en voyant descendre Sorensen s’éloigner avec un regard fuyant vers le pick-up noir, alourdi par l’imposant sac de cuir.

- « Qu’est-ce qu’il faut coordonner ? Où est-ce qu’on va ? », le cœur chargé par l’émotion, en tentant de chasser tout sentiment de culpabilité ou de regret qui l’envahissait
- « La Coalition pense qu’une attaque préventive pourrait être frappé sur le sol ce soir »
- « Nucléaire ? »
- « On ne croit pas, mais la Coalition désespère d’inaugurer Sombres Soleils. Ils ont besoin de toi pour cela. Et James Matters a voulu freiner le projet », en se préparant à monter dans la voiture alors que l’hélicoptère passait la zone au crible « D’une manière ou d’une autre, ils ont pu récupérer une partie de sang. Avec la structure moléculaire, ils peuvent achever leur code »

Les employeurs de Matters avaient ainsi achevé leur réplique parfaite de Sombres Soleils, en se basant sur les plans exactes du modèle américain, récapitula Jack dans sa tête. Ce modèle instauré par son oncle et Hendersen avait besoin d’une séquence moléculaire de cinq agents pour être activé. Mais en quoi consistait-il ? Les ogives nucléaires n’avaient pas été démenties, mais le satellite pouvait surtout couper toute transmission d’un pays vers l’extérieur, et parasiter le réseau informatique comme une bombe électromagnétique. C’était plus la terreur de l’invisible qu’une échelle massive de morts qu’on visait.

Les antagonistes avaient-ils ce plan là ? Bloquer toutes les communications et laisser périr le pays dans une nuit interminable ? Si Matters avait tenté de le tuer et surtout le faire disparaitre, c’était pour empêcher quiconque d’activer la séquence. Et même si Sorensen avait veillé toutes ces années à fournir aux russes des pièces défectueuses, les dernières informations prouvaient qu’ils avaient trouvé la bonne recette. L’enjeu était aussi délicat que la confrontation entre le clone de Jack et Matters : qui allait faire couler le sang en premier ?

- « Une pluie noire de missiles à air-sol… », demanda-t-il en se réveillant de ses cogitations avant d’embarquer dans le pick-up
- « Pas exactement. Le nucléaire, ce n’est qu’un prétexte à la course à l’armement, une obsession freudienne à celui qui a la plus grosse. Des années que tous sont trompés par cela, en cherchant à rattraper un retard scientifique qui n’existe pas ! Ces mots grouillent dans ta tête Jack, depuis des années. Ce grand complot universel lié à une arme de destruction massive, c’est un vieux fantasme de paranoïaque ! »
- « Ce n’est pas un fantasme. Mason est mort à cause de ça ! Je l’ai vu au Kosovo, les missiles de Drazen. Je l’ai vu il y a un mois à Los Angeles, le monde ne tourne pas autour de moi ! »
- « Si tu savais…le monde est perçu par un esprit malade »

[04:08:40]

- « Et c’est ainsi que ses prédictions se réalisèrent : elle avait vu venir la chute de Troie »
- « Sur un subterfuge que personne n’avait anticipé », cherchait-elle à faire admettre
- « Vous pensez donc que James Matters, ou quel que soit son nom est le cheval troyen qui a contaminé nos services depuis des décennies ? »
- « Du reste, rien de plus contaminé de fiction que l’histoire elle-même de la Compagnie »

Braxton dégagea un rictus gras qui vibra du fond de sa gorge. Il faisait de cet entretien une affaire personnelle depuis qu’il avait reçu un deuxième appel anonyme, attestant sur l’honneur que Zan Yanaka avait personnellement été l’instigateur d’un meurtre le jour même, et que la mafia japonaise traitait directement ou non avec un dénommé Serpico. Si Slattery avait toujours cherché une aiguille sur une planète de foin, le directeur de l’Agence commençait à avouer que sa folie était parfois fardée d’un bon flair, jugeant que Matters pouvait être au centre de la circonvolution.

Une équipe d’intervention avait donc été envoyée pour lancer un assaut au refuge où opérait Serpico, d’après l’information que Valajdopov avait délivré, et qui avait été confirmée par l’anonyme. En discutant quelques minutes avec Cassandra, Braxton espérait gratter un ticket gagnant jusqu’à en déchirer le papier : soit elle savait quelque chose sur Matters, soit elle leur cachait la vérité à propos de l’opération Crépuscule, bien qu’elle avait renvoyé la faute sur Gabriel Radford. Alors au Département de la Justice, sous peine d’une caution, l’ancien responsable des opérations Delta venait juste d’être la cible d’un attentat.

- « On dit que le fondateur de la dynastie venait d’une tribu autrefois localisée dans l’actuel Kosovo. A croire que tous les chemins mènent là bas », récitait le DD-O
- « Jack n’avait pas connaissance des plans à Drazen. C’était un pur hasard, et vous vous en attribuez le mérite. Comme aujourd’hui. Tout le monde sait que je ne suis pas impliqué dans cette affaire, mais vous faites pression sur moi pour garder sous contrôle Palmer, Karamazov…Vous devriez être en train de le tirer au lasso, Radford »
- « Un communiqué m’est parvenu. Un mort devant les bureaux Kennedy. La voiture en feu »
- « La libération de Radford, signée par la Maison Blanche ? Ils veulent le faire taire »
- « Ou l’empêcher d’infirmer vos affirmations. On ne sait pas où ils sont, lui et sa fille »
- « Radford sait pour les pertes de mémoire à Jack ! », en claquant à plat ses deux mains sur la table chromée « Acceptez cette foutue extraction si vous voulez parler de coopération ! »

Le directeur des opérations dépoussiéra sa moustache broussailleuse et croisa ses doigts lentement, prêt à entamer sa prière.

- « Je parlerais plutôt de coalescence »
- « C’est une dictée ? Peut-être pour me faire passer le test d’entrée à la CIA… »
- « La Coalition. C’est cela, l’origine de votre unité freelance avec Jack et Matters ? »
- « Oui », avoua-t-elle sans concession plutôt que de s’essouffler au jeu de l’ignorance
- « Mes deux supérieurs directs, M. Loomis et M. Rosenberg sont membres de la Coalition. La fuite lors de l’opération Crépuscule devait provenir de leurs services, de nos services. On ne prévoyait pas un tel désastre, ni les pertes humaines, on avait été doublé. Radford travaillait pour eux à l’époque, les actionnaires n’avaient aucune raison de penser qu’il jouerait en solo lors du procès, qu’il conditionnerait Jack, selon vos propos »
- « Si je trace votre fil d’Ariane, celui qui murmurait ces vérités toutes faites à l’oreille de Jack, vous ignorez s’il est dans notre camp. Et de cela pourrait dépendre… »
- « On ignore quels camps existent réellement. Serpico nous le confirmera, Matters nous le confirmera, si Slattery finit par l’attraper, lui qui est si doué pour la pêche à la mouche »
- « Envoyez-moi sur le terrain. Il va chercher à atteindre Jack »

Braxton se mordillait la lèvre et n’osait lui révéler que si Matters voulait atteindre Jack, il devait chasser les poussières dans le ciel après l’incendie.

- « On aura besoin de vous plus tard. Je dois vous présenter quelqu’un avant. Vous savez Mme Evans, quand une guerre se termine, une autre se prépare »
- « Vous voulez parler de pertes humaines ? Qui risque la vie ici ?? »
- « Trouver la vérité sur le Kosovo, c’est trouver la vérité sur la Coalition, et sur cette puissance babylonienne qui trône au-dessus de ses membres. Je ne peux pas croire que les amnésies de Jack sont dues au hasard », faisant pousser à la chaise un cri strident en se levant, puis en laissant flotter un silence « Nous pensons que Jack a été envoyé à la base sous-marine en raison d’un vieux projet abandonné, et qui n’est peut-être pas sans lien avec les amnésies »
- « Une injection ? Vous pensez donc que j’ai infiltré la base pour cette raison ? »
- « Non », sans concession, de la même manière qu’elle auparavant « Vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment. Ou alors était-ce James Matters »


- « C’était qui ?? L’embuscade Greene, à quel endroit ?! »

Le Caporal Bowin avait beau tenir à des dissidents en joue avec son FAMAS au poing, il ne pouvait nier les risques de l’effet domino : l’un d’eux se faisait sauter et l’étincelle provoquerait un feu d’artifice, qui embraserait le poste de surveillance à la racine du tunnel, sans parler des effondrements. Les sept afghans braillaient comme des bêtes à l’abattoir en toute dissonance, une émeute à eux seuls. Un tir de sommation s’échappa pour avertir le gradé américain de ne plus approcher.

- « Si l’Etat Major retrouve celui qui a laissé son poste vacant, ça sera la peine de mort », extrapola un autre soldat aligné avec son supérieur « Ils rejetteront la faute sur l’un de nous »
- « Où est ce putain de traducteur ?! », beugla Bowin de son impressionnante stature

Un afghan déploya sa main en proférant un verset de menaces (du moins, ca ne ressemblait que peu à un poème traditionnel), semblant désigner cinq avec ses doigts tandis qu’il enfonça le canon de son fusil sur le crane nervuré de Greene.

- « Aussi utile qu’un lance-pierre quand on est ceinturé… », ironisa un autre à propos de la kalachnikov en jaugeant son laser sur la poitrine du plus bavard
- « 2ème souterrain. Il faisait noir », risqua le captif, au prix d’une mâchoire brisée
- « Le secteur a été revérifié Caporal. Notre unité en revient »
- « J’ai reçu l’approbation de réassigner l’unité qui garde la sortie Sud, nos satellites sont dessus et les avions de chasse piquent en continue »

Le visage de Greene jonchait alors l’étendue d’eau quasiment asséchée formée autour d’un puits quand un taliban le frappa à nouveau, énervé qu’on ne donne pas suite aux négociations.

- « Il nous donne trente minutes pour libérer le mollah, sinon ils allument les bougies »

Caïn intercepta la transmission au moment où il traversait la sortie Sud, abandonnée et en proie à un silence de mort comme une ville désaffectée suite à un accident nucléaire. En courant vers la lumière qui ornait l’issue, ses pas et ceux de Hamza au gallot battaient sous une cadence militaire à l’accélérée.

- « Caïn, confirmez votre position. Je répète, confirmez votre position. Terminé », émit la radio avec des fritures
- « Il ne nous entend pas », chuchota l’autre officier de liaison au bout de la ligne
- « Pourquoi les comm sortants auraient été coupés ? Il faut avertir le Caporal »
- « Greene est mort dans trente minutes si Washington ne réagit pas ! Bowen a autre chose à foutre que compter un déserteur dans nos rangs ! »

Après la fin de la liaison, Caïn se protégea du soleil en faisant visière avec sa main. La chaleur étouffante de la caverne contrasta d’un mètre à l’autre avec la température agressive à l’extérieur. Vu du ciel, lui et l’afghan n’étaient que deux insectes perdus dans le désert, rien que de la terre à perte de vue, et la confirmation qu’un avion de ligne se rapprochait d’eux, à perte d’oreille.

- « La moto doit être là bas, derrière l’encornure dans la roche », annonça-t-il « Oblivion est loin d’ici ? On ne passera pas inaperçus… »
- « Pas loin. Près de dôme, fermé par grillage »
- « Une installation gouvernementale ?? Le…le Pentagone est au courant ? »
- « Financé, construit, contrôlé par américains »

Caïn se retourna vers le trou noir béant qu’il venait de traverser, et sembla se perdre dans l’abime de la grotte :

- « Notre propre triangle des Bermudes… »


L’unité de la CIA se déployait tactiquement autour d’un embarcadère privé.
Caïn démarra la moto, la clé déjà sur le contact. Hamza monta à l’arrière.
Alan Bauer attendait que la situation se calme en contrebas pour s’occuper du corps.
Slattery congédia l’agent de maintenance qui s’occupait de la transmission vidéo.


[04:17:13]


- « Un piège à rat. C’est ce que pense Valajdopov », consigna le directeur du contre-espionnage avec prudence « L’atelier pourrait être chargé de C4 si Serpico a déjà pris la fuite. Nos derniers renseignements le confirme »

Le département entier du contre-espionnage s’était déplacé telle une troupe de théâtre qui surchargeait le bureau ovale, avec le soutien d’un comité du Pentagone que Slattery se plaisait à imaginer comme un banc d’élèves de Médecine regardant pratiquer le chirurgien dans sa salle d’opération. C’était dire à quel point il avait pris l’information de Valajdopov au sérieux, après que celle-ci ait été appuyée par d’autres renseignements extérieurs anonymes.

- « Qui est-ce, ce Serpico ? », souleva un des briscards squelettiques de l’aile républicaine

Slattery brandissait la cigarette vierge à hauteur de ses lunettes épaisses, dans un moment de méditation, et se retourna vers le comité en bouclant le second bouton de sa veste.

- « Un soviétique, comme j’éprouve encore un plaisir non dissimulé à les appeler »
- « Vous n’êtes pas sans savoir que les soviétiques n’existent plus »
- « Pas ceux de sa trempe. La graine a poussé à la vieille époque, comme notre bon samaritain. Un réseau d’agents dormants en place ici même », allumant la tige de tabac
- « Encore une fois, nous sommes venus sans les bouquets Roger, navré », ironisa un jeune trentenaire brun à la barbe entretenue

Il avait essuyé autant de sarcasmes et de moqueries que de complaintes qu’il avait livré au sujet de ses taupes russes recluses dans leurs terriers, mais celle-ci était particulièrement mal placée, s’enorgueillit-il. Il n’osait avouer que James Matters étaient sur sa liste noire, et en caractères gras même, depuis longtemps, mais que personne n’avait été mis au parfum parce que sa préoccupation était de confirmer l’existence de ce réseau d’agents. Bien sur, AE/Dune était la cerise sur le gâteau empoissonné, et la garantie clinique qu’il n’était pas fou.

- « Leader Alpha, prêt pour l’assaut ? », entendait-on depuis les enceintes de l’écran mural
- « Prêt, à votre signal », confirma l’agent de terrain, en se déployant le long du quai avec ses hommes

- « Le président nous a sommé de venir pour éviter de déclencher un conflit international. M. Logan ne veut pas d’une boucherie avec les russes avant son traité l’an prochain. Qui vous dit que cet homme n’agit pas indépendamment de son gouvernement ? »
- « Et s’ils frappent les premiers ? Si le président de la Chambre est directement menacé ? Vous recolleriez la laine sur la peau des moutons ? »
- « Enfin Roger, que voulez-vous prouver ?! Si nous étions menacés, ça se saurait… »

L’unité encerclait l’atelier portuaire où Serpico avait posé ses bagages, pendant que la brigade de désamorçage traquait des câbles reliés à du C4 sous la berge du bois qui soutenait l’entrepôt, sans mouvements distinguables depuis l’extérieur.

- « Cette opération va nous permettre de retrouver Brainer et peut-être éviter la crise diplomatique, dans l’utopie où les russes ne sont pas impliqués dans son enlèvement. Valajdopov n’était pas indépendant, c’est déjà une condition inhérente à cette directive. Et ce Serpico me mènera droit à un de leurs agents auparavant infiltré ici même, à Washington depuis des années ! Que vous faut-il de plus, une grenade du Kremlin dans votre journal du matin, bons baisers de Moscou ? »

- « Aucun dispositif sous le ponton ni sous l’atelier ! », signala l’expert en explosifs par radio
- « A mon signal… », à ses hommes avant de débusquer la porte métallique
- « Attendez ! », corrigea le second expert en reliant un fil qui longeait le mur dans sa largeur, d’après ce qu’il apercevait depuis la vitre brisée « L’entrée de derrière est condamnée, je vais devoir désamorcer depuis l’intérieur »
- « Leader B repositionnez-vous devant l’entrée principale ! Prêts ? », s’époumona le responsable tactique sur le toit, sur le point de briser la trappe en verre
- « Prêts »
- « Prêts ! »
- « On y va, allez allez allez ! »

La trappe fut éclatée d’un coup de bélier avant que l’unité ne descende par les cordes fixées à une cheminée. Un fumigène éclata à l’intérieur, puis un second au moment où toute l’équipe avait posé pieds à terre.

- « Aucun hostile en vue ! », épaulé par une arme de poing
- « Les câbles sont reliés au transformateur électrique », au moment où la porte principale était délogée par la seconde unité « Faites venir les anti-explosifs ! »

- « Belle mise en scène », concéda le conseiller du vice-président sous les regards austères du contre-espionnage, hormis Caughley, impassible
- « Votre homme a pu s’échapper à temps on dirait », grommela un autre
- « Les aéroports sont surveillés à 200 km à la ronde, y compris les privés. On a balisé les eaux internationales, donc il doit chercher à franchir la Baie en ce moment ! Mes informations n’étaient pas inexactes, on pourra pécher notre loup sibérien dans la journée »

On s’employait méticuleusement à désamorcer les charges du secteur, collées aux angles de la salle désaffectée de l’atelier, exception faites de quelques affaires désordonnées qui confirmaient le départ hâtif de Serpico.

- « Ils attendaient à ce qu’on saute en franchissant les fenêtres. Rien de très stratégique… »
- « Les fondations peuvent s’écrouler ? »
- « Avec ça ? En restant concentré au centre de l’atelier, on ne risque pas grand-chose »

Au centre de l’atelier, quelques papiers et documents de civilité, ainsi qu’un ordinateur encore sous alimentation étudia le leader de l’unité Alpha.

- « Emportez-moi cette paperasse et assurez-vous que l’ordinateur reste allumé »
- « Les vestiaires et les toilettes sont vides », par oreillette « Il n’y a que nous »

Un des officiers feuilleta les passeports et visa laissés en plan sur la table basse, daté d’il y a plusieurs années. Avec la broche qui filmait l’intervention en qualité médiocre, il cadra les pièces d’identité pour que les grosses huiles puissent les lire depuis Langley.

- « Samochkina Nils, né à Riga le 12/04/61, résident en Lettonie, manufacturier dans l’entreprise familiale jusqu’en 2007. Un voyage à Rome, un à Londres puis New-York », la photo désignait clairement celui qu’on surnommait Serpico

- « Des papiers officiels ? »
- « Bien en évidence », releva Slattery, incrédule « Confirmez son identité dans notre base de données. Croisez son portrait, et je veux un classeur de cinquante visages, dont vingt ressemblants. Valajdopov va les identifier pour me désigner lequel est bien Serpico. Et si c’est notre Nils Samochkina… »

Caughley s’approcha de son mentor au moment où l’audience était absorbée par le spectacle de télé-réalité, recalant à leurs hauteurs les branches de ses lunettes.

- « Les russes pourraient ne pas être impliqués ? Une fausse piste de Valajdopov ? »
- « Non, ce sont eux »
- « Le cabaret où notre homme était en surveillance, on a confirmation que ni le propriétaire, ni les employés n’étaient russes. De l’Europe de l’est oui, mais pas… »,
- « Serpico peut bien être letton, malaisien ou aztèque je m’en contrefous ! », écrasant son mégot par dépit après une longue enjambée pour atteindre la table
- « Valajdopov, il veut sans doute gagner du temps », en le menant plus à l’écart, étant donné que les râles de son supérieur étaient de plus en plus bruyants
- « Je sais. J’attends la confirmation des gardes-côtes pour l’arrestation de Serpico, qui nous donnera de la crédibilité à tous les deux », sans daigner regarder son apprenti
- « Pourquoi avoir lancé l’opération alors ? »
- « Parce que si le FSB veut gagner du temps, ça signifie qu’on peut enfin passer au niveau suivant : la négociation de Brainer et Sorensen »
- « Mais AE/Dune ? », grattant le coin rosâtre de l’orbite, le front hérissé de plis
- « J’ai déjà tout arrangé pour la taupe. Frank Capra est bientôt en place. Ce n’est plus qu’une question de minutes, tout est sous contrôle. Après ça, vous pourrez enfin sortir rassurez-vous, avoir une vie, offrir à votre mère ou votre amie les fleurs que tous ces pince-couilles nous… »

La déflagration semblait tellement présente qu’on aurait juré que l’écran allait s’embraser, après un hurlement assourdissant en continu qui enclencha le même réflexe chez chacun. Les mains de Slattery obturaient ses oreilles, et il se tenait à moitié replié comme si le cri strident des enceintes allait l’agresser de front. Le temps de se retourner et il était déjà trop tard, la retransmission était coupée, recouverte d’un linceul de pigments verts et gris qui n’auguraient rien de bon. Un officier de liaison débarqua en enfonçant la porte telle une saisie de police, et confirma la crainte générale :

- « Le repère vient de sauter, c’est confirmé par notre équipe ! »

Carrell se leva et empoigna la carafe d’eau sur la table d’ébène avant de la fracasser contre la tapisserie, exhortant Slattery par son index furieux, sans rien changer à sa stature de marbre.

- « C’est votre putain de faute ! Tout le monde savait que ça finirait comme ça ! »
- « Corrigez-moi si je fais erreur, les démineurs avaient sécurisé le périmètre ? »
- « En débranchant l’ordinateur relié au secteur, ça a probablement causé un court-circuit », pour éclairer le Successeur tout en étant secondé par un autre officier
- « On compte quatre victimes au sol, au moins un blessé grave. L’explosion a épargné le cœur de l’entrepôt, une aubaine pour l’unité »
- « Une aubaine pour vous Slattery, que vos congés anticipés vont tomber ! Le russe vous mène par le bout du nez, cessez un peu de courir après la gloire ! », jura Carrell

Le contre-espion fixait son assistance médusée, en semblant l’être tout autant à cause de ce revers qui n’en était pas un, se rassura-t-il. Juste au moment où la stridence avait été coupée, il resta en plan près de dix secondes pareilles à une éternité, comme un maitre d’école face à une classe qui attendait sa réaction. N’importe quelle réaction sauf cette inertie de sang-froid qui se dissipait, et qui lui provoquait des frissons glacés dans le dos, pendant que le linceul gris-vert du brouillage continuait de parasiter le cadre.

- « Je veux une conférence de presse dans la matinée, le Times, Herald et le Post, il faut réunir tout le monde ! », scanda Slattery « Et apportez-moi les électrochocs… »
- « Une conférence ? Pourquoi maintenant ? »
- « Pour dire aux journaux qu’on a eu Serpico et notre agent dormant », s’échappant dans son refuge natal qu’était la salle d’interrogatoire


[04:27:17]


L’asiatique monopolisa l’attention dans la luxueuse loggia du Willard Hôtel, dans la plus déplorable des indiscrétions, aussi étranger à son élément qu’un péquenaud blanc au milieu du Bronx, en dehors des quelques cerisiers en fleurs qui paraient les colonnes de marbre.

- « Vous êtes surs que ça ne vous dit rien ? », insista-t-il au guichetier
- « Personne au nom de Matters, je vous le certifie »
- « Un bon mètre quatre-vingt, bruns-courts les cheveux, chemise et veste en cuir noir, en moto. Une gueule passe-partout, classique quoi, réfléchissez ? »
- « Et rater le pape au cours d’une messe au Vatican ? Monsieur je regrette, il n’y a pers…»
- « Bon, vous avez une entrée de derrière au moins ? », attirant les regards des hommes d’affaires levés de bonne heure
- « A cette heure-ci elles sont condamnées étant donné les circonstances. Maintenant je… »
- « Quelles circonstances ? », le coupant à nouveau
- « Les manifestations. Je vous demande désormais de bien vouloir partir Monsieur »

Au moment où l’hôtelier formula sa requête, le yakuza était déjà passé de l’autre coté du cordon de démarcation rouge. Il décida de resté embusqué sur le trottoir d’en face où étaient garés quelques taxis, cachant notamment une Lexus verte, et une limousine en double file. « Putain… », maugréa-t-il à haute voix, « quand est-ce que ce mec va sortir de là ? »


Dans la suite payée au nom de Michael Eliade, marchand d’antiquités perses et eurasiatiques qui n’était là que pour quelques heures, l’homme chassa les quelques plumes châtains qui s’étaient déposées sur son épaule et hérissa les poils au bas de la nuque avec la main. Il se sentait presque nu en s’époussetant le crane, d’une toison aussi courte que lorsqu’il avait ouvert les yeux pour la première fois sur le monde qui l’entourait. Rasé sur les joues et constellé d’une barbe autour de la bouche et sur le menton, il ferma le bouton de manchette de la chemise blanche qu’il venait d’enfiler sous son costume italien. Il traversa le salon puis épingla à son cou la dernière cravate dans la penderie baroque vide, en la nouant avec délicatesse. Alors tourmenté par la tache beige sur sa chaussure droite, il humidifia son index et fit partir la salissure au moment où son ventre rumina quelques échos.

1100 dollars la nuit, payée avec ses derniers billets américains et rien de décent à avaler, si ce n’est les trois compartiments de liqueurs qui lui donnaient la nausée. Il esquiva donc jusqu’à la porte et longea le couloir comme un courant d’air pour s’entretenir avec le distributeur automatique. En raclant le fond de sa poche puis en éparpillant les pièces sur sa paume, il réalisa qu’il lui manqua tout juste quelques centimes pour une barre chocolatée. Frapper à la porte d’un voisin lui vint à l’esprit, mais cela lui sembla assez indécent, surtout avec les circonstances de sa présence. Et le hall d’entrée, hors de question avant de recevoir les directives. Vingt heures qu’il n’avait rien mangé, calcula Matters.

Ce n’était pas insurmontable, mais il pouvait tout aussi bien embarquer pour un vol d’une demi-journée sans rien d’autre que la nourriture kasher qu’il exécrait, et se laisser prendre à un jeu de pistes de bureaux en bureaux pour ses nouveaux papiers. En combien de temps pouvait-on bien avoir une nouvelle vie ? Cette idée anima en lui des maux de crane et il retourna dans sa chambre pour se poser sur le Louis XV au milieu de la pièce, face à deux sofas angulaires. Les coudes sur les genoux, les mains croisées sous le menton, il ignorait totalement comment occuper ses dernières minutes sur le continent. Il alluma la télévision par réflexe, mais les informations sur une possible stabilisation des échanges commerciaux avec la Biélorussie intensifia sa migraine. Il coupa le son, posa la commande sur la table de chevet, puis d’un geste irrité, décida finalement de l’éteindre. Après un listage dans l’annuaire où il avait vainement tenté de se distraire en cherchant les Matters répertoriés, il se leva en piquet devant le fauteuil, et avec ses deux pouces, massa ses paupières closes par la lassitude de quelque chose qui lui était étrangé. Devait-il être excité, angoissé, attristé ? Face à l’immense baie vitrée qui dévoilait le panorama évasé des lumières de Washington et ses merveilles architecturales, il avait le sentiment de contempler pour la toute première fois la ville abreuvée par la voute céleste. Un pied sur la terrasse, puis deux, et un courant lui caressa le visage lorsqu’il reposa son profil sur ses mains accolées et pointées vers le ciel, comme s’il adressait une prière à un dieu qu’il n’avait jamais connu jusque là. Les yeux fermés, il sentait sa cravate bordeaux valser et voguer au gré du vent. Des milliers de coruscation, de vies sur la draperie de l’horizon, et pourtant pas une seule qui m’est familière. Quarante-cinq ans sans jamais rien construire de comparable à ces édifices. Qu’est-ce qui s’envole ? Une vie que je n’ai pas vécu, ou celle que j’aurais pu vivre ?

- « J’ai sonné plusieurs fois », émergea une voix au seuil du balcon

Matters se retourna et découvrit un homme qu’il n’avait jamais vu auparavant, la cinquantaine, chauve aux rares bouclettes poivrées, les joues grasses et des yeux anesthésiés de merlan frit.

- « Comment êtes-vous entré ? »
- « La réservation de la chambre est à mon nom aussi », en arborant sa carte magnétique entre le pouce et l’index, tenant un attaché-case avec ses autres doigts pour avoir l’autre main libre « Franz, enchanté », prêt à lui serrer la main
- « Ce n’est pas votre vrai nom, Franz ? », léthargique
- « Non. Je suppose que non. En effet », étrangement troublé, puis il son expression changea du coq à l’âne « Si vous êtes Alexander Supertramp, ceci est votre sac de voyage ! »

Il ne situa pas l’allusion, mais en avait compris le sens en observant l’attaché-case.

- « Passeport, visa, accréditation pour le changement de nationalité dans deux semaines, à voir au consulat », poursuivit le contact après avoir ouvert la valise, posée sur la table douze places
« Carte d’identité, attention ca en jette : Robert Wise ! Surement un fan de La Maison du diable. Ou West Side Story », cru-t-il bon de plaisanter « Huit milles euros, pour ne pas répondre aux questions déconcertantes de la douane »
- « Alors c’est en Europe… », fermant la baie à cause de la brise humide et lourde
- « En fait, il faudra passer trois frontières, l’excursion se fera en bus, en cas de pisteurs. On a aussi rassemblé des dossiers de presse falsifiés, itinéraires. On s’est arrangé pour la couverture sociale, l’ouverture d’un nouveau compte offshore en Suisse, plus un bailleur pour trois des villes avant les passe-frontières, qui vous fourniront des 9mm non immatriculés. Cependant, l’ambassade vous relèvera de l’arme dans votre dos »
- « Et Interpol ? »
- « Vous n’aviez aucune relation de type hum…humaine ? Enfin, sentimental ? »
- « J’ai séjourné à l’hôtel pendant cinq ans, quand je n’étais pas à l’étranger. Je suis fils unique, mes parents ont été rapatriés peu avant ma première activation », rapporta l’émigrant en prenant place sur une chaise aux pieds galbés « Aucune nouvelle d’eux depuis, j’ose croire qu’ils sont devenus ces paysans qui cultivent leur terre jusqu’à 105 ans. Une belle carrière pour des gens dévoués », glacialement ironique
- « Et ceux de la cellule anti-terroriste ? Pas d’amis ? »

Mike Newell, Frank Capra, Ellen Riss, énuméra Matters dans sa tete, en réalisant à quel point les années avaient passé depuis sans qu’il n’ait rien vécu « d’humain » comme disait l’autre. Et au nom d’une retraite qu’il ne connaissait même pas, et qu’il désirait peut-être encore moins. Quel pays, combien de temps, et que faire de ses convictions ?

- « Allez », enchaina le joufflu en posant la main sur l’épaule de son interlocuteur « Vous ferez de belles rencontres, tout recommence à zéro »
- « On ne recommence jamais à zéro. On traine notre conscience du début à la fin. Mais le plus étrange, et si quelque chose me fait angoisser c’est bien ceci », le regard perdu dans les néons qui paraient la nuit dégagée « On m’a toujours enseigné le détachement, vous voyez, compartimenter les sentiments et ne jamais oublier la chance que j’ai eu de jouer ce rôle là. Mais ceux qui me pourchassent, et les contrats que j’ai eu, les idéologies si méprisables que j’ai du affronter. Ces gens là, je n’ai pas le moindre ressentiment pour eux. C’était peut-être superficiel, et...autant que je n’ai pu les aimer, je n’ai pas pu les détester », il poussa un rire du nez à peine perceptible « Je suppose que je peux encore vivre quelque chose d’humain ? »
- « Oui », après mûre réflexion « Mais pas ici. Voila l’aller simple », lui tendant le billet « La CIA a mis tous ses effectifs sur les surveillances en aéroports et embarcations maritimes. Le président Logan va bientôt faire tomber l’alerte, et c’est à ce moment que vous pourrez embarquer. En attendant, l’ambassade est fiable, elle a posé une restriction de visiteurs, elle vous accueillera le temps qu’il faudra »

L’ancien agent anti-terroriste s’appuya sur la vitre par le poignet, l’autre main repoussant en arrière sa veste au niveau des hanches. Sa respiration embua l’espace de verre entre lui et le panorama nocturne.

- « Quelle est l’amplitude du temps… », à lui-même « J’ai l’impression d’être arrivé hier à Washington, sans même avoir eu le temps d’ouvrir mes cartons. J’ai regardé cette émission une fois, en rentrant du boulot. Une prière dans une mosquée d’islamistes nationaux. J’ai vaguement songé à me convertir le temps d’une soirée, juste pour passer le temps »
- « Vous êtes fataliste, les distractions sont partout »
- « Il n’existe aucune distraction quand on est voué à être emmuré dans sa conscience. Sans même le choisir, et maintenant, qu’est-ce qu’il me reste comme possibilités ? »
- « La CIA ne vous délaissera jamais. Elle vous arracherait aux charognards et vous posera des questions dont elle seule à la réponse, dans un infini jeu de hasard. Enfin, vous pourriez survivre plus longtemps qu’elle, avec la série de procès qui se trame »
- « L’Agence ? Elle n’a jamais plus existée que James Matters. Et n’existera pas plus que votre Robert Wise »

Il essuya les nuances de la vapeur d’un revers de sa manche, et s’exila une dernière fois pour scruter ce qu’il allait laisser derrière lui, ou ce qu’il aurait pu laisser.

- « Trois appels de phare de la Lexus verte pour vous escorter jusqu’à l’ambassade, même si c’est à deux pas d’ici. Ah, et avant de quitter Versailles, encore une chose »
- « Quoi ? »
- « J’ai laissé un stylo à bille dans votre valise. Enclenchez la pointe rétractable, et un minuteur de dix secondes s’amorce pour une détonation minime. Appuyez à nouveau et vous annulez le retardateur »
- « C’est une blague ? », absolument sceptique

Le merlan frit exultait de sa trouvaille, et se macérait les lèvres par dépit.

- « Navré de vous décevoir, oui, mais j’ai toujours rêvé de dire ça ! »


Les yakuza avaient posé des pions tout autour du périmètre de l’hôtel Willard, rodés pour cueillir James Matters, qui scrutait la Lexus à la fenêtre.
Le crossover noir était talonné d’un second véhicule utilitaire où Bauer partageait le siège arrière avec Sorensen.
Caïn poursuivait son échappée du désert afghan.
L’identité de Serpico était confirmée par la base de données, tandis que Caughley imprimait une série de portraits de suspects à la même apparence.



[04:34:33]


Dans l’allée qui s’étendait le long de l’arrière-cour botanique du 1530 P St Northwest, la Ford Expédition noire était décharnée de la masse de cuir qui gisait dans son coffre. Bauer n’insista pas face à la résistance de Sorensen, qui s’empressait de se rendre à la Carnegie Institution par une des portes dérobées de l’aile réservée à la biologie du développement. L’éclairage tamisé orangé des lampadaires aurait pu donner l’illusion de voir ramper une cafard surdimensionné quand le corps de Rosenberg disparaissait dans le voisinage de la fondation de recherche.

- « Où vous l’emmenez ? », se sclérosait Jack dans la ruelle, pendant qu’Alan et Sorensen entraient dans les locaux « Je connais cet endroit… »
- « Anthony Lane a financé la construction d’un laboratoire pour ses recherches sur le clonage juste à coté de l’institution Carnegie », spécifia le donateur en l’accompagnant avec hâte
- « Une couverture. Qu’est-ce que le cadavre… »
- « Vous ne voulez pas savoir Jack »

Bauer resta planté devant l’entrée de la tour de pierre, haute d’une quinzaine de mètres et repoussa Sorensen dès qu’il l’approcha pour le prendre par le bras.

- « Fabrication d’engrais et acide phosphorique pour le département botanique. Ils vont dissoudre le corps », négocia Alan Bauer devant le chantage de son neveu « Le temps est contre nous Jack, tout ce que je te demande c’est quelques minutes ! »
- « Nom de dieu, on parle du Secrétaire d’Etat, allez au moins l’enterrer quelque part ! »
- « Tout ce qui est enterré finit déterré Jack. Et tu ne tiens pas à ce que ça nous retombe dessus si ? »

Silencieux comme des mouches attrapées en plein vol, ils arpentèrent le corridor, émaillé de plantes sauvages à l’intérieur de cages de verres ainsi que quelques répliques réalistes d’orchidées hybrides. Le portable de Jack commença à vibrer dans sa poche à l’instant où les deux associés d’Old Fates entèrent de manière spirituelle dans l’ascenseur. Sorensen enclencha le bouton qui devait les descendre jusqu’au second sous-sol quand Jack s’immisça entre les portes en inox pour leur passer sous le nez. Sorensen s’empressa d’immobiliser l’appareil, mais Bauer l’en dissuada, ne doutant pas que son neveu allait bientôt revenir vers eux. Jack s’aventura dès lors dans les jardins fiévreux et labyrinthiques de l’Institution, puis décrocha son téléphone :

- « Bauer »
- « J’ai pu contacter Amaya Koriyama pour tes renseignements. Tu es en liaison avec lui dans trois secondes », annonça Chloé O’Brien sans prendre part à la conversation qui allait débuter
- « Jack Bauer au bout du fil, vous vous souvenez de moi j’imagine ? »
- « Le chef de section de James Matters à Minsk. Votre ami a pour habitude ne pas respecter ses engagements ? », releva insidieusement le yakuza « Je vous savais de mèche depuis ce matin, mais ce doit être un mauvais parti pour vous… »
- « Cribler de balle le corps d’un homme et l’envoyer au crématoire, ce n’est pas ce que j’appelle de l’amitié. James nous a tous trahi, il a tenté de m’éliminer. Il n’a jamais été de votre coté et encore moins du mien »
- « Un point commun alors. Votre assistante, ou peu importe ce qu’elle est, m’a parlé d’un nom chez les chinois qui vous intéresse ? »
- « La CIA me draine le sang depuis des années. Je veux localiser une de leurs taupes chez les chinois pour renverser la vapeur, et étant donné que Zan Yanaka est en prison, je vous demande personnellement votre aide »

En raison de ses relations houleuses avec le gouvernement chinois et ses différends avec les yakuza plus tôt dans la journée, Jack avait toutes les raisons de ne pas pouvoir marchander avec Amaya. Mais le vent avait tourné depuis : les deux hommes partageaient désormais une même aversion pour la Compagnie depuis qu’elle ne voulait relâcher Yanaka, et pour Matters depuis son retournement de veste. Le bras droit japonais était donc enclin à la coopération, d’abord parce qu’on venait de lui tendre le levier pour faire pression sur la CIA, et ensuite parce qu’il avait l’opportunité de voir Matters mordre la poussière pour de bon.

- « Je vous écoute »
- « Je cherche à recouper une liste des membres de la Triade renvoyés par la CIA, qui ne sont jamais revenus sous motifs d’extradition, de manière officielle. Quelqu’un qui serait un coupe-circuit, ou un agent retourné pour l’Agence. Et je veux faire un inventaire de leurs arrestations chez vous. Le marché de la drogue avec Hong-Kong et Pékin vous accorde un droit de regard sur les dossiers fédéraux des activités terroristes »
- « A quoi vous pensez ? »
- « Le marché local avec la Triade a peut-être été en perte de croissance après une saisie ? »
- « Y a quelques années, la mafia chinoise a fermé les yeux sur une maladresse qu’on avait fait, un mec qui faisait la passe entre les deux pays, attrapé par les fédéraux. La distribution d’héroïne a été interrompue quelques temps, ce qui a ralenti le secteur. Donc ils ont fermés les yeux si on acceptait de les intégrer dans notre commerce d’uranium »
- « Avec quel pays ? »
- « Le vôtre. On a mis en relation un chinois, Lu Pen Yang avec un américain qu’on connaissait bien, du nom de McDouglas. La Triade voulait étendre ses secteurs aux contacts de ce mec, augmenter les investissements à L.A., New-York…Et en retour, McDouglas baissait le chiffre du matériel de fabrication qu’il vendait si Pen Yang réussissait à faire infiltrer un de ses hommes au gouvernement pour le compte de la CIA »
- « Ce marché, qui était l’entremetteur ? », en reniflant une intuition
- « Son surnom c’était Karamazov »

Cette histoire d’uranium n’était pas entrée dans l’oreille d’un sourd, ca tombait sous le sens. Jack avait compris qu’elle était liée à l’homme qui dominait l’industrie aux Etats-Unis le jour de l’opération Crépuscule, Bryan Woods, d’après le curriculum vitae de Niouksan Masri.

- « La CIA surveillait McDouglas, il bossait surement pour eux. Elle a sauté sur la brèche pour faire entrer un de leurs espions chez les chinois »
- « Vous pensez que la CIA a fait venir un chinois à Washington pour le former à devenir coupe-circuit ? Et il aurait ensuite été renvoyé au pays…plutôt plausible. Je peux avoir votre liste d’extraditions dans quelques minutes, mais Masri peut vous relier les points droit jusqu’à votre taupe, d’après ses connexions avec McDouglas »
- « Merde…Masri, c’est pour ça que la CIA le garde à l’abri depuis que je suis un dissident à leurs yeux ! Il est à Washington, mais impossible de l’approcher »
- « Je vais voir ce que je peux faire. Mais j’ai besoin d’un service »

Jack s’arrêta devant un tronc jonché d’hortensias grimpants blancs et mauves, et se gratta machinalement l’angle du front pour chasser une démangeaison, quand une ramée de feuilles sembla lui chuchoter quelque chose dans son dos.

- « James Matters », suggéra Amaya sans avoir besoin d’en préciser plus « Avant qu’il ne traverse mers et océans »
- « Je m’en charge », en se retournant suspicieusement
- « On le piste », la voix brièvement substituée par une offensive invisible à l’autre bout du combiné « Je vous communiquerais son itinéraire, en temps et en heure »

L’œil droit résistait, palpitait, enclavé dans l’herbe aux reflets argentés de la lune, avant le déclin, alors que l’autre avait déjà rendu les armes. Un dernier frisson anima le battement de paupière, et la somnolence acheva Jack sous l’affliction du coup porté à la nuque.


[04:38:16]


- « Je vous présente M. Spalding et M. Becker, officiers retraités de l’OTAN chargés des conflits territoriaux en Europe de l’Est à l’époque », pétilla de malice Richard Braxton, entre les deux invités surprise qui la saluèrent, l’un des paupières, l’autre par un sourire crispé
- « Vous avez fait vos devoirs »,
- « Je crains que oui Mme Evans. Je ne vous ferais pas lire les mille pages d’annexes sur les conditions du contrat, mais ils confirment avoir caché la vérité à propos du Kosovo. L’existence d’un entrepôt qui n’était pas déclaré au nom de Drazen. Bauer ne l’ignorait pas »
- « Mais Radford ? », souleva-t-elle
- « Gabriel Radford a tenté d’étouffer l’affaire », sourcilla l’agent Spalding, géant chauve qui suait dans la chemise blanche de son costume, adossé contre le mur gris face à elle « Notre supérieur hiérarchique, Henry Byrne était en contact avec lui, avant et après le procès Vechnika. Les missiles balistiques n’étaient pas un secret, Bauer et lui s’étaient entendus »

Comme le tracé d’un compas, Braxton tourna autour de la table en gardant la main posée sur son trieur, qui glissa lentement jusqu’à elle. Par-dessus l’épaule de Cassandra, il songea à lui évoquer le deal qu’il avait à l’esprit depuis quelques heures :

- « Une peine minimale pour la rétention. Nos avocats pourraient prouver que Jerry Lewis a marché sur la lune avant Neil Armstrong. On peut renoncer à mander les délégués de l’OTAN impliqués là dedans, qui feraient ressortir la tache à l’encre sympathique : Bauer et Radford ont menti depuis le début. Et…», dépité par avance de devoir prononcer lascivement cette phrase tant répétée « Et en échange, vous et Palmer, vous abandonnez votre investigation »

Il semblait avoir pris un si long souffle avant qu’elle puisse entamer sa plaidoirie que Cassandra s’attendait à ce que le directeur poursuive son monologue. Elle posa le regard au-delà de son épaule en exilant des mèches de cheveux derrière l’oreille, et se retrouva nez-à-nez avec le visage de Braxton.

- « Et quoi ? », força-t-elle
- « Il y a quelque chose que je ne sens pas dans cette histoire. Je ne dis pas que vous mentez, mais il y a sans doute quelques demi-mensonges. Et je veux en voir l’autre profil »
- « Que je pose les termes à mon tour ? », demanda-t-elle, acquiescée par Braxton « Je ne peux pas non plus distinguer les demi-mensonges de Jack. Je ne refuse pas ses amnésies, c’est peut-être vrai, mais si vous tenez à mon avis…Les nanotechnologies, à Minsk, c’est ce qui fait le lien »
- « Un ensemble de conjectures expérimentales. Les avancées scientifiques battent en retraite, pour le moment, quant à la possibilité de contrôler le cerveau humain. Un morceau de pain rongé par les rats contre caviar et champagne, c’est ce que vous proposez ? »
- « Jerry Lewis je ne sais pas mais Jack oui, vous faites comme s’il avait quitté la surface de la planète. J’ignore pourquoi vous refusez de lui demander directement, mais je sais que Radford est d’une valeur inestimable, si mes révélations sur lui font parti des demi-vérités »
- « Ou vous cherchez à vous donner de la valeur », avisa Braxton, faussement convaincu
- « Mes termes : je sais exactement où se trouve Radford en ce moment même. Je peux vous mener à lui, et tout cela restera entre nous, si vous voulez le garder entre vos tenailles »
- « Vous saviez donc qu’il allait disparaitre ce matin ? »
- « Non, mais je peux vous donner ma parole que mon information est vraie »
- « Que vaut votre parole ? »
- « Je ne demande rien pour me blanchir de vos accusations en échange. Je reste en dehors de tout ça. Mais il me faut un ticket d’entrée, un drapeau blanc si vous voulez le retrouver »
- « Un drapeau blanc ? C’est un petit pas pour l’homme, et pour l’humanité… »
- « Masri et Drakov, ils doivent venir. C’est la condition. Vous tenez les rapports de Minsk entre vos mains, en Biélorussie je devais appâter Drakov. Alors je ne vois pas pourquoi j’aurais changé de camp aujourd’hui. Je ne vous demande même pas de me laisser dans la même pièce que lui »



- « Le message a fonctionné », s’enthousiasma Sorensen dans le laboratoire rénové par Anthony Lane peu avant la crise de Minsk

Il fixait l’intérieur d’une pièce confinée par une vitre renforcée comme un expérimentateur qui perlait d’excitation de relever les effets de ses recherches sur son sujet.

- « Mon informateur m’assure que les russes ont avalé notre histoire d’échantillon sanguin et de séquence génétique pour le lancement de Sombres Soleils », spécifia-t-il
- « Tout comme Jack… », soumit Alan Bauer à ses cotés devant la surface de verre, les bras croisés « Il faudra que tu t’entendes sur les répercussions de notre attaque avec l’ambassade russe, ils ne pourront pas te toucher avec les charges contre Valajdopov »
- « Jack n’aurait jamais accepté ce sacrifice si tu lui avais expliqué nos plans. Quand Matters lui a déballé cette histoire de séquence génétique, c’était la meilleure chose à faire pour que notre dernier agent Pathogène accepte de venir ici »
- « Le dernier ? Et regarde où on en est ? »

Jack avait été transporté dans cette cage de verre – comme ces plantes grimpantes − à moitié recouverte de coussinets blancs pour insonoriser le compartiment du laboratoire réservé à l’analyse électro-encéphalographique, bien qu’aucune forme de torture n’y eut jamais été pratiquée. Le sujet était branché à un circuit d’électrodes qui transmettait à un ordinateur central, s’étendant sur presque toute la périphérie de la pièce. On l’avait probablement anesthésié après sa léthargie parce que rien ne le retenait de s’échapper et interrompre l’enregistrement de son activité cérébrale.

- « Le siège n’a pas encore enregistré les autres activités ? »
- « C’est réglé, il ne manquait plus que Jack », en acquiesçant pour cesser la procédure au scientifique présent à l’intérieur « Les préparatifs ont commencé, la riposte a sonné »

Alan Bauer se précipita auprès de Jack et exhuma une capsule odorante de sa poche pour le réveiller. Il huma spontanément la substance à en faire palpiter ses yeux à nouveau. Semi-clos, il avait déjà pris conscience des électrodes connectées, du panneau informatique et du laborantin derrière lui qui partait avec ses analyses sur disquette.

- « Désolé pour les circonstances. C’est un défaut de famille », facétia le vieil homme
- « Qu’est-ce que t’as fais ?! », en débranchant les diodes comprimées sur son crane tout en examinant la pièce à la recherche d’une affection disparue
- « C’est ça que tu veux ? », lui tendant à bout de bras un Sig-Sauer Pro « Il est chargé, prends-le »

Jack délibéra sans trop d’hésitation à son vice le plus fameux. Il attrapa l’arme, mais déconcerté par la facilité de la ruse, renonça à pointer et préféra se lever tout en vérifiant le chargeur. Un signal sonore fut émis à répétition, à raison d’une stridulation par seconde, par l’écran de l’encéphalogramme.

- « Tu as le choix, c’est comme un demi-rêve. Tu peux rester ici, et apprendre la vérité sur la multinationale, sur moi, ou tu peux partir, et nous serons tous en guerre »
- « En guerre contre qui, contre quoi ?! », objecta Jack en repoussant Alan « Toutes vos conneries me rendent malade ! Il n’y a jamais eu de sacrifice, ni rien de programmé ! J’ai passé ma vie à vous regarder jouer les moralisateurs avec moi, l’enfant tiraillé par les bras… »
- « Depuis 1962 », gronda-t-il pour dissiper ces divagations « Nous empêchons la Coalition d’engendrer un chaos nucléaire après la construction de leur arsenal. Avec 30 milliards d’actif en gestion, le groupe que j’avais crée avec Donovan Hendersen est devenu le premier groupe d'investissement qui contrôle les banques d'affaires internationales. Le marché des nanotechnologies, depuis Minsk nous a considérablement enrichis. Donovan dirigeait la DIA pour manœuvrer la Coalition en toute crédibilité, et ainsi acquérir certaines sociétés européennes », révélait Bauer alors que Sorensen pensait judicieux de les laisser ensemble
- « Le Kosovo, la France puis la Biélorussie… », perdu face aux contrecoups de la vérité
- « La pointe de l’innovation, tout en fournissant la Défense. On est devenu l’élément clé de l’industrie européenne de missiles tactiques »
- « Bordel, ca explique pour Drazen…les missiles étaient actifs, dirigés contre nous ! », en l’agrippant d’une main par l’encolure de la veste
- « La diversification, ce n’était qu’un leurre ! », d’une voix suffocante « La finalité restait civile, laisse-moi te raconter ! », alors relâché « Ce qu’il s’est passé à Nice et à Minsk m’a permis d’investir dans les antiviraux. Sorensen a financé une entreprise russe pour travailler sur des antiviraux génétiques, mettre un terme aux applications militaires des virus génétiques qui visaient à éradiquer des groupes de populations ! »
- « Les nettoyages ethniques dans les Balkans. Mais ca n’a jamais condamné le consortium, Peter Kingsley, les déplacements de populations pour libérer certains accès pétroliers »
- « Le consortium Idéon m’a permis de convaincre la Coalition pour nos opérations là bas, afin de faire fleurir notre marché des antiviraux. Qu’est-ce que tu crois ? Les demandes n’ont cessé d’accroitre après la terreur virale de 2002 à 2005 ! L’attaque sur le président Palmer, Goran Jovanovic en France, le virus Cordilla, Ebola… »
- « Jovanovic était employé par Drazen, et Drazen servait donc la Coalition ?! C’est ça ta fameuse philanthropie ? »

A l’instant où Jack manifesta son Sig-Sauer, le courant disjoncta dans une partie du sous-sol. Un des techniciens justifia cela par une surcharge des machines en cherchant à coordonner leurs communications avec le siège des opérations, Sorensen s’empressa d’aller réalimenter le système, ou du moins, d’assister à sa remise en fonctionnement.

- « Le Pentagone nous appelait les Philosophes du soupçon… », distingué d’un rictus nostalgique que Jack ne percevait pas à cause du manque de lumière « La Coalition s’y opposait, mais Old Fates avait accepté cela comme des pertes nécessaires à nos idéaux ! Les attentats terroristes sur les agences de renseignement le jour de Crépuscule, les installations balistiques de Drazen, elle est ici, la guerre psychologique ! », en s’accrochant à nouveau avec Jack, au point qu’il le provoquait à agiter son arme devant lui « On voulait renverser l’économique mondiale, et ainsi investir en Afrique, dans tout le tiers-monde, des milliards pour les médicaments, soins, logements, les puisements en énergie solaire. Et cesser, une fois le consortium démantelé, la géopolitique du pétrole, qui doit revenir équitablement dans chaque nation selon les demandes. Tout le budget mondial devait être repensé pour donner une autre valeur aux relations internationales, sans aucun dictat ! »
- « Une micro-nation virtuelle…un monde sans superpuissance, une utopie »
- « L’OTAN et l’ONU, en tant que structures de jugements internationaux devaient perdre toute cohérence éthique et institutionnelle. Personne ne voulait de révolution, mais il fallait bien un moyen pour empêcher l’expansion de la Russie, il fallait un mécanisme de dissuasion. Les russes sont devenus obsédés par Sorensen. Et enfin paranoïaques »
- « Et moi ? La CIA ? Ces procès ? »
- « L’effondrement de notre organisation fédérale, on tenait déjà le Congrès par les cornes. Crépuscule et le procès Vechnika n’avaient échoué que partiellement. Et Eclipse… », en pesant le lyrique de ses mots avant de ponctuer « Eclipse était une merveille… »

Dans un accès d’exaspération, Jack arracha l’écran de l’ordinateur et le fractura contre la vitre jusqu’à en faire éclater les nervures du choc.

- « McBride, Davies, Morrow, c’était mes hommes ! J’étais responsable de leur vie ! »
- « Tu ne dois rien à personne, quand comprendras-tu ?! Je suis désolé pour leurs morts, mais le calcul n’est pas si simple. Certaines choses étaient voulues et ont fonctionné ou échoué. Parfois, le jeu du hasard nous trompe, parfois il exauce nos vœux. Ce n’est pas un plan savant qui a toujours marché à la perfection, qui a déterminé le cri d’un oiseau ou les nuances de la rouille ou de la poussière ! »
- « C’est de la folie, l’isolation t’a fais perdre le sens de la réalité », en circulait derrière Alan
- « Alors pars la rejoindre, comme si tu ne t’en étais jamais méfié. Cassandra, le don de prévenir l’avenir et semer le doute par usurpation. Connais-tu la particularité de l’oracle ? », après un silence, flashé par le néon qui reprenait vie par intermittence, tout en sentant Jack dans son dos « On lui loue les mérites de ses prédictions en sombrant dans le fatalisme : quoiqu’on fasse, ca finira comme l’oracle l’avait prédit, et en plus, le sujet collabore activement et inconsciemment. En bon œdipien, il fait tout pour échapper à son destin et tombe en plein dedans. Mais l’erreur, c’est de croire que les choses auraient pu se passer d’une autre manière, de s’imaginer que l’autre réel, celui qui n’a pas eu lieu et qui est remplacé par la vision de l’oracle…que ce réel là, existe bien, comme un monde parallèle, et qu’on passe à coté en toute impuissance. Et tu sais ce que ca signifie Jack ? Que c’est toujours la victime qui s’occupe de réaliser elle-même son destin. Je me reprends sur ce point, le calcul n’a rien de complexe… »

En enveloppant son bras droit sur la circonférence du cou d’Alan Bauer, Jack exerça une pression sourde qui emmenait le vieil homme sur les rivages de l’inconscient, à mesure qu’il maintenait l’étranglement à la cadence des éclats du néon. Les paupières se dilatèrent puis il collapsa, supporté sous les aisselles pour retenir la chute.

- « Désolé pour les circonstances »


(la suite sur le prochain post)
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Mr. Jack
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 Message Posté le: Mar 16 Aoû 2011 - 17:37    Sujet du message:
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(suite de l'épisode 17)


[04:45:58]

- « L’équation est complexe vous ne croyez pas ? », s’intriguait Braxton à Cassandra
- « Au contraire. Si je m’investis dans la capture de Radford, c’est purement pour que vous me foutiez enfin la paix avec vos désirs de lapidation. Car c’est bien ce qui arrivera ? »
- « Si jamais je pouvais remettre la main sur lui − et je dis bien si jamais – on vous aura à l’œil, jusqu’à preuve de votre innocence oui. Mais je doute que le procureur nous accorde le transfert de nos Bonnie et Clyde d’Europe orientale »
- « Le procureur vous a-t-il assigné de m’envoyer en Biélorussie pour sympathiser avec le plus gros vendeur du marché noir de ces dernières décennies ? Ou vous et Bergman, vous avez signé l’accord avec votre encre sympathique ? »

Braxton repoussa le trieur en laissant décoller une paire de feuilles volantes. Les deux retraités ne savaient pas où se mettre, et c’est précisément cet embarras que Cassandra cherchait à provoquer : ils étaient pour elle des témoins parfaits à son implication obscure auprès de Drakov à Minsk, de manière peu officielle.

- « Combien de temps ? Quand est-ce qu’on pourra crucifier Radford pour l’empêcher de gesticuler ?! », s’indigna le DD-O
- « Dans l’heure, ou ce sera trop tard », affirma Cassandra fermement, comme pour se donner de la valeur

Le directeur poussa les deux hommes vers la sortie, le bras déployé pour leur montrer le chemin comme s’ils risquaient de se perdre dans la salle capitonnée, puis foudroya Cassandra du regard avant de quitter les lieux :

- « Où se trouve-t-il ? »
- « Au Musée International de l’Espionnage, dernier étage. Mais comme je disais il n’apparaitra pas avant qu’on ait brandi le drapeau blanc »
- « Je m’occupe des registres pour leurs transferts. Masri et Drakov, drapeau blanc hein ? », rechignant son mécontentement de la tête

Il ferma la porte et autorisa le garde à la laisser sortir pour qu’elle se dégourdisse les jambes avant l’opération d’exfiltration tant attendue, comme elle aimait à le penser, sans savoir si son coup de bluff allait marcher, ni comment elle allait s’en tirer. Il n’était pas impossible que pour une raison ou une autre, l’Agence croyait que Radford était capable de la mener jusqu’à leur AE/Dune avant de quitter le pays. Ou aussi bien, l’Agence pouvait être tellement débordée par sa poursuite – était-ce vraiment James ? s’alarma-t-elle en redoutant sa prémonition – qu’elle négligeait tout le reste. Mais alors, pourquoi Braxton en personne se complaisait en bourreau ? Une menace pesait, elle le sentait comme un oracle antique, et en ignorait pourtant tout. La seule chose qui comptait, c’était de retrouver Jack, de le prévenir et de partir loin, si bien qu’elle était prête à se condamner pour qu’ils soient réellement libérés des intrigues de la CIA. Et en même temps, se pardonner pour sa trahison à Minsk. L’exfiltration aura bientôt lieu, se rassura Cassandra, mais celle de qui ?


- « Serpico oui, c’est lui », identifia formellement Valajdopov sur le cliché que Caughley lui tendait sous le museau

La cartographie de photos s’étendait sur toute la surface de la table polie et l’inondait comme une rizière de papier glacé. L’émissaire envoyé par le FSB, reconnu par l’ensemble du département du contre-espionnage comme un « casse-noisette du bureau fédéral russe », pour reprendre les termes de Slattery, jouait cette partition depuis quatre décennies déjà. A l’époque où il était encore parrainé par son mentor à l’Agence, il ne doutait qu’à moitié des récits que lui exposait le russe. Seulement avec le temps, il le soupçonnait d’être au sommet de la hiérarchie du Renseignement de l’Est tout en se camouflant en employé modeste.

- « Donne sa signalisation à toutes nos unités, aux gares, aéroports, embarcadères, héliports, aux polices des autres comtés, partout ! »
- « Entendu », acquiesça dubitativement son élève en se retirant, ne comprenant pourquoi Slattery se contentait d’une unique confirmation
- « J’en déduis que Serpico… », entama le russe avec fougue
- « Cessez de faire comme si la nouvelle vous enflammait. Vous lui chauffez la place, ce qui confirmera rigoureusement mon hypothèse stricto sensu : dès le départ, vous espériez gagner du temps pour laisser filer votre agent dormant, tout en désirant que ce leurre me couvre de discrédit après la perte de nos hommes. Malheureusement », ronfla le contre-espion, les deux pouces sous le menton en faisant légèrement claquer la pointe de ses deux mains l’une contre l’autre « Aucune victime collatérale à déplorer, et vous me laissez dans l’obligation d’accroitre les impôts… »
- « Si peu surprenant pour vous, alors pourquoi avoir essayé ? »
- « Vos goûts douteux pour le bondage ne vous inculperont pas », évoquant l’enregistrement des aveux de Sorensen sous sérum de vérité « Et me donner Serpico ne sublimera pas votre dossier, la compassion est un trait d’esprit qui m’est lointain. Par contre, avec les charges d’enlèvement, et la disparition de Sorensen et Brainer, vous pourrez monter un gouvernement en exil dans votre cellule. Les 93 chefs d’inculpation de Sholam Weiss ? C’était de la clémence à coté, vous m’entendez ? », monologuait le Successeur

Slattery fit valser quelques clichés et accola sèchement son rival par la nuque, le pouce plaqué contre sa joue creuse, au-delà de la limite physique qu’il s’était juré de ne jamais franchir.

- « Le retentissement médiatique autour de la disparition d’un membre du Congrès ? Les gens brûleront leur Bible avec les émeutes que ça soulèvera ! », s’indigna-t-il encore en théâtralisant son oraison « Votre élite politique n’est pas prête pour ça, et sous la pression, Logan sera obligé d’entrer en guerre ! A cause d’une simple négligence de votre part, une obstination aveugle à vouloir triompher contre moi. Par votre arrogance, votre ego, vous en faites une affaire personnelle et… »
- « Je sais cela ! Gagner temps ou non, j’ignore où sont M. Sorensen et M. Brainer. Contactez Bureau, faites-moi en prison, je ne saurai toujours pas ! »

Serj Valajdopov écumait ses paroles avec toute la conviction qu’il pouvait donner à un homme qui n’était jamais convaincu que de sa propre raison. Il éventa sa respiration et poussa son regard caverneux jusqu’aux entrailles du contre-espion américain. Les yeux miroirs de l’âme ? Il avait plutôt l’impression d’être porté jusqu’à ses viscères en cernant ses prunelles. Sorensen et Brainer avaient disparu, et pour une fois, les russes n’y étaient pour rien. Pour le moins, le philanthrope était retourné aux cotés des Bauer. Mais le président de la Chambre ? Le service du contre-espionnage de la Loubianka aurait-il fait preuve d’un acte aussi impulsif ? Comment pouvait-il le savoir alors qu’il était devenu le domestique de l’Agence ? Plus il se débattrait avec insistance dans sa conviction d’innocence, et plus on aiguiserait la lame pour lui lacérer le corps. La perpétuité était déjà acquise.

- « La détention d’un diplomate enregistré au service secret russe ne sera jamais remise en question par les Nations-Unies avec ces disparitions. Si vous touchez à l’un de nos deux hommes, ne serait-ce que pour percer une ampoule, vous scellez votre sort et celui de votre pays ! Là, croyez-le sur parole, je ferais de vous une affaire personnelle, une obsession plus palpable et viscérale que la recherche de votre agent dormant en personne. Un désir libéré de son joug, en somme, puisque votre homme, James Matters est exactement là où je l’attendais », se décerna Slattery dans une fonte d’orgueil et de mépris démesuré

[04:50:51]

Ian Carrell poussa la porte des toilettes femmes comme s’il délogeait celles d’un saloon en cowboy qui venait faire claquer ses bottes. L’écho de ses chaussures cirées s’embourba dans la pièce lors des quelques mètres qu’il fit jusqu’au miroir qui en tapissait toute une façade. Il s’accouda sur le rebord du plan de l’évier en calcaire et anthracite, et panoramiqua sur les seuils de chaque cabine à la recherche d’une paire d’escarpins courts sans douter un instant qu’on ne l’avait entendu entrer. Il joua le jeu du silence à son tour, sans tiquer, puis patienta jusqu’à ce qu’elle sorte de son logis, quand un cliquetis annonça enfin l’abandon.

- « Braxton est prêt à se jeter dans la Baie et c’est tout ce que vous trouvez à faire ? »
- « Le Procureur ? », flaira Cassandra en refermant derrière elle, face au miroir poli
- « Une opération qui a tourné au vinaigre. Logan en a eu la gorge irritée au téléphone, un des bonnets blanc du Pentagone a tout de suite craché l’information. Alors le directeur a joué la défense par l’attaque, en lui reprochant de nous avoir dissimulé des informations capitales sur Radford. Vous savez quoi ? », cessant le face à face pour cheminer son ongle sur l’anthracite « Je ne prendrais pas une ride si j’apprenais que Logan a orchestré sa disparition »
- « Devant un bureau fédéral ? »
- « Logan cherche bien à préserver son marché avec les russes non ? Il fait disparaitre Radford, qui menaçait sa retraite en voulant faire parler Masri, et évite le conflit. Enfin, peu importe, Braxton s’est emporté mais le tapis poussiéreux du président n’est pas assez grand pour eux deux. Ce qui veut dire qu’on vous soutient »
- « Avec sa tête mise à prix, la valeur de Radford a décuplé… »
- « Le boss veut le faire parler à propos du Kosovo avant qu’il ne se fasse trouer le crane. Vous l’avez convaincu d’expatrier nos deux libéraux du marché noir. Pour ce qui est du Proc’, c’est sans appel. Alors Braxton a réveillé un bourreau de la commission sénatoriale du renseignement. Un ancien procureur en fait, Meade, qui connait bien les protagonistes »
- « C’était lui sur le dossier lors de l’opération à Minsk non ? »
- « Il a épluché des rapports par centaines sur Radford, Masri et Drakov. Mais Palmer l’a soutenu après Minsk, et ses opposants républicains ont vu Meade comme un fardeau, et un conservateur corrompu. Bref, il a été envoyé finir ses jours à la commission, un faux prestige, et donc bien qu’il ne peut pas cadrer Radford…une haine viscérale pour Logan »
- « Quand est-ce qu’on part ? », croisant les bras pendant sa transition
- « Un commando sera là pour encercler les lieux, la police nous assistera. Les éclaireurs n’ont signalé aucun signe de vie là bas »
- « J’escorterais Masri et Drakov jusqu’au 3ème étage »

Carrell l’affligea d’un regard pathétique et d’un sourire déplorable et courbé plein de sarcasme. Et quoi encore ? Un diner romantique saupoudré de quelques poèmes mystiques sur la ressuscitation pour la charmer ? Braxton allait bien finir dans la Baie s’il avait vent de ce genre d’idée grotesque.

- « Quoi ! », désapprouva-t-elle en retour « Il a aussi ses propres éclaireurs ! Il sait reconnaitre un raid de la moitié des fédéraux de la ville à une visite de courtoisie »
- « Je ne m’occupe pas des consignes. On vous briefera en chemin, départ dans cinq minutes »
- « Une opération au vinaigre en vaut deux ? », le prévint-elle

Le pathétique cédait à l’amusement sournois sur le rictus de l’agent fédéral avant qu’il ne quitte la pièce, tout en lui tournant le dos.

- « Hmm…A l’allée aux cafards, je préfère ce surnom là justement, la Vinaigrerie », sobriquet réputé de la CIA depuis quelques décennies désormais
- « Alors Braxton ne ferait pas bon ménage dans les eaux de la Baie… »
- « De même pour vous si vous changez de camp »
- « J’avais oublié, je suis censé gagner la confiance de Jack pour mieux le trahir… »
- « Je ne suis pas certain qu’il viendra » déployant une dernière risée lors de son départ


- « Ca correspond au signalement », déplora empathiquement le policier au téléphone

Les sirènes de polices qui cadençaient auparavant près de la villa d’Alan Bauer n’avaient rien de séduisant pour la femme qui sanglotait dans son salon, entourée du service de protection du secteur et quelques officiers de police qui récupéraient les derniers témoignages des voisins.

- « Au risque de passer pour l’Américain moyen et de perdre toute crédibilité au bureau, je vais me laisser tenter par le fast-food, Lucy insiste, tu sais comment elle est. Je sais, tu as ton régime, peut-être une salade césar ? Si tu veux quoique ce soit, rappelle-moi, ou plus simple, décroche. Je prédis environ une demi-semaine de file d’attente, ça te laisse le temps de la réflexion et ça me laisse préparer la prochaine réunion des parlementaires...Venez comme vous êtes hein, tu parles d’un slogan, ca va finir en ketchup sur la cravate »
- « Le mec derrière est en train de klaxonner papa, raccroche »


Le message datait de la matinée, et le jeune bleu ne jugea pas nécessaire de récupérer la bande du répondeur, mais recopia en résumé la conversation par précaution.

- « Le diable est peut-être dans les détails, mais ça n’accusera personne fiston », délia l’homme qui venait d’entrer dans la pièce

La femme avança vers lui d’un pas solennel et l’enlaça chaleureusement dans ses bras.

- « Sofia, je suis navré »
- « Merci d’être venu Mike », rembrunit d’une larme fugitive
- « On ne s’est pas encore prononcé, donc n’imagine pas le pire. Quand est-ce que tu l’as vu pour la dernière fois ? »
- « J’ai tout dis à la police. C’était avant le gala de Nate Sorensen. Il disait qu’il était lié à une multinationale, et que c’était une affaire… », en réfrénant le débit verbal « E…excuse-moi, tu as pris tes congés non ? »
- « Je dois encore faire un passage par la cellule anti-terroriste. Si tu veux que je fouille quelque part, que je déterre un vieux dossier, je suis ta taupe. Je ferais quoique ce soit pour vous aider, alors si je dois pointer hors de ma taupinière… »


Interné dans un suaire de grains de terres, sous les ondulations de la poussière qui fumait au devant des phares de la voiture, le corps était enseveli par les écailles mortuaires et ne laissait plus déborder qu’une tête épanchée de sang. Aucune texture n’était clairement reconnaissable, la lapidation avait purgé la moindre expression sur le visage pour ne laisser déferler que les entailles fécondes causées par les pierres. Les balises et gyrophares de police arrosaient la scène du crime d’opalescences rouges et bleues quand un des inspecteurs de la Criminelle vint sentencier la médiation autour de l’identité du lapidé.

- « Le légiste est prêt pour l’expertise. A priori, quelques contusions post-mortem mais je ne veux aucun communiqué sur l’aspect religieux du meurtre. Si c’est bien notre homme, le capitaine annoncera la nouvelle à la presse ce soir, mais les fédéraux doivent être prévenus »
- « La piste des fondamentaliste tient la route. Il prônait la réconciliation avec le Moyen-Orient depuis la crise, certains djihadistes n’auraient pas apprécié son implication »
- « Contentez-vous d’éloigner les médias de la scène. Personne ne doit voir le corps, ou ce qu’il en reste, d’un président de la Chambre des représentants dans cet état »


L’immense plaine désertique était violée de sa quiétude naturelle par le serpentement de la bécane qui érigeait au ciel un brouillard ocre. L’océan sableux semblait infini, sans frontières devant Caïn qui avait oublié la présence derrière lui, jusqu’au point où une infrastructure se déclara peu à peu au nord, crêtée d’un dôme argenté. Il songea d’abord à un observatoire par la forme et les dimensions de la coupole, mais en toute logique, il n’avait pas fait tout ce chemin pour observer les étoiles à la nuit tombée. Une fine silhouette au loin engagea deux tirs de sommation devant l’enclos grillagé, qui périmètrait des fortifications militarisées sur une longueur d’au moins 500m, et autant en largeur, d’après ce qu’il pouvait en juger.

- « C’est ici, ralentir maintenant », consigna l’afghan dans son dos, à haute voix

La silhouette devenait limpide à mesure qu’il s’en approchait, puis s’arrêta finalement à ses pieds en laissant tourner le moteur. Plusieurs charpentes de guets étaient édifiées aux quatre coins de la zone restreinte. Deux tireurs d’élite plus un tireur à arme lourde dans chacune d’elle, une batterie défensive anti-aérienne pour repérer et détruire tout danger en altitude, une dizaine de patrouilles en relais à l’intérieur et en dehors. Caïn passait à présent sous une galerie de claires-voies métalliques, fouillé aux rayons x, puis au corps à corps. Les soldats, puisqu’ils étaient vêtus de treillis, étaient américains, sans le moindre doute désormais. Une unité mobile postée dans les rocheuses, remarqua-t-il quand un reflet traitre scintilla au loin, probablement une paire de jumelles. Des mines, camouflées à la couleur du sable au seuil de la clôture, si d’aventure quelqu’un passait les guets, le grillage haut de six mètres, et la manche de barbelés. Sans parler des chiens, des caméras qui excluaient le moindre angle mort, des détecteurs de mouvements, réalisa le soldat en progressant dans l’enceinte. Un nouveau mur de Berlin.

Et l’œil céleste ? Les afghans semblaient définitivement hors du coup, peut-être payés par des contribuables américains pour ne pas s’en mêler, ce qui le laissait perplexe quant au sort du dissident qui l’avait mené ici. Oui, les afghans ignoraient aussi bien que lui ce qui se tramait ici, Hendersen devait avoir tout une colonie pour rediriger les satellites. Mais les russes ? La résistance afghane moudjahidine avait été financée par la CIA, résistance antisoviétique accrue au moment de la réexpansion d’Old Fates, peu avant la dissolution de l’URSS. Celle-ci coïncidait étrangement avec l’entrée en lice de Nate Sorensen, et son infiltration au directorat d’EuriTrans. Constellé de telles évidences, Caïn ne parvenait à trancher entre Hendersen, réapparu comme un fantôme qui avait disparu depuis des années et qui avait réponse à tout…Et puis Brainer, à qui il devait tout, surtout son investigation autour de l’OIS. La réponse était-elle donc sous ses yeux depuis le début, se demanda-t-il ? Le Kremlin était enclin à la paix civile et soutenait des reconstructions ponctuelles depuis la première guerre, alors malgré les pièces manquantes, il pouvait conclure, certes hâtivement, que Sorensen manipulait la compagnie énergétique pour détourner les fonds alloués à la reconstruction, afin de sécuriser ce site dissimulé à Washington. Au mieux, l’œil céleste russe était borgne, et aucune approche sur le terrain n’avait pu être envisagée pour eux.

On l’escorta dans le sein du dôme, après une barrière de sécurité et un protocole d’identification tandis que Hamza avait disparu sans qu’il ne s’en rende compte. Une pente escarpée de ciment pour descendre dans les profondeurs du site, qui lui fit envisager l’environnement comme une base pauvre de la NASA, pourtant improbable en Asie Mineur.
Il entra dans le ventre de la bête par deux portes monumentales pouvant résister à tout assaut, puis fut guidé de passerelles en passerelles, tel le périple de L’Enfer de Dante.


Danny Caïn manqua d’oxygène quand il contempla le spectacle de ses propres yeux, manquant presque de s’étouffer silencieusement. La coupole semi-rétractable était lentement décapotée, laissant filtrer la lumière solaire dans le hangar aménagé. Il la sentait quasiment corrosive sur ses joues, et même casquetté par sa main, la persistance des rayons l’aveuglait. Il levait la tête plus haut qu’il n’aurait du le faire pour regarder les étoiles, halluciné par ce qu’il voyait : une série de rampes de lancement pour missiles nucléaires.

- « C’est la première fois que ces gars voient le jour de toute leur vie »

Caïn tangua du regard, loin de ne pas reconnaitre ce timbre de voix qu’il ne pouvait oublier.

- « Donovan…je croyais que… »
- « Pendant que mes associés de la Coalition renversent le continent pour trouver ce site, Washington, le Nevada, le Texas…on transige ici avec le diable »
- « Sombres Soleils, c’est donc… ? »
- « Sombres Soleil est dans le ciel, en partie. Cet endroit, Oblivion », méditant la démesure de l’œuvre « Une partie de la nébuleuse. Tu crois sincèrement que nous aurions fait tous ces efforts pour quelques misérables missiles ? Allons… »
- « La Russie est à portée de main »
- « Et en plus, si nous touchons le sol américain, les russes seront les premiers incriminés »
- « De quel coté es-tu… », fatigué par la nuque incliné vers les rampes juchés une cinquantaine de mètres au-dessus de leurs têtes
- « Combien ta prédiction a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu’au jour où il s’arrêtera fixé. Au-delà, tout est abime, éternité, dont l’œil ne peut atteindre la fin »
- « L’Apocalypse ? »
- « Le Paradis perdu, de Milton »
- « Alors voila comment le retrouver », interrogatif sans en être certain, d’une seule voix dissonante qui ne masquait qu’à moitié son effarement, comme si la parole trahissait la pensée


Jack saisissait le crossover pour retrouver Matters, alors que Sorensen venait juste de découvrir Alan Bauer inconscient.
Caïn était secoué par la découverte de cette « nébuleuse » de guerre.
Les enquêteurs de la Criminelle s’agitaient autour du corps enlisé dans la terre.
Masri et Drakov, cachés par un drap noir enroulé autour du visage furent placés dans deux véhicules séparés. Cassandra montait avec Martins et Carrell.


[04:58:32]


L’adhésif de gaffer noir collé de la plainte à la vitre barytonnait dans toute la galerie, esquissée de toiles translucides qui devaient recouvrir la peinture encore fraiche. L’étincelle lunaire renonçait alors, chaque fenêtre était condamnée pour empêcher toute visibilité depuis l’extérieur, tandis qu’une grappe de caméras de sécurité dans le quartier enregistrait les axes de rues devant le Musée International de l’Espionnage. Elle déposa le ruban sur un socle pour cordons électriques – le courant fonctionnait depuis la semaine précédente – et jeta un aperçu sur le split-screen des caméras à l’entour, diffusé sur ordinateur portable.

- « Tu es sûr qu’ils savent ce qu’ils font ? », s’enquérit-elle à Gabriel Radford, qui examinait à distance la discussion entre les deux hommes de l’autre coté de l’étage aux fondations à peine amorcées « Si tu n’avais pas réagi à temps dans la voiture… »
- « Il le fallait, pour nous exfiltrer », amoché de plaies embrasées de sang sec « J’ignorais qu’ils prendraient ce risque. Une veine qu’ils étaient sur les lieux avant les hommes de Logan, qui doivent surenchérir sur mon prix. On ne peut plus faire confiance à la CIA, ni personne »
- « Et pour Masri, et Drakov ? »
- « Ces gars là s’en chargeront », penchant le crane pour désigner les deux individus en pourparlers, dont l’un collait un plastique au mur bétonné « Et après ils nous protègeront. Ils nous feront sans doute disparaitre, comme si nous n’avions jamais existé »

Gabriel Radford songea évasivement à Jack, au temps où Kim entrait à peine dans l’adolescence. Aucun des deux ne tenait à mélanger professionnel et privé, mais ils s’étaient déjà retrouvés à diner ensemble avec leurs femmes et filles respectives. Et Radford s’était toujours demandé comment Jack pouvait rester si détaché sur le terrain, et devenir le parfait père de famille en rentrant. Linda accusait quelques années de plus, un autre tempérament, mais il eut le sentiment d’avoir désappris ce qu’était le contact humain. Sa propre progéniture, il redoutait de la toucher, d’y laisser transparaitre quelque chose, comme par mécanisme d’autodéfense. Malgré tout, il risqua une approche chancelante en cachant médiocrement son anxiété, et posa son bras sur l’épaule de sa fille.

- « Je te protégerais. Je sais qu’on ne peut pas enterrer le passé, que les souvenirs ne cessent d’hanter notre conscience, mais je ferais de mon mieux. Je ne cherche pas à…je ne cherche pas à remplacer ta mère, mais tu es ce qu’il me reste de plus précieux. Et c’est notre meilleur créneau pour éviter de comparaitre aux procès »

Linda fut aussi embarrassée que lui, déjà par la tendresse qu’il s’efforçait d’expurger, puis parce qu’elle ne pouvait oublier qu’il s’était servi d’elle pendant des années. C’était au-delà d’une hantise. De plus précieux parce que tu n’as personne ?, sans oser le prononcer, ou bien parce que je suis ton seul lien avec elle ? Il se démenait pour paraitre sincère à ses yeux, mais savait-il même ce qu’était la sincérité ou l’engagement ? Etait-ce une autre manipulation pour échapper à la peine de mort ? Elle était prise entre deux feux, revenue à Washington pour le pousser à comparaitre, et désormais poussée à se fier intuitivement, à la lueur du hasard, à ses sentiments ou à ses suspicions sans doute paranoïaques.

- « Tu veux t’engager sur la parole d’un homme qui était ta cible à Minsk », remémora-t-elle
- « Drakov… », hésitant sur ses réminiscence qu’il jugeait peu utile de lui dévoiler « Drakov agissait pour moi à Minsk. Enfin, ce que je croyais. Mais c’est du passé, il m’a proposé de le suivre avec sa compagnie. Et ces gars sont avec lui »
- « Cette…compagnie, tout le monde en parle mais personne ne l’a jamais vu, d’après toi »
- « Old Fates. Entre ne jamais exister et masquer des preuves, une nuance très fine : une conscience pour nous rappeler que les choses ont bien existé un jour. Sans ça, le sage devient le fou aux yeux des autres. C’est plus ou moins la même chose je crois… »






[04:59:57]
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 Message Posté le: Lun 16 Avr 2012 - 20:14    Sujet du message:
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Aïe, près d'un an que je n'ai pas posté ici...La fan-fiction n'est pas du tout au point mort, mais en raison d'un emploi du temps très chargé ces derniers mois, je n'ai avancé qu'à petit pas dans la rédaction. Le problème qui se pose est que j'en suis à 15 pages et ce que j'ai raconté était censé ne tenir que sur 20mn de temps réel. Je pense donc à sortir un double épisode final pour clôturer la fan-fic, en profitant de mes petites vacances pour avancer un peu (pas évident, étant donné que le peu de temps libre que j'ai, je suis censé le consacrer à mes recherches universitaires Razz)

Aussi, compte tenu du temps qu'il m'a fallu pour écrire cette saison, j'hésite à rédiger la dernière partie de ma fan-fic, se déroulant à une autre époque (épisodes 19 à 24). Tous les lecteurs ont déserté le forum, donc je ne pense pas qu'une telle tâche serait vraiment utile, et peut-être vaut-il mieux que je me concentre sur l'écriture de mon roman après la publication de ce double épisode.
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 Message Posté le: Ven 27 Juil 2012 - 3:57    Sujet du message:
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Petite mise à jour : mon double épisode final vient d'atteindre 30 pages et je pense en écrire encore une dizaine avant d'achever cette saison sur le plus gros twist que j'ai pu écrire (si bien qu'il change toute la lecture/compréhension de l'ensemble). Rien de simple à boucler tellement d'intrigues, à dire adieu à tant de personnages, si bien que la longueur s'est progressivement rallongée pour faire intervenir encore plus de retournement de situations. Je ne sais pas si c'est ce que j'ai fait de meilleur, mais l'intensité y est du début à la fin, manquerait plus que du Hans Zimmer en fond sonore Smile

Petit détail qui a son importance : une fois l'épisode achevé et publié, je prendrais quelques heures pour harmoniser la mise en forme de cette 4ème saison et je mettrais les 24 épisodes en téléchargement libre sur plateforme (mediafile probablement), Word et PDF. On sent clairement le décalage stylistique entre le début de cette saison 4, commencée il y a plus de 4 ans ( Embarassed ) et ce dernier épisode, qui prend enfin forme sur le plan littéraire, ce qui explique aussi sa longueur.

Donc voila, un peu de patience encore et ce sera fini, maintenant que j'ai terminé mes trois mémoires en 4 ans je reprends la liberté de pouvoir écrire et clore cette saga Surprised
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 Message Posté le: Sam 27 Oct 2012 - 1:09    Sujet du message:
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Et les trente pages se transformèrent en cinquante pages Laughing

L'écriture se poursuit régulièrement, je viens d'écrire la dernière scène autour du personnage de James Matters. Il ne me manque plus qu'à boucler deux scènes, qui tiennent sur environ 10 minutes de temps réel. La longueur de l'épisode s'explique notamment par des passages descriptifs et introspectifs plus développés que d'habitude (et que dans les fan-fics en général), dans la mesure où je considère la rédaction de cet épisode comme un bon entrainement à une future rédaction plus "publiable". Je détaille donc davantage, plutôt que de me cantonner à un : "Il traversa le couloir et fut pris de stupeur. Dialogue. Il rebroussa chemin et attrapa son arme. Action. Dialogue.". J'espère par là donner plus de profondeur aux personnages et à mon récit, donc j'espère que vous, mes chers lecteurs, prendrez autant de plaisir à la lecture que je n'en prends à l'écriture ! Cool

Un petit spoiler teaser sur la fin de l'épisode : la dernière scène sera centrée sur Jack et trois autres personnages (rien que ça). Un ultime lien avec Crépuscule n'est pas à exclure, histoire de bien boucler la boucle...
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 Message Posté le: Ven 19 Avr 2013 - 13:14    Sujet du message:
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J'ai le plaisir d'annoncer que le tout dernier épisode qui va clore ma fan-fiction est enfin terminé ! Smile (après beaucoup d'attente, et je m'en excuse encore). Il s'agit finalement d'un triple épisode final, déjà pour concorder avec le nombre de pages, qui s'élève à un total de 65 (!!!, vous comprenez donc pourquoi ça m'a pris tout ce temps), puis parce que j'aimais pas l'idée de finir sur un nombre impair d'épisodes Laughing

Au final, vous pourriez tout aussi bien voir ce final comme un seul épisode plus long et dense, à la durée d'un long-métrage...Même si je n'exclue pas encore la possibilité de rédiger un jour proche 4 derniers épisodes, pour atteindre le chiffre de 24 épisodes, il faut bel et bien considérer ce final comme la fin de la mythologie Jack Bauer.

Je serais ravi d'écrire une trame de 4 épisodes (que j'ai en tête depuis 4 ans) et qui ferait en un sens figure de spin-off, puisqu'ils se dérouleraient quelques décennies plus tôt...Revenir à la forme classique des 15 pages par épisodes, et une intrigue assez épurée, dans la mesure où il n'y aura pas autant de personnages et situations. Bref, j'appelle à la prudence, mais si j'en trouve le courage parmi mes divers projets, j'écrirais cette dernière partie à partir de cet été ! Mais j'y reviendrais...

Je vais passer les jours à venir à relire 2-3 fois l'ensemble (65 pages, ça fait long Wink ), ajouter quelques retouches sur la forme, puis je publierais l'épisode ici. Je mettrais aussitôt à disposition des liens pour télécharger le fichier en Word et PDF. Patience, la fin est proche !! Twisted Evil
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 17:00    Sujet du message:
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Nous y sommes les amis Smile Après huit années de belles aventures, ma fan-fiction s'achève sans doute ici, au terme d'un unique épisode en trois parties. Étant donné que ce final est long de 65 pages, il faudra plusieurs messages pour publier l'ensemble de l'épisode.

Évidemment, j'ai pris un malin plaisir à conclure chaque intrigue de façon concise tout en laissant quelques portes ouvertes, ce qu'Umberto Eco appelle une œuvre ouverte, vous laissant interpréter à votre guise la suite de certains évènements. Je voulais faire quelque chose qui se rapprochait de Lost ou bien encore d'Inception, une histoire à théories, toutes étant quasiment aussi plausibles les unes que les autres. Et j'ai moi-même mes préférences (sur ceux qui disent la vérité, sur ce qui se passe réellement), mais paradoxalement je ne considère pas qu'un auteur ait la dernier mot sur son oeuvre. C'est pourquoi j'aime assez mettre à nu le concept d'omniscience, et alterner entre différents types de narration, comme vous le verrez.

Alors que promettre ? Beaucoup de rebondissements, de fatalités et destins retournés, d'actions, de drame...j'ai eu le temps de faire murir tout ça pendant plus de 3 ans, fortement influencé par des finals aussi forts que ceux de The Shield par exemple. Je ne crois pas foncièrement en une conclusion négative ou pessimiste de cette histoire, et je ne souhaitais pas trop épiloguer avec des considérations philosophiques...mais davantage achever pour de bon l'histoire de Jack Bauer, ses traumatismes et ses contradictions. C'est en quoi je pense qu'il s'agit d'un bel hommage à la série et au personnage, tout en renversant volontairement certains codes strictes de la série, pour porter ainsi une certaine réflexion sur le temps réel.

Mais vous en jugerez par vous-mêmes. J'espère que cet ultime épisode sera à la hauteur de vos attentes. Une bonne lecture à tous Smile

PS : je mettrais bientôt à disposition l'épisode en format PDF. Par souci de droit d'auteur, dans la mesure où je souhaite plus tard reprendre mon histoire en en modifiant certaines caractéristiques, j'ai déposé le contenu intégral de cette saison sous copyright, ce qui me permet d'en être l'unique titulaire des droits. Merci pour votre compréhension.


Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack :

Le corps de Rosenberg devait disparaitre avant que les autres membres de la Coalition ne s’alarment. Alan Bauer emmena Jack à l’institut Carnegie pour procéder aux derniers réglages afin d’activer Sombres Soleils et lui révéler les idéaux d’Old Fates. L’ancien Delta profita d’un moment de panique pour s’échapper et s’allier à Amaya, le second de Yanaka, dans l’objectif de retrouver l’espion de la CIA chez les chinois, et alors en terminer à jamais avec l’Agence. Il devait donc retrouver Karamazov, en accordant cependant une faveur au yakuza : lui livrer James Matters, en passe de rejoindre l’ambassade pour fuir le pays, une fois l’état d’alerte baissé.

Peu convaincue du témoignage de Cassandra, la CIA avait fait venir deux ex-délégués de l’OTAN liés à Crépuscule pour confirmer la thèse du mensonge de Radford. Pour éviter d’être inculpée pour une rétention d’information fictive, elle spécula sur les troubles de mémoire qui avaient touché Jack par le passé, et chercha une issue de secours. Elle révéla que Radford se terrait au Musée International de l’Espionnage, mais que l’Agence devait emmener Drakov et Karamazov pour espérer le retrouver. Alors que l’intervention se préparait, Jack allait se jeter sans le savoir dans la gueule du loup pour mettre la main sur Karamazov.

Caïn s’échappait du refuge des dissidents en piégeant les Forces Spéciales pour se rendre dans une zone fantôme à quelques kilomètres, où se levait un large dôme dans une infrastructure grillagée. Reçu par Hendersen, le soldat réalisa qu’il se trouvait près d’une rampe de lancement nucléaire qui n’était, d’après son créateur, que la face visible de Sombres Soleils.

Les efforts de Slattery pour retrouver Brainer et Sorensen contrebalançaient avec la découverte de Caïn. Certain de pouvoir retrouver Serpico dans l’heure, qui s’avérait pourtant n’être qu’une fausse piste vers AE/Dune, le contre-espion menaça Valajdopov et la Russie de représailles collatérales s’il était arrivé quelque chose au Président de la Chambre. L’émissaire du FSB clamait son innocence, mais malgré tout, le corps de Brainer fut retrouvé dans un terrain abandonné. En promettant réparation, et donc une entrée en guerre, Slattery était-il au courant des installations en Afghanistan, qui pouvaient toucher Moscou dans les plus brefs délais ? La confirmation officielle de la mort ne Brainer n’allait pas entrer dans l’oreille d’un sourd, pourtant déjà préoccupé par le commando devant le Musée et la traque d’AE/Dune.

Episode 18, épisode 19 et épisode 20 : (05h00 - 08h00)

Ces événements se déroulent le jour de l'opération Sombres Soleils, entre 5h et 8h du matin, heure de Washington DC.




« Est-ce qu’il a été retourné ? Comme devant le plus lisse des miroirs ? », en percevant ces mots comme de la vapeur sonore, les yeux bandés.



[05:05:11]

− Toutes les raisons de ne pas croire une belle femme −

Le panneau publicitaire à l’effigie d’une Eve irrésistible qui respirait l’innocence, et pourtant, mordait secrètement le fruit défendu, était en train de chauffer sous les néons en suspension qui ne s’éteignaient jamais. L’espion piégé par la femme séduisante, et le touriste piégé par le rôle romancé que proposait le Musée International de l’Espionnage avec cette accroche qui soulevait la curiosité des passants. On aurait pu écrire « n’ouvrez pas cette porte » que tout le monde allait se ruer dessus.

Le paradoxe était étrange, releva Ned Martins, arrivé avec la première équipe d’intervention au sol : pourquoi une publicité pour inciter les gens à se rendre au Musée alors qu’ils étaient précisément déjà là pour ça ? Le tour était déjà joué, cette femme sur l’affiche n’avait qu’à tendre la pomme écarlate pour rendre sa cible léthargique puis délirante. Mais celle-ci, ces visiteurs, s’étaient aventurés dans ses bras de leur propre gré. Et ainsi, le délire, était-il même possible de se rappeler de son commencement ? Slattery aurait été catégorique, songea-t-il : c’était l’effort de mémoire qui faisait le délire.

- « J’ai un visuel sur le toit, le ciel est dégagé », ventila une voix dans la radio sous la nuit unanime. « Le commando tactique est en approche ! »

L’adjoint au directeur se situait à l’angle du Warder Building et son Spy City Café, qui voisinait l’antre du Muséum, l’Adams Building. Comme si le ciel allait lui tomber dessus, il inclina sa nuque à la renverse sous l’escalier métallique de secours qui se hissait jusqu’au cinquième et dernier étage du Warder, dans la rue perpendiculaire à l’entrée principale. Le directeur de l’attraction avait été réveillé à l’eau froide, considérant qu’en raison des travaux, les fenêtres sud-est du troisième au cinquième étage pouvaient avoir été cloisonnées au gaffer, et que cela pouvait expliquer le repli stratégique des suspects à ces niveaux.

Le bâtiment blanc de verre qui surplombait les deux Buildings par l’arrière était mobilisé par deux tireurs d’élite qui désespéraient un visuel sur l’édifice couleur ocre. Le reste de l’unité était en attente, ou avait investi une partie de rez-de-chaussée par répartition individuelle. Au seuil de la pierre angulaire, où paradait l’inscription espionnage à la verticale, Cassandra Evans dénombrait les agents pour connaître les issues verrouillées.

- « Le Congrès évincerait Braxton pour un chat de gouttière trop bruyant », contracta Martins, entre la devanture du café et les barrières de sécurité au bord du trottoir.
- « Nos deux fauves vont peut-être faire des vagues. Tout le monde est si tendu. »
- « Si l’opération fait le moindre bruit, le niveau d’alerte maximum est déclaré officiellement, après ce qui s’est passé sur la Baie et l’attentat devant les bureaux du Département. »
- « Vous ne pouvez pas piéger Radford sans vous attendre à un tour de magie. Ils sont isolés et connaissent le périmètre, un coup de feu est vite parti. »
- « Sauf si vous établissez le contact avec lui », en traversant le carrefour pour rejoindre le van de surveillance qui précédait une Mercedes noire teintée.

Le directeur des opérations claqua silencieusement la portière du véhicule, accompagné par son chauffeur, puis se dégagea du champ lumineux qui dévorait une partie du bitume.

- « Le Conseil de Sécurité ne veut pas d’une négociation à l’amiable, l’affaire doit être traitée dans l’heure au risque de faire grimper le seuil d’alerte », imposa Braxton autoritairement en se déplaçant vers son adjoint et Cassandra. « Radford doit savoir que vous êtes là, que nous sommes prêts à répondre à sa demande et que nous encerclons les lieux. Comme il suppose que nous allons le doubler, vous êtes notre meilleure carte, Cassandra. »
- « Je dois aller là haut et lui laisser croire que je suis de son côté ? », entrant dans le van pour être équipée d’un micro.
- « Allez au point de rencontre, et dites à Radford que la CIA lui tend un piège dehors pour repartir avec Drakov et Masri, qui ne vont plus tarder. Que, comme l’intervention doit être discrète, aucun commando ne se situera sur le toit. Les termes de l’échange, du moins ce que vous lui ferez croire : on accepte de lui envoyer une belle paire de saints…mais il doit nous donner Linda Radford comme assurance. »
Elle pressa l’adhésif sur sa peau pour faire tenir le fil sous la chemise et enfila sa veste en cuir brun par-dessus. Le technicien harponna alors son casque pour entendre le retour audio.

- « Il n’y aura pas de terrain neutre pour l’échange », fit-elle remarquer.
- « Après avoir transmis le message, vous revenez chercher Drakov. L’échange se fera au premier niveau du Warder.»
- « Jamais il ne livrera sa propre fille… »
- « Il l’a déjà fait une fois. Vous savez être persuasive, trouvez quelque chose. »
- « Je peux ? », demanda nerveusement Martins afin de s’isoler un instant avec elle.

Le DD-O acquiesça et les observa à distance, avant de s’entretenir avec le chef de la police qui s’était déplacé dans la confidence, avec quelques hommes en stand-by.

- « Braxton vous accorde sa confiance parce qu’il sait que si vous violez notre deal, les charges retomberont sur vous », prévint Martins en gesticulant autour d’elle.
- « Il n’est pas seulement question de moi. Jack a aussi droit à sa propre paix. Avant de chercher à s’évader à l’Agence, Radford m’avait murmuré son plan à l’oreille. L’extraction devant le Département, le lieu de rencontre, m’arranger pour faire sortir Drakov et Masri, enfin Karamazov, ou appelez-le comme vous voulez. »
- « Quelle promesse a-t-il fait pour effacer sa dette envers vous ? »
- « Jack est ici d’après lui. Je n’ai aucune raison de m’écarter de notre accord, mais si je suis là c’est pour lui, peu importe ce qu’il adviendra de Radford ensuite. »
- « Bon sang… », figé sur place, le regard dans le vide. « Radford laisse pendre l’hameçon, et dès le départ, vous envisagiez de le duper en partant avec Jack… »
- « Ned, le marché sera respecté. Je suis l’appât…Avec une telle prise, la CIA refoulera la commission d’enquête et… »
- « Cassandra », la cernant à nouveau, subitement glacé par son regard en approchant la bouche de son oreille pour échapper à la perspicacité de son supérieur. « Je ne sais pas comment vous l’annoncer. L’Agence ne le sait pas depuis longtemps. Jack…cette histoire a mal tournée. »

Elle recula machinalement, comme si elle désirait secrètement que les mots qu’elle redoutait ne viennent jamais à elle, et plissa l’entre-sourcil par un semblant de déni.

- « Qu’est-ce qui a mal tourné ? »
- « Son appartement a pris feu pendant qu’il était dedans. Quand on est arrivé sur les lieux, tout a commencé à s’effondrer. On a rien pu… »
- « Vous l’avez vu, de vos propres yeux ? Et personne n’a rien pu faire ? Qui était là bas ? Pourquoi personne ne l’a couvert ?? »
- « Personne n’a rien vu venir. Et Radford sait comment prendre par les sentiments. De longs cheveux blonds, un soutien-gorge et il aurait fait la parfaite espionne du KGB », se risquant à détendre l’atmosphère d’un calme pesant.

Elle respira de plus en plus péniblement, par des vibrations effrénées qui la firent fuir impulsivement jusqu’au coin de rue pour s’isoler contre une vitrine d’agence de location immobilière. Martins pointait au-delà de son épaule, à quelques dizaines de mètres derrière elle quand la rapidité du souffle s’accentua jusqu’à la crise de panique. Cassandra se laissa glisser du dos pour s’asseoir en vacillant, les mains qui enserraient les genoux pour reprendre le contrôle, et lança un aperçu subreptice dans l’allée, où Braxton et Martins se consultaient avant d’envoyer Drakov dans la ruche à l’honneur des traitres et espions.

- « Les charges ont été posées près des transformateurs avant l’arrivée des fédéraux », signala le responsable de l’extraction de Gabriel et Linda Radford, à la lueur d’une lampe à piles. « On doit les activer avant l’aube ou les unités aériennes pourront les repérer. »

Radford enclava un œil dans l’espace millimétré découpé dans le gaffer pour apercevoir le panorama restreint, qui ouvrait sur la rue principale face à l’entrée. Il y distinguait du mouvement, quelques ombres opaques qui s’agitaient dans un silence de cathédrale.

Alors que la CIA l’avait tout juste accueilli à bras ouverts il y a quelques heures, sa conversation avec Mikhael Drakov sur le toit de Langley l’avait convaincu de se tourner vers Old Fates. Puisque le président ne lui avait pas accordé sa grâce et qu’il était dans le collimateur de tueurs à gages, Radford estimait que les ressources de cette compagnie permettaient de retrouver Karamazov et faire chanter Charles Logan. Le programme de protection des témoins, être contraint de s’accrocher à la barre des accusés au procès, révéler avoir menti sur Crépuscule, laisser sa fille à découvert…le compromis ne lui laissait pas d’avantage sur la situation, à moins de disparaitre, et en tout honneur, sous le nez des fédéraux. L’austérité sur son visage s’effaça pour y substituer une anxiété paternaliste quand il posa son attention sur elle. Il ressentait pour la première fois un sentiment de responsabilité envers sa fille. Se tirer d’ici au prix de quelques blessures de guerre, c’était à envisager, mais la prendre sur ses épaules en traversant les tranchées…Une odeur forte − semblable à du soufre, mais ce n’en était pas − lui montait au nez, mais bien décidé à ne pas renifler une mauvaise intuition, Radford se pinça le nez et poursuivit sa retraite.

[05:09:43]

La sueur perlait sur le front de Jack, comme si sa peau menaçait de s’embraser aux premiers rayons du soleil, impatients d’envahir le bleu céleste. Il changea de fil sur la bretelle d’autoroute aux portes de la ville, en repoussant du visage les phares éblouissants qui le persécutaient de chaque côté, puis décolla ses mains du volant pour essuyer la transpiration. Son téléphone sonnait depuis une quinzaine de secondes déjà sans même qu’il ne s’en aperçoive, prenant ensuite conscience du vibreur qui faisait trembler l’allume-cigare.

- « Bauer. »
- « L’avocat de M. Yanaka vient de me contacter. D’après les clauses de sa détention conditionnelle, il a été informé d’un transfert provisoire de Masri il y a quelques minutes. »
- « Vos hommes ont pu le pister ? », incertain de reconnaitre la voix du bras droit de Yanaka.
- « Des ouvriers en probatoire qui pavent l’autoroute à la sortie de Langley, ils m’ont signalé le passage d’un convoi minimal vers la 295. On a attendu de voir où ils nous menaient : au quartier Penn, au nord de Pennsylvania. »
- « Le Q.G. du FBI ? », alors que la batterie du téléphone faiblissait.
- « Pas si on s’en réfère à l’intervention de la police. C’est le Musée de l’espionnage qu’ils visent. L’information n’est pas confirmée, mais je vous conseille de prendre cette direction. »
- « Dès que… », subitement essoufflé. « Dès que Masri me donne mes renseignements, je m’occupe de Matters… »
- « Le Bureau et la CIA ne se disputent plus les lauriers. Le contre-espionnage n’est pas prêt d’acquitter son effectif pour le retrouver, et la mafia ne veut pas se compromettre en s’impliquant dans l’opération. Prenez Matters comme une dette envers nous. »

L’interlocuteur avait raccroché, et alors que Jack paraissait se dissoudre sous l’effet de la canicule malgré la climatisation, le pick-up dévia de sa direction, pour s’expatrier sur la voie de gauche en manquant de peu la collision avec le terre-plein central. Soit je négocie ma liberté en mettant la main sur Masri et je laisse le champ libre à James. Soit je pars le retrouver avant les fédéraux, et Masri sera à tout jamais hors de p…La voiture se fit lacérer par le séparateur en ferraille quand Bauer commença à réagir pour reprendre de la stabilité, effaré de son inconscience qui semblait se propager. Quand Slattery lui avait injecté ce sérum de vérité dans la journée, il avait dû, par mégarde, le contaminer de ce fléau égyptien. En un sens, toute la poussière du sol s’était changée en moustique, et désormais, il se sentait perpétuellement piqué par un germe de folie à propos de l’existence et l’obsession envers cet agent dormant. À un tel point que cette obsession était devenue plus importante que la raison qui l’avait guidé toutes ces années : l’aspiration à sa propre liberté, tout cela pour cesser de n’être, à son tour, qu’un fléau pour les autres.


Penché sur la passerelle du second niveau qui surplombait les installations balistiques, Caïn restait stoïque, pareil à une statue de Pygmalion en mémorisant les étapes logistiques qui servaient à lancer le compte à rebours. L’histoire se répétait ? Rien n’était plus faux se persuadait-il depuis des années, ce n’étaient souvent que des impressions de déjà-vu, mais celle-ci lui fit aussitôt songer à l’issue de l’opération Crépuscule, que Caïn connaissait jusqu’au bout de ses ongles, embrumés de sable humidifié par la sueur.

Il avait précisément été engagé au FBI pour monter un dossier sur Bauer cette année-là, sans jamais en connaitre les aboutissements. Il savait juste que Hendersen s’était chargé de le recruter pour remplir cette paperasse, et se servir des informations tout en restant à couvert. Maintenant qu’il savait pour Old Fates, le soldat en inférait que son ancien mentor au Bureau Fédéral collectait les renseignements dans l’ombre de la Maison Blanche et de la Coalition.

- « Même pour un grain de beauté au milieu des couilles, il doit le savoir… », à haute voix, en ricanant du nez, sans être entendu.
- « En trois films Hannibal Lecter n’a pas cligné des yeux une seule fois. Je commence à croire qu’il y a un lien de parenté » releva Hendersen en le prenant par l’épaule, la cigarette vissée entre les phalanges.
- « Tu hérite plus de ses talents par ton don de disparition et de réapparition. »
- « Relâche tes épaules petit, ce n’est pas comme si j’allais te pousser dans le vide… »

Caïn réalisa qu’après tout, il n’était peut-être pas celui qui avait le plus de ressentiment dans l’affaire. Lorsqu’il avait découvert qu’il était manipulé pour enquêter secrètement sur Bauer, il avait menacé Hendersen, alors directeur de la DIA, d’envoyer un rapport à la Commission Sénatoriale. Ce dernier n’avait eu aucun mal à renverser la vapeur et continua à le graisser pour obtenir ce qu’il désirait. Après avoir chuté du haut du siège du FBI, Hendersen avait passé un long séjour dans le coma, avant de s’éclipser ensuite aux yeux du monde entier. Quand il était entre la vie et la mort, Caïn était incapable de dire s’il avait provoqué l’accident intentionnellement ou non, et pourtant, il n’ignorait pas combien son décès l’aurait arrangé pour ne pas plonger au cœur d’une investigation fédérale. Pour se blanchir, il avait plaidé la cause du suicide pour Hendersen, malgré les doutes de l’expertise psychologique. Quelques mois plus tard, Hendersen disparaissait, et Caïn était persuadé, jusqu’à ce jour, qu’on avait débranché la prise parce qu’il avait eu accès à des informations confidentielles. Sur toute la ligne, il s’était planté : non seulement Hendersen était vivant et avait échafaudé sa fuite, mais en plus, son pouvoir allait au-delà de tous les degrés de commandement.

Caïn aurait-il seulement pu supporter l’idée qu’un œil continuait à l’observer dans le ciel en lui remémorant son crime ? Après tout, il n’avait jamais été aussi heureux d’avoir été dupé sur cette fausse mort. Ce fut en toute ironie, sans doute le sentiment antagoniste que Jack avait pu éprouver en apprenant que Drazen était bien vivant…

- « J’aurais pu avoir de l’opium à la place du sang que tu m’aurais quand même fait venir ici. Bergman, un leurre pour me faire traverser le continent et me servir le thé chez toi. Tout ce temps, Brainer et moi on pensait traquer la Coalition, mais en fait, c’est toi qui secouait les branches…Alors tu ne me renverras pas l’ascenseur n’est-ce pas ? »
- « Si tu avais eu la décence de venir me voir à l’hôpital », inhalant la fumée de sa cigarette avant de prendre le monte-charge. « Tu aurais su dès le départ que c’était pour moi une chance unique de m’extraire du Renseignement. On t’aurait évité un poids sur la conscience. Les membres de la Coalition, il y a dix ans, ils savaient que j’allais m’effacer. C’est pour ça qu’ils ont fait état de ma disparition à la presse, pour retrouver ma trace. »

Les étincelles de chalumeaux crépitaient en arrière-plan lorsqu’on vérifiait une dernière fois l’attache du silo sur le LGM-30, après la première utilisation de la rampe par Frank Bergman la veille. Le Minuteman III, l’homme qui tombait à pique, avait compris Caïn, qui connaissait bien le mécanisme de ce missile intercontinental puisqu’il était le seul encore en service sur le sol américain. Étant donné le passif d’Hendersen à la Défense, un adolescent aurait eu plus de mal à acheter une bière dans une épicerie que se procurer ce type de balistique.

- « Les milices de la Guerre d’Indépendance, toujours prêtes pour la guérilla à la seconde près, c’est de là que vient le nom de ces missiles. Mais tu le sais déjà », déclama le vétéran.
- « Ils peuvent atteindre Washington en moins de deux heures… »
- « Un tir qui résonna tout autour du monde. C’est ce que dit la statue du minute man de Chester French. »

La chaleur claqua brutalement Donovan Hendersen quand il remonta à la surface pour rejoindre la structure qui abritait une partie des dortoirs, pour les chercheurs à temps plein.

- « Il traverse les continents et il est pourtant seul au monde. Avant, on avait le Peacekeeper, le gardien de paix…mais on a fini par le retirer du marché », poursuivit-il.
- « Le traité START…La Coalition tenait à la dissuasion », interpréta logiquement Caïn en passant le corridor qui lui laissait cette impression d’asile psychiatrique.
- « La dissuasion, ils font ça pour garder bonne conscience eux aussi, se laver les mains avec des traités de réductions d’armes, de non-prolifération. Mais depuis qu’on a crée Old Fates, on a toujours été capables de regarder les choses en face, de voir dignement la mort arriver. »
- « De qui tu parles, celui qui voit la lumière au bout du tunnel ou celui qui presse l’oreiller ? »
- « C’est un paradis perdu sans retour pour nous. L’histoire n’avance pas à reculons », glissant sa carte magnétique dans la fente à l’entrée une fois la cigarette éteinte. « Il faut aller au devant, et vivre avec cette idée. »
- « Avec des milliers de victimes innocentes ? C’est ça ta version du jardin d’Eden ? Tu croques le fruit défendu et les autres paient le crime à ta place ?? »
- « Payer pour ses crimes ? Ce n’est pas comme si ça avait un air de déjà-vu pour toi. »

Une table d’opération, qui semblait archaïque au premier coup d’œil mais qui se prêtait pourtant bien au décor orange et sablé du complexe se présentait devant eux. Caïn inspecta la pièce et caressa du bout des doigts l’écran de commandes qui codait une série de données indéchiffrables :

- « Ta cigarette. La manière dont tu la tenais est révélatrice de certaines personnes colériques. Une agressivité ponctuelle », suranalysa Caïn quand Hendersen évinça les cendres au bout de son mégot, sans perdre l’idée qu’une puissance nucléaire se trouvait à quelques mètres d’eux à peine. « N’oublie pas de cligner des yeux. »


[05:15:18]

La CIA délivrait à Capra les papiers concernant l’extradition de Yanaka en Russie.
Inquiet de ce que Karamazov pouvait révéler à Radford suite à la tentative d’assassinat avortée, le président cherchait désespérément à joindre le Secrétaire d’Etat Rosenberg.
Un homme ressemblant au profil de Serpico était repéré par des garde-côtes sur la baie de Chesapeake, procédant à son arrestation avant qu’il ne vise les eaux internationales.
La Lexus postée en bas de la chambre d’hôtel de Matters faisait ses appels de phare.


[05:20:57]


Le quartier était si calme qu’une mouche aux ailes amputées aurait réanimé la nuit morte. En contrebas de l’allée privée où plusieurs phares de police tournaient en mutisme, Newell était chapeauté par un lampadaire puissant qui grillait les parasites volants comme Icare au soleil. « Mike le maudit », maugréa-t-il en remarquant la forme expressionniste tirée par son ombre. Quand une figure indistincte s’approcha de lui, le directeur préretraité de la Cellule sursauta :

- « Bon Dieu…vous me faites le coup de Blanche-Neige perdue dans sa forêt ? »
- « Où sont passés le chapeau melon et l’imper’ ? »
- « Ne vous laissez pas duper par Hollywood et ces bouquins d’espionnage Tony. Mon prédécesseur à la CAT bouclait ses fins de mois par des coloscopies. Des problèmes d’incontinence au beau milieu de briefings inter-agences. Il a fini ses jours en buvant du petit lait, à chasser le moindre petit poil qui flottait dans son verre. Je crois que j’ai plutôt bien fini », faisant le signe de croix sans s’appliquer, d’un coup de poignet désarticulé.
- « C’était donc ça l’opération Crépuscule ? », ricana l’ancien analyste au bouc aiguisé.
- « Une belle merde oui… »

Newell changea gravement de faciès et plomba ses sourcils déchus sur ses chaussures.

- « Ces salauds ont eu Brainer… », poursuivit-il sans transition.
- « Quoi ?? Il…On sait qui ? », taciturne en marchant dans la pénombre.
- « Des fondamentalistes pour la police, mais je n’y crois pas. J’ai un autre nom derrière la tête. Le fameux justicier milliardaire qui a disparu avec lui. »
- « Vous avez fait beaucoup pour moi, je vous en suis reconnaissant. Kurtwood Brainer connaissait mon analyse de terrain au Moyen-Orient pour D. B. Cooper au Washington Post. Quelles que soient vos hypothèses… »
- « Cooper monte une colonne bien fournie sur la situation là-bas dans le journal. Je l’ai vu avant mon intervention au Conseil de Sécurité Nationale. »

- « Vous voulez rendre publiques les extorsions et détournements de fonds au Moyen-Orient ? J’ai appris le plan de votre ami, refinancer un programme de santé global pour le tiers monde et rétablir les prix après la crise. », récapitula sommairement l’ancien analyste.
- « La crise de Minsk prend fin et révéler la vérité sur les extorsions commanditées par Nate Sorensen fera oublier l’atteinte du pic pétrolier. »
- « Les blattes arrivent à vivre près de dix jours sans leur tête… »
- « Sorensen ? On lui a déjà coupé ses tentacules. Il s’est occupé lui-même de retirer son consortium. Avec une telle perte d’influence de nos lobbyings, les émirats ont déjà acceptés de rétablir les prix. »

[05:23:22]

- « Je veux que la lumière lui brûle les ailes », décréta l’homme au trois-pièces gris à l’agent derrière la glace avant d’entrer dans la pièce. « Et détachez-le. »

La rampe d’éclairage au-dessus du miroir sans tain s’embrasa presque quand l’ombre du contre-espion s’immobilisa devant le russe, aveuglé à défaut d’avoir des ailes calcinées une fois qu’il avait identifié le portrait de Nils Samochkina, sous l’alias de Serpico.

- « Savez-vous qui est à la gauche de Dieu ? Ou du Père, pour être exact. »
- « Non », quand on lui retira ses menottes.
- « Le diable », suggéra Slattery en toute simplicité. « La chute, l'armée monstrueuse, des diversions politiques pour gouverner deux royaumes plutôt qu’un. Comment apprécier l'idée du paradis sinon ? Il faut un antagonisme, aussi artificiel soit-il pour maintenir un règne, l’absolu, mais surtout l’idée de péché. Tout le reste, c’est une question de temps, de distractions et d’oublis. »
- « Vous avoir eu votre homme ? »
- « Serpico. Des gardes-côtes l’ont repêché avec les anguilles. À l’heure où l’Agence le passera à la casserole, nous serons tous les deux en vacances pour savourer notre promotion. Dans le New-Hampshire, mon père m’a légué un chalet au bord d’un lac. Pour vous, ce sera à Guantanamo, même si… », il dépêcha un rictus simulé, « Entre nous, nous savons qu’il n’y a plus rien à vous soutirer. »

Valajdopov agita ses mains en pare-soleil, et pourtant il fut contraint de fermer les yeux à cause de l’éclat réfléchissant sur la table métallique.

- « Le Président de la Chambre a été retrouvé. Je ne sais pas quels vautours l’ont eu, mais personne ici ne voit aux travers d’un kaléidoscope. Le Congrès se prononcera immédiatement en faveur d’une entrée en guerre », continuant la démonstration verbale.

Slattery glissa un cliché confidentiel sous la voute de bras du russe, qui plissa pour apercevoir le visage méconnaissable de Brainer. Une fois pour toutes, il savait que le contre-espion n’avait plus de carte dans la manche, un jeu épuré sans bluff. Et pourtant, à la seule occasion où, d’après ce qu’il savait, – ou ce qu’il ne savait pas – sa patrie était innocente, elle finissait accusée de ce qu’elle pouvait redouter de pire.


Un animal non identifié décampa des buissons quand la portée lumineuse d’un lustre de salon traversa les fenêtres pour éclairer le jardin du propriétaire. Newell enveloppa Almeida par le bras pour fuir la curiosité du voisinage, réveillé par les fanfares de la police.

- « Qu’est-ce que vous attendez de moi ? », doutait l’homme à la barbichette éternelle.
- « Je viens de voir Sofia Brainer. Elle a expliqué à la police qu’elle avait vu son mari pour la dernière fois peu avant le gala de Sorensen. Et autre coïncidence, il avait juste évoqué le lien entre la multinationale qui s’occupait des contrats de la Défense et Sorensen. Seulement, la femme de ménage à la Cellule a surement déjà retiré mes diplômes aux murs…»
- « Vous voulez jouer le kamikaze avant votre départ à la retraite ? »
- « Le Conseil prend les déclarations du Post à la légère, du conspirationnisme d’école. Tout est terminé et pourtant, un gout amer…J’ai l’impression qu’on me remet une médaille pour avoir évacué une famille de paysans après la chute de Saigon. En bas, ils étaient encore des milliers, presque autant pour les sit-in ici, à Washington. Et pourtant on fêtait la fin de l’enlisement et du Nord communiste. Et aujourd’hui, tous ces efforts que Brainer a poursuivi, à quelques heures seulement d’en voir l’accomplissement, ça me fait le même effet. »
- « Relancer nos accords internationaux et étouffer les tensions, c’est déjà beaucoup. »
- « En faisant ça, je crois qu’il n’a pas vu arriver le pire. Vous vous souvenez de Danny Caïn, il s’occupait des opérations de terrain à la Cellule ? … »

De l’autre côté des mers, Caïn perdit toute vitalité dans ses membres inférieurs et s’évanouit sous les effets de la piqure.

- « … Je m’en souviens, pourquoi ? »
- « Caïn est là bas, en Afghanistan, envoyé par Brainer pour trouver la vérité sur Sorensen et la Coalition. Maintenant que nous connaissons les clauses de son implication, Caïn s’est engouffré plus profondément qu’on ne l’imaginait … »

De l’autre côté des mers, Caïn fut hissé jusqu’au strapontin de cabinet médical et attaché par des sangles.

- « … Je crois qu’on n’aurait jamais dû l’envoyer. Le risque, avec les révélations de Cooper, c’est que les avocats de Sorensen remontent la piste jusqu’à moi, et avant son incarcération, la Maison Blanche lui fera crédit. »
- « Logan, il lui accordera la même chose qu’Anthony Lane, le programme de protection… »
- « On ne pourra plus l’approcher. Mais si vous acceptez de faire l’intermédiaire et passer pour l’auteur des investigations révélées par la presse, Sorensen exigera un entretien avec vous. Ce sera notre ouverture pour pouvoir extraire Caïn de son bourbier afghan. »

Hendersen examina son patient et depuis la sortie, qui donnait sur la rampe de lancement en contrebas, il acquiesça à un de ses subordonnées pour lancer la procédure sur son sujet.

- « Comment ? »
- « Le marché, c’est qu’il vous dévoile quel est le rôle de Caïn là bas. En retour, vous consentez à ne pas corroborer vos allégations à son encontre. »
- « Je ne comprends pas…qu’est-ce qui vous fait penser que Caïn est si important ? »
- « Une décennie plus tôt, on passait au peigne-fin chaque cellule anti-terroriste du pays pour y chercher des ripoux», heureux de sa prouesse verbale. « Sans arrêté officiel, le contre-espionnage pensait qu’un ou des agents dormants soviétiques avaient infiltré nos services. »

À l’époque, Slattery lançait sa campagne massive peu avant Crépuscule, et en balayant le personnel de la Cellule à Washington, s’était arrêté sur l’éventualité d’un coupe-circuit parmi leurs services. La piste n’avait mené qu’à une impasse, mais si seulement Newell avait osé concevoir que James Matters était bien l’un de ces agents dormants, il y aurait laissé toutes les plumes blanches qui garnissait son crane ridé. Son discours s’appliquait à Caïn, mais pourtant, il touchait bien plus celui qui était son protégé à la CAT lors des années Crépuscule.

Accusant certains problèmes cardiaques au moment où Danny Caïn fut promu en tant que Directeur des opérations à la Cellule de Washington, Mike Douglas Newell s’était d’abord empressé de lui signer sa recommandation. Puis, lésé par le doute qu’il désirait peut-être ce poste pour avoir accès à certaines informations – d’après les soupçons tués dans l’œuf de son enquête douteuse au FBI −, il avait fini par capituler et n’intervenir qu’épisodiquement à la CAT, jusqu’à sa remise en forme. Qu’Almeida répondait à un dû envers Newell était une chose, de la même manière qu’il se sentait désormais poussé à honorer Brainer en terminant sa tâche. Mais Caïn, il s’était lui aussi investi à retrouver Frank Bergman depuis plus de trois ans, se remémora Tony, cet homme à la source de tous ses maux. Ce projet en commun était déjà une bonne raison de venir en aide à un ancien allié de guerre…

- « Quel est le rapport ? Vous croyez que Caïn… », soupçonna Tony Almeida, incrédule.
- « Et quoi encore, il ne manquerait plus que ça ! Mais seulement, imaginez qu’à l’époque, l’URSS ait arrosé nos jardins pour faire pousser leurs diamants. Que certains de leurs agents dormaient chez nous, pour grimper les échelons et finir en haut de l’arbre généalogique politique. Le chariot dans la mine pour eux, et vous croyez qu’ils auraient pris tous ces risques pour abandonner leurs hommes ? Ce que Moscou craignait le plus, ce n’était pas qu’on leur cache les renseignements collectés, mais que leurs agents infiltrés soient démasqués, puis retournés contre les communistes. »
- « C’était la hantise de Brainer ? Que Caïn soit coupé de tout contact avec nous, puis retourné ? À la CAT j’étais un paria à mes débuts. Et le premier qui souhaitait me faire tomber, Jack Bauer, c’est le premier à me demander de l’aide aujourd’hui. Ironique hein ? »
- « À vouloir trop s’approcher du soleil, la cire finit par fondre. C’est ce qui a pu arriver à Brainer, et ce qui risque de m’arriver si je ne coupe pas les ponts avec la presse », en pinçant ses rides péribuccales. « Il y a un moment où il faut savoir raccrocher. Je préfère encore finir d’un infarctus que lapidé. Ca fait moins film d’espions, mais croyez-moi, c’est la première cause de mortalité dans le milieu. »


- « En 63, Oswald nous crachait au visage », se révulsa Slattery avec un nihilisme exacerbé dans sa posture. « 45 ans après, personne n’a pu l’oublier, à en croire que la salive est plus épaisse que le sang…Alors ce qui vient de se passer suffira à distraire tout le monde, voir cela comme le nouvel assassinat de l’archiduc d’Autriche. J’espère que vous tirez un orgueil suffisant de m’avoir fait perdre du temps avec Serpico pour laisser filer AE/Dune et enterrer Brainer, car face à ce miroir, tout est renversé. »
- « Faire perdre temps ? Votre prétexte est donc diversion politique ? »
- « Nous n’allons plus nous revoir. Samochkina n’est peut-être pas russe, mais votre arrangement pour gagner du temps est un échec, l’identité de la taupe n’a jamais été ce que je devais vous soutirer. Vous ignoriez que Serpico était l’enjeu fondamental pour moi, car il allait me permettre de corroborer les agissements de ma cible. »
- « Votre cible ? La taupe ? »
- « Je n’ai pas dit cela. Considérez ces paroles comme votre prochaine distraction, peut-être le temps vous a-t-il aveuglé sur ma clairvoyance ? »

Roger Slattery coupa la courbe de la lumière en se dirigeant vers la sortie, et plomba funestement le russe pour asseoir sa supériorité. L’émissaire fit aussitôt valser la chaise et sauta sur son antagoniste, écartant une main frêle autour du cou pour l’étrangler tout en cherchant à enfoncer un œil de l’autre. Le Successeur chercha à se débattre d’un crochet placé sous le rein de son adversaire, puis en perdant l’équilibre, fut poussé contre le mur, aveuglé par le luminaire sous les plaintes supérieures. Les yeux fermés, il tenta d’arracher le peu de cheveux qui garnissaient le crane de Valajdopov, et d’un coup de coude hasardeux, le déstabilisa pour l’emmener dans sa chute. À terre, le russe fut saisi sous les aisselles par l’agent de sécurité qui le plaqua contre le béton mural, avant que Slattery n’efface les plis de sa veste en reprenant son souffle.

- « Mon imagination est suffisante pour qu’AE/Dune continue d’exister ! Une fois que vous serez sur Cuba, enfermé dans une cage aussi étroite que vos épaules, vous aurez oublié quelle était cette vérité que vous aviez préservée tant d’années. Et alors vous n’auriez même plus le privilège d’être une ombre, mais qu’un corps sans âme ! Dès à présent, vous n’avez plus la moindre valeur pour personne, et votre seul regret qui subsistera, c’est celui de vivre. Vous aurez oublié cette vérité, parce que le temps emporte tout, l’esprit comme le reste ! Et là je me souviendrais toujours de celle que vous cherchiez à enfouir », en s’approchant de son oreille pour lui murmurer le reste. « Entre vous et moi, vous avez toujours eu la place du fou, et moi de l’homme qui en rit.»
- « Vous connaitre ce proverbe russe ? Quand diable n’y peut rien, lui délègue une femme. »
- « L’argument du sexe est une facilité. Vous oublierez à quoi ressemble à une femme », en décollant son paquet de cigarette de l’intérieur de sa veste, puis en calmant sa respiration. « Cet homme qui a le visage mutilé dont le rire ne s’arrête jamais, il parle plutôt de votre diable comme de la nuit de Dieu. Alors qu’au fond, la nuit n’a jamais été que la preuve du jour. Et vous en ferez l’expérience. »


[05:30:02]

Ne négociant aucun rictus, Slattery déporta enfin Valajdopov dans son propre goulag.
Depuis le dernier étage du Warder, un explosif fixé à l’intersection de deux lignes à haute tension fut enclenché, à une cinquantaine de mètres seulement du Musée.
De l’autre côté du bâtiment, Braxton sursauta malgré la faible portée de la détonation.
Encore sous le choc, Cassandra fut également surprise par la déflagration.


[05:35:19]


Le courant disjoncta dans toute la rue qui prolongeait le Musée International, basculant dans une nuit d’éclipse totale. Braxton, qui tournait le dos à Martins, se braquait vers lui pour figurer sa stupéfaction, et déclara qu’on devait contacter sur le champ la compagnie d’électricité pour connaitre l’origine de l’anomalie. Cassandra rôdait autour de leurs semelles, anxieuse de ne pas connaitre le déploiement dans tous ses détails, à moins de suivre l’itinéraire que Radford envisageait pour s’échapper. La seule raison de sa présence, c’était désormais d’éviter la réouverture de la Commission d’enquête sur Crépuscule pour ne pas se retrouver, comme Valajdopov, avec de fausses accusations sur sa colonne vertébrale. D’un autre côté, prendre la fuite était le meilleur moyen de se désigner comme coupable, maintenant que plus personne ne pouvait surveiller ses arrières. Elle ne pouvait arriver en face de Radford et hésiter dans son mensonge, ni même d’ailleurs, hésiter dans ses véri…

- « Cassandra on attend plus que vous ! », prévint Martins en la coupant dans sa réflexion.

Elle fut trainée par le bras jusqu’au chef de l’unité tactique, qui lui annonça brièvement qu’il allait rester un étage derrière elle pour la soutenir en cas d’urgence. Elle réajusta ses talons épais avant de longer l’Adams Building et se gratta sous la poitrine à cause des démangeaisons du micro qu’elle portait.

- « Tout est au point ? », répéta le directeur dans sa moustache.
- « La transmission audio est impeccable, mais toujours aucun visuel sur nos cibles Monsieur. Pourquoi ne pas placer des lentilles filaires avant notre déploiement ? »
- « Elle n’en aura pas besoin, ce micro suffit, n’est-ce pas ? »

Cassandra acquiesça sous la menace, et désarmée, se tenait prête à entrer dans le Musée par la porte de service que les partenaires de Radford avaient déverrouillé pour elle. Elle inhala la brise chaude quand Martins déposa sa main sur son épaule.

- « Ne jouez pas sur plusieurs tableaux avec Radford. Vous savez ce qu’on dit sur la mort de César. Sur tant de blessures, il n’y avait de mortelle que la seconde. »
- « Il avait choisi de ne pas entendre les prédictions. »
- « Moi je vous crois. Mais personne ne peut plus sauver Jack alors écoutez-nous… », concéda-t-il ironiquement, alors qu’au vu de la situation, seule la CIA pouvait l’écouter. « L’échange doit se faire dans dix minutes. Vous aurez votre quart d’heure américain. »

Les deux hommes à la tête de l’Agence s’éclipsèrent. Cassandra posa son front sur le métal de la porte pour fendre la chaleur, exsangue et fiévreuse depuis quelques minutes. Elle se trouvait mille prétextes pour renoncer, puis mille autres pour lui rappeler que chaque direction la menait dans une cellule fédérale. Et pourtant, c’est à elle qu’on demandait de franchir le no man’s land, sa seule et dernière chance d’atteindre la brèche pour comprendre pourquoi Radford espérait l’attirer en la leurrant sur la présence de Jack.

- « La sécurité a levé les grilles, le système de caméra est en veille », informa un des hommes sur le terrain pour laisser infiltrer son équipe.
- « Le suspect avait quelqu’un à l’intérieur, un employé de la maintenance capable de le faire entrer la nuit. L’opération a été planifiée avec une aide extérieure pour trouver si vite les ressources. Ça signifie qu’ils ont leur propre système de surveillance alimenté en autonomie. On est en terrain hostile. »
- « Une opération d’espionnage bien réelle dans un décor d’espionnage fictif, on croirait rêver », se lamentait Braxton au chef de la police, depuis le van faussement maquillé où il s’adressait à Cassandra. « C’est à votre tour ! »

Elle enfonça la porte et bien que la perspective lui donna immédiatement la nausée après avoir passé le cordon de sécurité, elle remarqua, par les vitrines qui abritaient des reliques éclairées par les néons violets, un agent en poste à demi accroupi. Un spectacle qui assurait de reproduire l’envers d’un décor qu’elle ne connaissait que trop bien, et qui n’avait plus grand-chose à voir avec la machine à chiffrer Purple et le poste radio portatif de l’OSS qu’elle croisa. Dans les corridors tortueux imprimés de la lumière flashy dégagée par d’autres néons, Cassandra survola un tableau qui recensait les « principes de Moscou » :

Ne jamais partir à contrecœur ; chacun est potentiellement sous contrôle de l’adversaire ; ne jamais se retourner – on est jamais complètement seul…


Ces dix commandements se reflétaient dans la vitre du mur opposé. Il n’y avait que ça, des vitres, des miroirs, des écrans, des illusions d’optiques, des ombres chinoises…même sur le sol étaient projetés des codes. Le plus paradoxal, c’était que le réel se confondait avec la simulation : les caméras étaient partout, la surveillance était digne d’une forteresse qui lui rappelait le MI-6 et Langley. Cela faisait-il toujours parti de la simulation ? Le Musée craignait-il des espions en herbe ? Après avoir traversé la pièce d’un jeu de rôle de vidéosurveillance (qui filmait réellement les visiteurs, dont certains étaient des acteurs qui se glissaient dans la peau d’agents à traquer), une salle d’interrogatoire avec miroirs sans teint, et une pièce qui exposait une vieille Aston Martin, Cassandra gravissait les marches d’un escalier en spirale, qui la menait dans la contrefaçon d’une ruelle anglaise des années 1950.

- « Je suis à l’étage. »

Durant les visites, un tuyau administrait un jet de fumée en continu pour recréer l’atmosphère propre au film noir. Cette fois-ci, il y avait quelque chose qui tambourinait au fond de ce couloir aux hallucinations, royaumes d’ombres qui rodaient jour comme nuit. Les économies d’énergie ne semblaient pas être la politique prioritaire du Musée…Sans arme au poing, Cassandra s’aventura jusqu’à l’ascenseur de service, dont la porte buttait au même rythme sur un obstacle inattendu : le corps raide d’un homme à plat ventre, qui bloquait la fermeture de l’élévateur. Elle toucha son pouls.

- « L’agent de sécurité est en vie », en dégageant le passage.

Il lui suffisait de tourner la clé que Radford avait laissée pour réactiver l’ascenseur et accéder au dernier étage. Elle informa la CIA de la situation, gratta par réflexe le micro une dernière fois et s’engagea jusqu’au cinquième ciel. Quand la porte disparut, plus de lumière tamisée, ni de miroirs et vitres qui se réfléchissaient à l’infini pour troubler la perspective ; seulement 400m² de conduits éventrés et de dédales bétonnés, si bien que dans une grotte afghane ou ici, il n’y avait pas de différence. Cassandra se munit de la lampe-torche que lui avait confié Martins (sans explosifs à l’intérieur, avait-il confié en plaisantant) et longea les murs en éclairant les fenêtres plaquées de gaffer. Les snipers espéraient ainsi localiser sa position, et dans l’hypothèse où l’adhésif était trop épais, elle était censée en déchirer quelques centimètres au couteau pour laisser filtrer les foudroiements de la torche.

Le cran de sécurité d’un .45mm dénonça une présence derrière elle. Cassandra devint immobile et sans bavure dans ses gestes quand elle déposa sa lampe-torche avant qu’on en fasse la demande.

- « Retourne-toi lentement », en ramassant la torche pour la pointer sur elle.
- « On devrait réapprendre à vivre d’allumettes… », prononça-t-elle en une phrase codée.
- « K. et Drakov, ils sont où ? »
- « Gabriel. Je m’attendais à une entrée théâtrale. »
- « Les choses qu’on fait par amour…Toi pour Jack, moi pour Linda. On sait autant l’un que l’autre de quoi on est capable pour eux. Avec Jack, je vous ai déjà réunis une fois à Minsk. »
- « K. et Drakov, la CIA est prête à te les échanger, ils sont en bas. »

Radford cessa de braquer la lampe sur elle. Cassandra aperçut pour la première fois son regard grisé et jauni par la pénombre.

- « Un échange ? Quelles sont les conditions ? »
- « Opération à effectif réduit, le toit n’est pas quadrillé. Les choses qu’on fait par amour ? Ils veulent ta fille en échange. »
- « Ma fille ? Et j’imagine qu’ils vont m’offrir gracieusement leurs deux prisonniers de guerre sans rancunes, avec une piste à l’aéroport Dulles et une tartine de beluga ? »
- « Je ne suis qu’une émissaire, Braxton ne me tient pas dans le secret. C’est ta seule chance de repartir sans que la CIA ne retrouve ta trace, avec les plumes que tu as laissé derrière toi. »
- « À la première occas’ ils me plumeront ouais », en la conduisant quelques mètres plus loin.

- « Où est-ce qu’il l’emmène ? », s’interrogeait Martins à l’intérieur du van en discernant les craquelures qui crépitaient sous les pieds des deux acteurs.

- « Tu connais ce dicton arabe, entourez plutôt votre demeure de pierre que de voisins ? », versifia Radford en la tenant par le bras pour la guider dans l’obscurité partielle.
- « Linda est une assurance, même s’ils veulent te doubler, tu as l’avantage du terrain. Je sais que tu as déjà une issue de secours, tu ne vas pas emmener K. et Drakov sur ton parachute. »
- « Et tu veux quitter le navire pour rejoindre le mien ? »
- « Ce n’est pas une option, la CIA me tient pour responsable de certains vices lors de Crépuscule, puisque toi et Jack vous étiez hors de portée. »

D’un hochement de la tête en visant du regard la chemise cintrée qu’elle portait, Radford manœuvrait délicatement sa mise sur écoute potentielle. Cassandra souleva la chemise et lui dévoila le fil de son bassin jusqu’à sa poitrine.

- « J’apprécie ta franchise, mais qu’est-ce qui me dit que l’unité d’intervention n’attend pas le retour de l’ascenseur?»

Elle acquiesça pour lui signifier que l’unité était bien prête à le cueillir, puis elle remarqua fébrilement le chargeur qu’il insérait dans son calibre.

- « Le bâtiment est sous surveillance, tu sais qu’ils sont en bas. C’est pour ça que l’échange aura lieu dans 5mn en terrain neutre, au premier étage. »

L’ancien directeur des opérations Delta était conscient que dans tous les cas, la CIA allait lui tendre une embuscade en cherchant à récupérer sa fille, sans laisser filer leurs deux monnaies d’échange. Il savait aussi que Cassandra allait doubler l’Agence pour retrouver Jack. Du moins, il pensait savoir. D’un autre côté, émissaire ou non, elle s’était enroulée dans la toile de l’araignée se félicitait-il, et il était inconcevable de repartir avec la moitié seulement de sa rançon : Cassandra, Drakov, Karamazov, et Linda, il lui fallait tout avoir, même si cela n’était que possible – comme il commençait à le réaliser – qu’en leur laissant sa fille pour temporiser et faire diversion. En réalité, Radford était maintenant à la merci des hommes d’Old Fates, qui souhaitaient exfiltrer Drakov et qui ne prendraient la fuite qu’une fois cela accompli.

Radford caressa la longueur de son arme puis le canon contre la paume, tendit la crosse vers elle, en sachant que dans une telle configuration, embuscade contre embuscade, elle allait bien se retrouver au milieu du no man’s land, et quelque que soit l’équipe qu’elle allait choisir, la balle n’allait jamais réellement être dans son camp.

Maintenant que Valajdopov devait composter son aller-simple pour un camp de détention dont nul n’en connaissait la localisation, Roger Slattery insistait pour faire une escale au Musée, avant d’orchestrer son coup de filet qui devait couronner son départ du contre-espionnage. Caughley le suivait comme un chien surexcité sur le parking de l’Agence, à quelques rangées de la voiture que Carrell empruntait de son côté, Yanaka à l’arrière.

- « Yanaka voulait être jeté dans nos cages pour être hors d’atteinte de l’Ours slave », conclut le Successeur. « C’est pour cette même raison que Karamazov, son revendeur officiel sur le marché noir était aussi une menace pour les russes. La conjecture est simple : nous aurons un motif d’extradition en guise de patte blanche et Yanaka fera un bon gibier pour eux, il aura droit à la justice expéditive. Tous les bureaucrates seront tellement envoutés par notre proposition qu’ils laisseront entrer le cheval de Troie… »
- « Langley sera désert si on redirige tous nos hommes, et Braxton… »
- « J’ai rassemblé l’équipe, maquillée en civile pour assurer l’offre d’extradition de Yanaka. L’intervalle de notre intervention est plus que réduite, il nous reste moins de 2h ! », déclara Slattery d’un ton qui avait rarement été si peu apathique.


On aurait dit un enfant de chœur qui traversait la nef de l’église pour sa première communion. L’espion qui venait du froid déambula vers le hall de l’hôtel, l’arme replacée dans le bas du dos, dissimulée derrière sa veste. Tous les regards étaient suspects, et ceux qui ne le regardaient pas l’étaient encore plus. James Matters parvenait médiocrement à déjouer le stéréotype de l’agent double pris au piège, après qu’on ait levé le voile sur son identité. Les yakuza qui l’attendait au tournant, surtout s’ils entendaient parler de cette histoire d’extradition de leur chef, Jack, la CIA, et son coupe-circuit qui était peu disposé à lui assurer une porte de sortie convenable, tout cela l’excusait de son désarroi. Maintenant que son rôle dans l’opération était accompli, son esprit fourmillait d’autant de théories qu’il croisait de visages troubles : pourquoi sa patrie d’origine ne chercherait-elle pas à l’éliminer de la course, comme elle s’était assurée que Jack avait été réduit en cendres pour avorter Sombres Soleils ? On ne voulait pas qu’il décolle de la ville…ce qui signifiait que quelque chose allait se produire, ou bien n’était-ce que l’effet de la sueur sur la paranoïa, de la paranoïa sur la sueur.

Dans son costume italien, crâne presque entièrement rasé, Matters devança la limousine blanche au démarrage et simula une conversation au téléphone pour se cacher une partie du visage. Deux asiatiques repérés à l’angle de la rue et un à l’entrée du square. Il traversa la route après le passage d’un taxi et se nicha à l’intérieur de la Lexus.

- « La ville a trop de touristes en été », glissa-t-il au chauffeur dans l’urgence.

Le conducteur démarra alors lentement le moteur. Au moment où il s’apprêtait à braquer le volant pour s’immiscer dans la file, Matters le stabilisa par sa main gauche sur le torse et lui brisa la nuque avec l’autre main. Il tira le corps sur la banquette arrière pour prendre la place du mort, et manœuvra la voiture pour s’insérer dans le flux de la circulation afin d’arriver à l’ambassade dans les temps. L’asiatique posté au square s’éloignait progressivement dans son rétroviseur quand il fut déjà bloqué à son premier feu rouge. Déviation suite aux manifestations, pouvait-il lire sur le barrage dressé devant lui.


[05:44:28]

En chauffeur solitaire et paranoïaque, Matters ajusta le rétroviseur central.
Un sniper isolé de l’Agence observait Drakov et K. dans sa lunette de précision.
Le couloir menant à l’issue de secours était suréclairé par un néon orange qui dévoilait la voie à Cassandra.

Elle fut sur le point de débusquer la porte de la sortie latérale du Warder quand une nouvelle extinction de courant frappa le quartier. Seule l’ampoule sous le pictogramme de l’issue de secours l’éclaira alors avant qu’elle n’atterrisse dans l’avenue. Elle fit signe à l’unité d’intervention d’investir les lieux, puis d’accourir jusqu’au van de l’autre côté de la rue pour prévenir le DD-O qu’on pouvait procéder à l’échange.

- « On a quatre minutes pour lui envoyer la marchandise. C’était le noir total, je ne sais pas où sont ses hommes ! »
- « Bon sang qu’est-ce qu’il se passe ici ?! », s’exaspérait Braxton, qui sortait du véhicule en comprenant pour de bon que la déflagration n’était pas accidentelle. « À toutes les unités, faites venir Drakov et Masri, unité alpha, postez-vous dans le corridor avant l’étage. Cassandra, vous les escortez jusqu’au point de rendez-vous, deux de nos hommes vous couvriront et les tireurs sont embusqués à chaque issue. Dès qu’on aura une confirmation visuelle de sa fille, partez à couvert. »
- « Pas d’arme ou de lunettes thermiques ? », pour lui cacher que Radford l’avait équipé de son .45 mm. « Il ne s’agit pas de quitter son gosse devant la maternelle, Radford doit avoir un plan de secours ! »
- « Il est en infériorité numérique, moins armé, et il ne prendrait pas le risque de blesser sa fille. La seule possibilité pour lui est de vous prendre en otage, et ça n’arrivera pas. »
- « Tout ira bien », adoucissait Martins, bienveillant. « Cibles en approche de l’unité Delta. Cassandra, c’est à vous. Attention où vous mettez les pieds », recommanda-t-il à double sens.

Elle lança un signe au tireur d’élite situé sur le toit nord-ouest pour une potentielle intervention puis réintégra les voies kafkaïennes du Musée. Menottés et protégés par des gilets pare-balles, Drakov et K. se tenaient derrière une vitrine qui exposait deux mannequins d’agents secrets britanniques.

- « Faites attention où vous mettez les pieds, la facture risque d’être plus salée que la mer Rouge », avisa Drakov avant d’être poussé dans le dos pour rejoindre le point de rencontre.
- « Il faudra bien séparer la mer en deux…»
- « Depuis Minsk, vous croyez que vous et Jack, vous pouvez marcher sur l’eau, plus épaisse que le sang. La CIA a les bras longs, de même que nos employeurs, à moi et à Radford. Vous ne pourrez pas disparaitre et rester dans votre no man’s land. Vous n’avez pas à séparer la mer en deux Cassandra…il vous faut choisir un camp ! »

Elle refoula le biélorusse jusqu’à l’extrémité du corridor et emprunta l’escalier en spirale, surpeuplé d’agents de terrain déployés sur tout l’étage, le genou à terre et l’arme légère en main. Karamazov suivait derrière.

- « Leader B, nous avons un visuel sur la fille. »
- « Alpha vous confirmez le statut ? »
- « Confirmation, elle se tient devant l’ascenseur. Aucune autre présence hostile. L’ascenseur remonte, pas d’unité à hauteur de l’escalier de secours. »
- « Envoyez Drakov et Masri ! », commanda Braxton.

- « La voie est dégagée Evans, on vous couvre », assura le responsable de l’équipe Alpha.

Cassandra trainait les deux acteurs du marché noir comme deux boulets à chaque pied, et au milieu de l’étroit décor londonien insalubre et brumeux, elle s’éloigna dans la perspective.

- « Je ne suis pas armé Linda, je ne fais que la médiatrice alors si tu veux bien, viens vers moi, lentement, et dirige-toi ensuite vers les agents postés dans l’escalier. »
- « Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète. La CIA a graissé la pente où ils ont abandonné mon père pour le faire plonger jusqu’à l’audience. »
- « La CIA veut juste réentendre sa version des faits. Elle tient à un marché à l’amiable, elle a essorée l’éponge et ces deux hommes n’ont plus rien à leur vendre », en comprenant dans son regard qu’elle ne savait pas non plus quel camp choisir, entre son père qui l’avait embarqué dans son chantage politique et la CIA, qui ne pouvait plus la protéger de l’influence de la Maison Blanche.

La Compagnie, ainsi qu’Old Fates avaient vite saisis que le président Logan supportait sa propre stratégie sans en informer les agences fédérales. Il comptait éliminer Radford pour préserver un deal avec les russes qui lui éviterait un conflit inutile et une mauvaise publicité. Dès l’exfiltration de Radford réalisée devant le Département de la Justice, ce dernier avait pris une valeur considérable aux yeux de la CIA, d’autant plus avec les accusations de Cassandra, qui en faisait le responsable de tous les maux liés au Kosovo. Il fallait le confiner pour de bon avant que les russes ne règlent son sort, et du côté des fédéraux aussi, il était inconcevable de repartir avec la moitié seulement de la rançon : Gabriel et Linda Radford, Drakov puis Karamazov. Alors que les deux parties avaient parcouru la moitié de leur traversée, une grenade fut dégoupillée puis jetée au sol. Le nuage de fumée éclata aussitôt, embrumant les lieux pour de bon. Les agents abaissèrent leur visière thermique et se déployèrent au signal du responsable. Quelques ampoules et néons tamisaient l’étage, allumés en autonome.

- « Sécurisez Drakov et Masri, Leader 2 par l’escalier de secours. »
- « Chef, les portes…de l’ascenseur s’ouvrent ! », discerna dans le brouillard un des agents sans certitude.
- « Maintenez la posi… »

Une balle éparpilla des fragments de la visière à terre par un tir peu hasardeux qui élimina le leader tactique. Le feu était ouvert pendant qu’on se chargeait de couvrir les trois cibles convoitées par la CIA et par Radford.

- « Tremonti au rapport, quelle est la situation à l’intérieur ? », ausculta le DD-O muni d’un gilet, qui s’approchait de l’entrée des visiteurs.
- « Groupe hostile repéré à 12h, nous avons la fille, Drakov et Masri ! »
- « Et Evans ? », rectifia Martins.
- « Avec eux, l’escorte est mobile mais il faut resécuriser le rez-de-chaussée. »

Le directeur adjoint jugea bon de s’immerger dans l’action et gagnait le champ de bataille avec son 9mm, alors que l’obscurité avait déclaré résidence dans le quartier quand la ligne électrique fit étinceler le câble qui traversait la rue. C’est à ce moment que l’alarme du Musée semonçait le périmètre, faisant écho avec l’état d’alerte psychologique que ressentait Braxton.

- « Putain, putain de merde !! Ils avaient du C4, peut-être quelque chose au graphite, l’installation devait être prête avant notre arrivée ! Merde !! »
- « Ca va réveiller tout le quartier, il faut intervenir à découvert. La rue sera bondée dans cinq minutes, les médias, les pompiers… », clarifia Martins.


[05:49:28]

Le voisinage se ruait en masse sur les officiers de police au quatre coins de la rue.
Jack se rinçait le visage depuis les toilettes d’un restaurant encore ouvert puis enfila sa casquette, ignorant son reflet nauséeux dans le miroir. Une Lexus traversait alors la rue.
Depuis la Lexus GS, James Matters ne remarquait pas l’homme à la casquette.
Au Warder, la CIA bloquait l’accès à l’ascenseur, désormais en panne, puis déplaçaient leurs otages en lieu sûr.


[05:53:50]


À une centaine de mètres des lieux de l’intervention, planqué en observation dans son pick-up, Jack s’efforçait ne pas perdre conscience et consulta l’heure sur le cadran qui se liquéfiait sous les effets du trip. Il régressait. Ses sens se cristallisaient, et il continuait de croire qu’il n’hallucinait pas le spectacle sous ses yeux. Même lors de ses prises d’héroïne pendant son infiltration chez les Salazar, il n’avait jamais été sous le joug d’un délire si opulent.

Le discours de la police locale aux résidents s’enrayait comme un disque usé. On avait beau leur assurer que la coupure était liée à une revendication politique des manifestants, les murs du Musée de l’espionnage avaient des oreilles et certains n’avaient pas tardé à déceler quelques coups de feu depuis que l’alarme avait disjoncté.

Les hostilités avaient sinué jusqu’au rez-de-chaussée, où quelques fédéraux s’étaient retranchés. Des termites qui sortent d’une motte de terre, jurait l’un d’eux à propos de leurs assaillants, mais la remarque se disait dans un sens comme de l’autre. Cassandra se sentait moins comme une diva qu’on écartait de la foule hystérique que comme une enfant privée de ses moyens. Elle empoigna le .45mm jailli de sa botte secrète et élimina l’escorte d’une balle sous le rein qui assurait à sa victime de survivre de sa blessure.

- « Qu’est-ce que… », mendia Drakov en avançant lentement à cause de ses liens aux jambes.
- « J’improvise ! On doit retrouver la fille, le marché tient toujours ! »
- « Votre arrangement ou celui de l’Agence ? »

Les cloisons transparentes volaient en éclats à chaque impact, la CIA enchainait les tirs alliés à risque et réduisait le décor décavé en cendres de verre.

- « Moins risqué de traverser un champ de mines les yeux bandés », poursuivit le biélorusse.
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 17:01    Sujet du message:
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Au pied de l’escalier, un agent saisit sa radio pour avertir ses supérieurs que Drakov et Masri échappaient à toute surveillance, d’après ce qu’il avait distingué dans la brume. Il ploya alors le genou à sang. Cassandra s’apprêtait à en découdre à mains nues mais le fantôme de Linda Radford lui était apparu et une entaille au couteau lui arracha un cri aigu. Le duel se poursuivait à terre, tandis que la politique de l’autruche menée par la police ne suffisait plus à dissimuler au voisinage le conflit armé à l’intérieur de l’immeuble.

Un autre tireur logé sur un toit effectuait trois tirs de sommation. Braxton ordonnait d’abattre le suspect pendant que Martins partait se mettre à couvert à l’extrémité de la rue, désertant ainsi le centre tactique des opérations.

- « La dernière unité reste en place, je répète, la dernière unité reste en place ! », consigna l’adjoint par radio. « Nos tireurs s’occupent de la cible, aucune victime à compter ! »

Une apparence dans son dos lui enveloppa le bras pour l’empêcher de reprendre son talkie et de l’autre main, lui obstrua la bouche pour le guider dans une pénombre plus ardente.

- « Écoutez-moi bien attentivement : j’ai besoin de votre aide pour entrer dans le musée et localiser Karamazov après l’avoir déplacé afin d’éviter de le compromettre. Je sais que le canal est sur écoute, ce n’est qu’après avoir eu une confirmation visuelle de la présence de Karamazov que je vous relâcherais, est-ce que c’est bien clair ?? », en libérant Martins.
- « Jack ! », qui reprenait sa respiration et tournait sur lui-même comme une girouette au vent. « Tout le monde vous croit… »
- « C’était un leurre, les responsables sont de mèche avec Camilla Radford. Gabriel, Gabriel Radford », rectifia Bauer en paraissant avoir perdu toute sa salive. « Je ne m’intéresse pas à Drakov mais j’ai besoin… », spasmodiquement, sentant que le chaos émeutier s’affaissant telle de la neige sous un soleil zénithal. « …de connaître certaines informations que garde Karamazov. Je peux vous faire confiance ? »
- « Vous tenez à peine debout, qu’est-ce qu’on vous a fait là-bas ? »
- « Tous…mes hommes sont morts. Excepté Saunders, c’était la faute à Drakov. À Drazen pardon. On a été torturés, ils savaient pour Drazen… »

La mêlée se dispersait dans une nuit aux longs couteaux, le tireur hostile avait rangé son arme pour prendre l’escapade par la porte de service. Mais l’avenue était tellement étroite pour une telle affluence que les effectifs n’arrivaient plus à empêcher les journalistes de faire tourner leurs caméras.

- « Je ne parle pas du Kosovo, je parle de maintenant, vous délirez Jack ! Vous savez quel est votre problème ? Vous voyez des ficelles tirées partout là où parfois, il n’y a que de la coïncidence ! »
- « Je sais… », redressa-t-il par mauvaise foi, troublé par l’erreur qu’il était incertain d’avoir commis en y repensant. « Vous devez m’aider à entrer Ned, vous êtes le seul en qui… »


Le cou étreint par les mains épaisses de l’agent casqué qui percutait sa strangulation, Cassandra se croyait presque perdue dans ce désert blanc fumeux quand Drakov passait ses chaines autour de l’homme. La force brute du biélorusse n’avait pas décrépie à mesure que ses rides s’étaient allongées. Une dernière prose respiratoire et les maillons s’inscrivaient comme au fer rouge sur la gorge de l’agresseur.

- « Vous êtes plus utile enchainé… », concéda-t-elle en rejoignant la fausse ruelle anglaise.
- « Je vous retourne le compliment. »
- « Evans ! », hurlait un autre agent à leurs trousses. « Les suspects sont au nord-ouest du rez-de-chaussée », prévint-il à ses effectifs.

Encerclés à l’arrière et devant eux en direction de l’ascenseur, ils s’immiscèrent à mi-chemin dans une pièce annexe où la fumée manifestait toute son emprise sur les lieux.

- « CIA ou non, vous devez les éli… », recommanda Masri, muet jusque-là.
- « Je sais ce que je dois faire ! », s’effaçant dans le brouillard livide.

La mare de sang qui maculait le faux macadam était moins opaque que la forme inerte de laquelle elle coulait. Drakov avait compris avant elle, ou du moins, il en avait eu l’intuition. Cassandra se précipita sur le corps comme les conquistadors sur les plages du nouveau monde et écarta la fumée de quelques revers.

Martins se laissa distraire par l’émeute qui s’approchait d’eux par groupes hétérogènes et enclava Bauer au niveau des épaules avec ses mains.

- « La confiance, notion vague avec une arme qui me caresse la nuque… », euphémisa à peine l’agent fédéral. « Braxton et Loomis avaient prévu votre douche dans la Baie, les russes devaient être impliqués dans l’extraction de vos documents classés pour qu’on puisse enfin avoir un signe de vie d’AE/Dune. La baguette de Slattery peut-être. Vous êtes encerclé ici, et on a perdu la localisation exacte de nos otages. Est-ce lié à Matters ? Il a pourtant réussi à nous semer, sinon on aurait fait notre grande photo de famille. »
- « Vous nagez sur du bronze ; si vous voulez suivre quelqu’un, vous feriez mieux de demander conseil aux chinois ! C’est pour eux que je suis ici, je dois déjà retrouver Karamazov pour connaître l’identité de la taupe chez les Renseignements », débordé par une répulsion intestine qui lui promettait d’expurger son dernier repas, s’il pouvait encore avoir la capacité de s’en souvenir.
- « Vous avez l’immunité diplomatique maintenant, Braxton a pu négocier ça avec Cassandra parce qu’il vous pensait décédé, de l’eau distillée dans de la vinasse. »
- « L’immunité ne change pas, vous ne comprenez pas ! Il ne s’agit pas seulement d’assurer mes arrières et celles de ma fille si jamais la CIA retrouve ma trace. C’est le seul moyen pour me faire définitivement disparaitre en mettant un terme à leur surveillance satellite. Autrement je n’aurais pas les ressources et quoiqu’il arrive, Karamazov va me filer entre les doigts ! »
- « Et si je suis découvert ? Slattery mettra ma tête sur un pique ! »

Après avoir perdu l’équilibre, Martins fut trainé devant la vitrine d’un commerce que Jack fractura par deux coups de pied, puis effleura le verre brisé avec son visage sur une sentence de guillotine cristalline.

- « Je m’en chargerais avant lui », prodigua Bauer, affecté par sa démence sibylline.


- « On nage en plein délire… », déplora Cassandra en s’abandonnant sur la bavure sanguinolente dont elle remarquait alors une longue trainée.
- « Je suis désolé pour la jeune fille. Une balle perdue dans l’allée, et le corps a été déplacé ici. Quelqu’un sait déjà, c’est pourquoi on doit retrouver son père avant qu’il ne le sache ! »
- « Radford fera avorter l’opération s’il découvre la vérité », augmenta Masri à l’argument de Drakov. « Dès que la fumée se sera dissipée, il comprendra tout à cause des caméras. »

Un crachat de sang venait soudainement d’éclore de la bouche de Linda Radford et suinta le long de sa joue, puis un second rejet précéda l’agonie silencieuse.

- « La fille ne peut pas survivre, donnez-moi l’arme ! »

Cassandra se rendait à l’évidence, l’âme était prisonnière d’un corps supplicié et c’était une faveur que de l’achever comme Jack avait achevé Rosenberg. Était-ce la circonstance de ses choix ? Elle était une victime des décisions de son père, comme la mort de Rosenberg découlait de celles d’Alan Bauer. La faveur d’une perte était encore dans ses intérêts, ou plutôt était-ce à la faveur des risques qu’elle voulait éviter : appuyer sur la détente, c’était presque renoncer à la négociation d’une évasion avec Radford, et ne pas appuyer, c’était garantir l’avortement de l’opération et rompre les termes de son contrat avec l’Agence. Linda Radford était bien exposée aux deux conjonctures de Schrödinger : était-elle vivante ou morte à l’intérieur de ce lieu allégorique de la fiction et de la manipulation de l’histoire ? Cet espace des limbes brumeux avait tout d’un purgatoire déjà trop embrasé où ils étaient vivants et morts en même temps.


[05:59:57]
[05:59:58]
[05:59:59]
[06:00]



Les empeignes de deux mocassins noirs pointaient dans l’interstice entre le carrelage et le bas de la porte d’une cabine de toilette. Quand l’ampoule foudroya puis cessa d’émettre toute lumière, l’homme sur le trône gesticulait comme si un clou dans le pied le démangeait. Dans la pénombre grave, on l’entendait batailler pour les restes du rouleau de papier toilette, taper contre la cloison en bois et relever son pantalon dans un empressement de dépit plus que d’urgence. Il déverrouilla le loquet et jugea bon d’ouvrir la porte pour y laisser entrer la lumière avant de se laver les mains. Le distributeur à eau filtrée fuitait sur la moquette grise des bureaux aménagés en plateau, si bien qu’une goutte toucha un des mocassins de l’homme quand il traversa l’allée, en s’arrêtant à mi-chemin d’une halte brusque.

- « Pas un flic, pas un électricien, pas un foutu plombier ici…Avec du pesticide ce poste serait aussi dépeuplé qu’une station balnéaire au Groenland. »
- « On est les derniers résistants, en bas c’est pire que la grève Pullman», concéda son collègue assis à une rangée de lui.
- « Ils nous ont sucré les primes, la tirelire doit bien être assez pleine pour que quelqu’un s’occupe de ce foutu disjoncteur ! »
- « P’t-être lié aux coupures là-bas, le réseau électrique a grillé », alors que l’homme aux mocassins était déjà parti se réfugier dans son bureau.

L’uniforme de police était exigé par la réglementation de l’établissement, et le cinquantenaire au mono-sourcil ne dérogea pas à la règle, touillant un café refroidi en espérant secrètement le réchauffer par quelconque moyen occulte. Il fit pivoter son fauteuil et se tourna enfin vers le témoin qu’il interrogeait.

- « Désolé de vous avoir fait attendre. »
- « Vous ne seriez pas foutu de trouver des piles pour un magnétophone», dépoussiérant la terre fine sur ses chaussures, non sans faire grincer le fauteuil à roulettes qui lui donnait plus de hauteur que son interlocuteur. « Alors les fédéraux ? Qu’est-ce qu’ils disent ? »

L’inspecteur cherchait un prétexte pour couvrir son laxisme, ou peut-être avait-il prévenu le FBI, qui n’avait pas insisté pour exciter l’haleine parfaite de Sorensen devant les médias. Au moins, cela aurait prouvé que le roi des levées de fonds n’était pas suspecté de quoi que ce soit par les fédéraux, et qu’à défaut de rester éveillé sur une chaise d’interrogatoire, il pouvait choisir ces roulettes pour mener sa danse bien chorégraphiée.

- « Ils couvrent tous la situation au Warder vous savez. Jackie et Marylin pourraient bien revenir d’entre les morts et s’enrouler leurs langues qu’on s’en fouterait. »
- « Ils pourront se curer les dents avec les coins de page du journal de demain matin aussi ? Décapiter la reine aurait été plus noble, l’information n’aura pas de marbre pour la presse. »
- « Vous avez donc appris pour le président de la Chambre, ça ne me surprend pas. M. Sorensen, cet endroit n’a rien d’un Colisée en ruine, je ne suis pas si idiot que vous ne le pensez. Les rumeurs disent que vous menez la chandelle par les deux bouts mais… »
- « C’est moi qui fait ruminer les rumeurs. »
- « Mais votre rôle à l’OIS n’est plus à prouver pour les conspirationnistes. Vous n’avez pas besoin de moi pour supplanter les fédéraux si vous tenez à découvrir qui sera le prochain Représentant et pourquoi. Ni pour écrire vos manchettes afin de couvrir je ne sais quel complot vous impliquant de près ou de loin. Nous sommes débordés, alors ma question sera à choix multiple : sauf votre respect, est-ce que vous êtes ici pour vous foutre de ma gueule ou bien pour vous foutre de ma gueule ? Vous pouvez tailler en deux ce bureau en prenant votre café le matin. »

La joue et le lobe gauche étaient encore fardés par les couches de sang, de sable et de bleus sur le visage de Sorensen, réunissant tout le spectre des couleurs. La chemise blanche s’évadait de la taille sous ceinture, la cravate avait bien vécue et son costume était si taché qu’il paraissait avoir nagé la brasse dans un bac à sable. Il fit grincer le siège une dernière fois et se tenant comme un piquet, reboutonna le haut de sa veste en reprenant les accents de l’éloquence.

- « Merci d’avoir bien voulu me recevoir. J’espérais avoir été assez clair sur les raisons de ma présence. C’est peut-être parce que je suis resté dans un placard à balai, pendant six heures pour éviter les russes, que je ne contemplerais pas le lever du soleil avec les charognards. Mais je vous ai surestimé en effet, les manifestations éveillent en vous une rage prolétarienne. Pourquoi venir au poste le plus proche quand Langley est à 30mn ? »
- « Parce que vous savez que le FBI aurait déposé des scellés ici par mesure de précaution. En cas de fuite, les fausses pièces à conviction déposées ici pousseront les médias à changer les cordes de leurs violons. Et de leurs arcs. Des contes de fées où les russes ne seront même pas évoqués dans vos torchons. »

Il était plausible que Sorensen soit venu au poste pour estimer les fuites potentielles autour de l’interrogatoire que Valajdopov avait mené à grandes tasses de sérum de vérité, puisqu’avant l’émeute du Warder, les gros bras de la police locale avaient participé au raid de la CIA pour capturer l’émissaire russe et son acolyte. Mais plus probable encore, Sorensen prenait le commissariat comme un baromètre de l’impatience des fédéraux à le récupérer voire à le suspecter. Comme on ne souhaitait manifestement pas l’attacher au portique par la laisse, il était quasiment garanti que la voie était libre, hors de portée du flair de Slattery.

- « Je prends simplement la température. La moindre corruption dans votre département sera entendue du haut de la pyramide. Je sais que vous avez refilé l’assassinat de David Kleinfeld à Baltimore sous consigne du FBI. Quelqu’un tente de crédibiliser le lien entre le Sénat, les russes et moi. J’étais donc curieux de savoir si vous alliez me poser la question. »
- « Mes hommes sont fiables ! Peut-être incompétents, mais fiables ! Tout a été tamponné à la cire », symbolisa l’inspecteur en maestro offensé. « Personne ne vous attend avec les menottes, mais je me pose des questions maintenant. Est-ce que vous voulez me blâmer de vous apprendre une autre vérité que vos journaux ne diffusent pas ? La chandelle par les deux bouts, et pourtant personne ne vous attend chez vous. J’ignore pourquoi, mais vous baignez dans l’ombre du président de la Chambre, et vous vouliez l’entendre ma propre bouche. Maintenant si vous me permettez, j’ai un département et sa plomberie à faire tourner. »
- « Je ne fais pas plus tourner ces journaux que les machines à sous de Vegas. »

Sorensen acquiesça pour quitter dignement la pièce, ne cachant pas la satisfaction d’entendre quelqu’un du commun des mortels lui apprendre que les projecteurs n’étaient, pour une fois, pas tournés vers lui. « L’inspecteur Harry », comme on le surnommait, soupira du nez quelque chose de l’ordre du remord, et la langue enveloppant son plombage dans une de ses molaires, il s’admettait que sa réaction avait été exagérée.

- « Une minute. Le FBI assure la liaison avec l’ambassade russe, qui consent à éplucher avec Baltimore les ressources des contacts de Kleinfeld. L’ambassade vous donnera le nom des enquêteurs bien avant les fédéraux si vous leur dites que je vous envoie, mais vous serez le premier à apprendre que vous êtes parfaitement relaxé. »
- « J’apprécie votre geste. »
- « Pendant que le loup ouvre sa mâchoire ? Pourquoi ne pas reconduire votre assurance-vie tout de suite ?! »
- « Si il y a bien un endroit où je serais en sécurité, c’est là-bas. Ils sont sur le fil du rasoir d’une crise diplomatique s’ils me touchent, alors j’en profiterais pour ouvrir les vannes de pression et je serais assuré qu’ils ne révèlent aucun de mes intérêts. Ils seront heureux de m’entendre réciter mon propre Souvenirs de la maison des morts. Enfin, ce n’était pas le bagne tout à l’heure mais quand même… »
- « J’connais pas », retournant à ses préoccupations.
- « Un condamné politique qui raconte ses années de travaux forcés. Une de mes lectures collégiales pour bien connaitre les mœurs russes. »
- « Hm, la science du châtiment ou l’art de s’offrir une bonne conscience pour les tortionnaires, quand les victimes consentaient à subir les pires tourments de leur vie. »
- « C’est comme ça qu’ils gagnaient leur paix de l’esprit, d’un côté comme de l’autre. Je cherche juste à gagner la mienne. »
- « Ouais, et je devine maintenant que je vais gagner la mienne », maugréa-t-il sans concession, d’un sarcasme à en faire éclater le néon au-dessus de leurs têtes.


Le regard encore incrédule de Martins écumait le convoi à l’horizon, où son supérieur était en planque jusqu’à la fin de l’averse de plomb. Jack se dissociait presque à vue d’œil, sans comprendre comment il avait pu menacer la seule personne – aux côtés de David Palmer – dont la dignité pouvait encore signifier quelque chose.

- « Il y a une chose que vous devez savoir Jack. Nos deux otages ne sont pas seuls à l’intérieur, quelqu’un fait l’entremise avec Radford… »
- « Qui ? Vous avez confiance en lui ? »
- « Ce n’est pas lui, c’est elle. Je n’ai aucune raison de ne pas la croire. Elle est revenue pour vous avant de pleurer sur le marbre. »
- « Cassandra ? Elle…elle vous manipule, je sais qu’elle m’a vendu… »
- « Pourquoi aurait-elle négocié votre immunité dans ce cas ?! »
- « De la fausse monnaie, elle devait savoir dès le début pour Karamazov. Une immunité pour pouvoir l’approcher, mener cette opération et m’attirer dans sa toile ! »
- « Jack…Et même si c’était vrai, est-ce que ça vous empêcherait d’y aller ? »
- « Non. Vous allez m’aider à entrer là-dedans et à la retrouver…à le retrouver », corrigea-t-il.

L’expression de Martins médusa le temps, endigué pendant quelques secondes, comme si l’agitation du vulgaire reprenait son souffle.

- « Appel à toutes les unités », trancha finalement l’adjoint. « Négociez un cessez-le-feu immédiat, nos deux suspects doivent sortir d’ici vivants ! Delta à l’angle, gardez le périmètre fermé à l’ouest jusqu’à la rotation pour cueillir Radford. Je viens en assistance ! »
- « Ned, mettez de côté votre ego, ce n’est pas le moment ! », avisa son supérieur par talkie.
- « Ne me suivez pas de trop près », préconisa Martins à Jack en ignorant la directive.

Le caméraman d’une chaine locale harmonisait la mise au point sur la chevauchée héroïque de Martins alors qu’à contrario, Jack perdait le point sur ce dernier quand sa vue devint trouble. Des particules informes qui coagulaient, autant de naufragés qui se débattaient au gré du ressac.

[06:08:33]

Renonçant presque à toute lueur, les pupilles de l’homme se rétractaient quand lui apparaissait sous l’azur l’aridité mordorée du désert afghan. Le sable abjurait sous la fumée cotonneuse qui s’élevait à plusieurs mètres de hauteur. On ne pouvait dire si la plaine désolée s’effondrait sur elle-même dans un spasme terrestre ou si c’était le poids du céleste qui écrasa ce qui gisait au-dessous.


Jack s’enlisait à l’intérieur de la fable d’espionnage, grâce au consentement de Martins qui avait informé les forces de l’ordre à l’entrée. Ce monde était-il assez fou pour croire en un ordre quelconque ? Bauer avança avec félinité entre Richard Braxton et Roger Slattery, qui délogeait sa paire des lunettes dans l’effarement de la comédie divine sous ses yeux myopes. Dans l’oreillette du DD-O, une série de coups de feu résonnait avec plus d’acuité que les autres, et rimant avec les clameurs masculines de la révolte armée. Cassandra aurait pu époumoner des vociférations de sirènes au milieu du naufrage – quand le capitaine quittait son navire – qu’on l’aurait quand même ignorée.

- « Richard ! »
- « Ah Roger, on aurait bien besoin d’un de vos briquets ! », se permettant un trait d’humour qu’un sourd n’aurait pas pu lire sur son visage. « Du graphite à faible dose qui est peut-être passé sous le radar de l’armée, mais on opte pour le C4. C’est un carnage dedans. »
- « Qui mène l’insurrection ? », couvrant son borsalino gris à la levée du vent.
- « Radford a pu engager des mercenaires lorsqu’il était hors de nos écrans avant le procès », cimenté par une enceinte humaine d’agents qui barbelaient les médias.
- « C’est à exclure, il n’est séduit par Masri qu’en raison du chantage qu’il pouvait exercer sur le parti républicain afin d’être amnistié. Vous auriez pu lui tendre la lime dès le début. Masri était trop accessible ! Quelqu’un d’autre est sur le coup. »

Un journaliste tenta de passer le corail des policiers et fut aussitôt riposté par un matraquage abdominal, causant une ruée de perches et cravates à proximité de Braxton et Slattery.

- « Virez-moi ces vautours ! », brailla le directeur dans un langage des signes parlé. « Une intuition ? », retournant à son interlocuteur.
- « Appelez la relativité restreinte une intuition si vous voulez. On ne désirait pas poursuivre Radford pour les charges usurpées ou non de l’affaire Kleinfeld, nous savions que déserter l’audience d’hier, c’était enfoncer le dernier clou dans la croix, qu’il témoigne ou non ! », en s’efforçant de se faire entendre par-delà les crissements à répétition. « Sauf que par l’intermédiaire d’un certain Cooper, par ses connexions au Washington Post, certaines extorsions de fonds au Moyen-Orient seront révélées ce matin. Il y a quelques mois, Kleinfeld épinglait les secteurs de ces détournements comme on épinglait les bars clandestins pendant la Prohibition ! »
- « Quel est le rapport ? Bon Dieu Roger, pourquoi prendre les escaliers quand on peut… », engagea Braxton, excédé par la complexité du phrasé analytique du contre-espion.
- « En chemin, Caughley a décroché le téléphone rouge à Langley. La source d’un paradis fiscal a afflué à la lumière d’un des secteurs couverts par Kleinfeld. Écoutez bien, nous n’avions jamais cartographié une partie du désert afghan, un des détournements visait à effacer ce lieu de la carte. Et nous l’avons repéré il y a quelques minutes seulement parce que comme dans votre musée, tout part en fumée là-bas ! »
- « Le détournement a été réalisé pour dévier nos satellites ? »
- « Le paradis fiscal que nous avons découvert regorge d’évidences qui dénotent les moyens dantesques mis en œuvre pour cacher l’existence de ce secteur. Les afghans étaient dans le coup, le suaire s’est décollé de lui-même : Nate Sorensen y menait sa désinformation là-bas avec l’OIS depuis des années. La chance assiste parfois la détermination de nos enquêtes, ce sont les activités « sismiques » de la région qui nous ont permis de recentrer nos drones. »
- « Les activités sismiques ? »
- « Un effondrement plusieurs centaines de mètres sous terre. Et pour Sorensen, réglez les formalités avec le président au sujet du Post, je ne vois pas d’inconvénient à divulguer ces données, cela résoudra les inquiétudes de la Cellule antiterroriste. Ce qui accréditera également les fuites sur les réserves pétrolières en Russie et aux abords. L’organisme de Sorensen s’est lentement écroulé pour lénifier la géopolitique orientale. Les consortiums se sont retirés à la seule mention publique de ces extorsions, et le Kremlin s’y reprendra avant de nous couper les robinets via leur pays satellites et frontaliers. »
- « Je contacterais le président dans la soirée, je suis enchanté de vos recherches fructueuses Roger mais il y a d’autres chats plus félins que Sorensen. Depuis quand avez-vous changé l’ordre de vos priorités ? »
- « Je ne l’ai jamais fait. Je vous ai promis l’agent dormant et je m’en vais le cueillir de ce pas. Mais j’estime que je devais, en guise de prologue, vous avertir sur la nature des transactions de Sorensen avant que tout ne nous éclate au visage. Avec la presse à Langley dans 4h, je ne veux pas avoir l’air d’un défiguré qui rit jaune ! »

Slattery tassa son chapeau avant d’entrer dans la voiture par la banquette arrière et se désaxa un instant vers le directeur des opérations.

- « Une dernière chose », insista le Successeur. « De votre côté, vous feriez mieux d’envoyer des hommes cueillir les rescapés, s’il y en a, de cette cérémonie tribale afghane qui soulève la poussière. Je vous confierais mon briquet avant de le confier aux Renseignements pakistanais, ils ne sont pas fiables alors je vous recommande de dépêcher des unités au sol, peut-être allons-nous reconnaître de vieilles connaissances sur place. »
- « Comme vous dites, je ne me fie pas à eux. Laissez le Conseil publier son rapport sur l’Afghanistan, l’intervention n’est pas envisageable actuellement. »


Conquis par le miroir aux espions, pièce à l’architecture de glaces déformantes, comme si la réalité ne se déformait déjà pas assez depuis quelques minutes – n’était-ce pas depuis toujours ? – Jack entreprenait de retrouver Martins et comme la brume s’était dissipée, il fut pris dans le vertige de ses reflets, où il remarqua le cadavre à ses pieds.

- « Jack ! », tonnait Martins pour l’aider à se repérer, bien que le cessez-le-feu semblait respecté. « Je s…Karamazov…à l’étage…ou quatrième. »
- « Hostile en vue dans la pièce sept ! », égosilla un agent de l’unité d’intervention en pointant sur Bauer.

L’ancien Delta plongea sur la surface de verre et s’empara du 9mm à la ceinture du cadavre pour plomber l’agent avant qu’il n’alerte le reste de son équipe. La balle traversa la cuisse, faute d’avoir réussi à viser près du thorax pour lui laisser une chance de survivre plutôt qu’une chance de répliquer. L’agent s’effondra latéralement et Jack se précipita en glissant sur ses genoux pour amortir sa chute, puis, prêt à lui briser la nuque, se laissa plaquer dos au sol, le souffle coupé. Comme en pleine contemplation du ciel sur une friche d’herbe, Jack appréhendait à l’envers le visage de son ennemi et le harponna au col pour le faire planer au-dessus de lui. Il bascula à 180° et sangla ses jambes autour du cou de l’adversaire.

- « Jack… »

CRAC.
En temps normal, Martins aurait une réaction opposée à la contrariété presque indifférente qu’il affichait, mais ce qu’il venait de voir le dispensa de sermonner un civil officiellement décédé aux yeux de tous, qui venait d’éliminer de sang-froid un agent fédéral. Sans penser à reprendre la casquette tombée pendant l’altercation, ni même la lampe-torche prise à Martins, qui avait glissé de sa poche, Jack se précipita jusqu’au premier étage, traversa la ruelle anglaise avec l’adjoint et déboucha dans un couloir aussi ensanglanté que celui des aventures de Jack Torrance. La mer avait bien été séparée en deux, maculant les murs d’un côté comme de l’autre.

- « Cassandra ? », hoquetait Bauer en avançant entre les corps.
- « L’ascenseur est HS. La porte de service… »

La poignée bloqua avant même que Martins n’eut conclu sa phrase quand Bauer étripa la porte. Un coup sec avec le plat du pied permit son entrebâillement pour contrer la lourde résistance, élargi par un second coup puis achevé par un troisième. Au pied de l’escalier, Jack fut déconcerté par l’amoncellement de cadavres sur le marché.

- « Cassandra », arrima Martins sans l’écho d’un doute.

L’aridité mordorée réapparaissait sous l’azur, décharné de ses nuages quand les pupilles s’étendaient pour redécouvrir le monde depuis le créneau en verre d’où filtrait la lumière. Sans l’écho d’un doute, il y avait de la circulation à perte de vue et des bruits à perte d’ouïe, mais l’esprit était encore accommodé à sa léthargie. Des câbles, ou plutôt des fils très fins reliés au crane. Il fallait les débrancher. Se relever ensuite, reboutonner sa chemise et continuer à battre des paupières. La terre palpitait, comme une longue secousse sismique mais…ce n’était pas ça. Des copeaux de verres se dispersaient dans la pièce quand une vitre éclata, causant une réaction démesurée de l’homme qui se cramponna au fauteuil où il avait veillé pendant…impossible de savoir combien de temps, après réflexion.

- « …vacuation immédiate », transparaissait une voix enregistrée depuis la cour extérieure, d’où provenait cette chaleur grasse qui semblait rendre tout raisonnement stérile.

Et son arme de poing ? Danny Caïn caressa la circonférence de sa ceinture, son 9mm avait disparu. La sécurité n’était même pas relâchée quand il franchit la porte coulissante munie d’un capteur de mouvement : il n’y avait plus aucune sécurité. La terre éclipsée des pots de fleurs et les débris de pierre pavaient le sol, avec encore plus de chaos que dans certains secteurs démilitarisés près de Kaboul après raid aérien. La poussière gouttait du plafond par à-coups à chaque saccade quand Caïn traversait le couloir post-apocalyptique avant de le voir s’effondrer en épaves de béton. Il accéléra le pas et par réflexe, se baissa chaque fois que le décor muait jusqu’à rejoindre le rez-de-chaussée, jonché de deux corps et une poutre bancale sur le point de rompre. La sortie était impossible, ornée d’un gouffre en guise de paillasson qui s’était formé au premier effondrement souterrain.

Caïn tergiversa entre la possibilité d’être laissé pour mort, bien que les risques furent minimes dans la salle où il s’était réveillé, puis le fait qu’on ne l’avait pas privé de ses mouvements, lui permettant de se frayer un chemin sans la moindre opposition. Et cette salle ? Pourquoi ces branchements ? commença-t-il seulement à réaliser, quand ais-je été endormi ? La chaise fracassa la fenêtre dans un hurlement de verre, que le soldat trépassait avec un corps qui semblait formé de plomb pour atterrir dans l’embrasure étroite et ombrageuse entre les deux bâtiments. Le moteur d’une Jeep bouillonnait, derrière les soldats paniqués qui allaient quitter le fort. Caïn esquissa ses empreintes sur la terre orangée et marcha jusqu’à la cheminée de fumée qui s’envolait depuis le dôme ouvert.

- « Nom de… », en parcourant de l’index l’étendue de sa cerne droite pour débrider au mieux ses yeux. « La rampe de lancement. Un tir qui résonna tour autour du monde…Le…les missiles... »


La différence entre Washington et l’Afghanistan s’enténébrait par moment. À mesure que Jack et Martins progressaient, l’escalier était de moins en moins jonché de cadavres et arrivés au cinquième étage, l’obscurité complète voilait même les phares de l’hélicoptère qui bourdonnait au-dessus d’eux. Sans aucune source de lumière, ils se sentaient là à l’âge de pierre. Radford et ses partenaires avaient décampé sans laisser aucune trace, ce qui n’était pas surprenant, mais Cassandra, Drakov et Karamazov ? Aucun signe de vie, dans un horizon qui n’en était pas un.

- « Ils ont été livré sur un plateau. Radford a eu ce qu’il voulait. »
- « Cassandra voulait faire ça pour vous Jack, elle pensait que vous étiez en vie. »
- « Je ne le suis pas ? »

Martins pouvait humer la sueur de Jack malgré la fragrance étrange qui empestait les lieux, sans même une allumette pour éclairer sa face hallucinée. Quelque chose ne tournait pas rond chez lui, il pouvait concevoir sa paranoïa après tout ce qu’il avait vécu, mais le voir ainsi…se fondre en suée dans une sorte de chair dissolue qui paraissait brûler. Brûler comme lors d’une cérémonie militaire commémorant un soldat mort au front, au milieu d’un feu ardent…

- « Drakov et Masri ont été son laissez-passer pour gagner la confiance de Radford. Elle voudra savoir ce qui vous est arrivé, pourquoi on lui a menti sur votre mort. »
- « Leur collaboration ne date pas d’hier ! », invectiva Bauer. « Elle opérait en freelance avec moi pour pouvoir cacher Radford le temps de son procès, et c’est lui qui l’a envoyé me retrouver à Minsk ! Tout est si clair, AE/Dune signifie cela, on nous a permis de griller la couverture de Matters pour cacher l’existence d’une seconde taupe, une taupe cachée derrière la dune ! Et là, c’est encore une coïncidence pour vous ? », sans donner à Martins la chance de répondre. « Ils ont pris la fuite par les fondations, peut-être une galerie en travaux atteinte avec du C4. Il nous faut de la lumière. »

[06:20:40]

Le commando sécurisait le premier étage. Braxton réassignait ses unités.
Le tireur embusqué à l’Est du Warder prenait en joue les fenêtres du cinquième étage.
Sous les signaux de fumée indienne, Caïn trébucha sur le cadavre de Hamza.


[06:25:21]


La pénombre instilla une réminiscence fugitive à l’ancien Delta : sa capture par des soldats serbes au Kosovo. Une cave, où il avait pu délier la corde entre ses mains, ce soldat qu’il apercevait dans la fente d’une trappe, des débris de vases, et un interrogatoire fantasque.

C’est donc lui le prisonnier…C’est donc toi qui avais ordre de tuer Viktor Drazen ?
On ne va pas s’en sortir, ils sont trop nombreux
, avait déploré un des hommes de Jack.

Des blancs de mémoire. Puis les échos de sa propre voix.

Ici Jack, vous me recevez ? J’arrive à la zone d’exfiltration, attendez-moi là-bas, avait-il décrété à ses hommes avant de retrouver deux de ses hommes, Peltz et Illijec flotter dans la rivière. Éteignez ça ! Les serbes utilisent notre radio pour nous repérer !

- « Les serbes utilisent notre radio pour nous repérer ! », répéta Bauer à haute voix.
- « Vous divaguez Jack, vous vous êtes évanoui pendant quelques minutes !! Il ne faut pas rester ici, vous sentez comme moi cette odeur ?!»
- « Du propane », en reprenant ses assises. « Un autre clin d’œil de Radford… »

Jack chassait le fédéral derrière l’issue d’où ils étaient arrivés, puis visait un spectre dans l’obscurité sans autre forme de procès. Lui tirer dessus allait peut-être lui permettre d’y voir plus clair, si cela pouvait encore être possible à ses yeux.

- « Attendez !! »
L’étincelle excita la course impériale d’un brasier qui s’étendait sur une grande partie de la surface des 400m² et fit exploser les vitres marquées au gaffer. Les fédéraux, la police locaux, les médias et les civils assistèrent à la détonation qui engendra un temps une lumière solaire sur l’avenue. Les retombées des grains de verre touchèrent quelques-uns d’entre eux.

- « Vous êtes devenu fou ?! », derrière la porte pour se protéger de la danse enflammée.
- « Avec ou sans vous, je pars les retrouver ! », élucubrait Jack, les pupilles teintes par le feu.
- « Mourir une fois sous les flammes, ça n’a pas suffi ?!! »

Des hurlements de supplice vinrent blasphémer le crépitement du feu. Jack s’essuya la sueur le long des sourcils avec le poignet et s’élança dans l’incendie qui désolait tout sur son passage. Martins tenta de le retenir mais sa volonté messianique ne le dissuada pas de s’enfoncer dans le brasero pour retracer la source de l’agonie.

Une dizaine de mètres plus loin, sa veste céda à l’embrasement quand il aperçut une silhouette en fœtus, éprise de spasmes de souffrance. Karamazov était ligoté, pieds et poings liés, la bouche calfeutrée à l’adhésif. La corde aux chevilles disparaissait sous les effets du feu et Jack lui retira d’abord l’adhésif en prenant garde de marcher entre les couloirs de flamme pour ramener K. hors de ce purgatoire. Après ses ressouvenirs de Crépuscule, la fumée le déchaina plus loin dans sa psychose, faisant culminer sa démence.

- « Qu’est-ce qui est irréversible ?! », en se rappelant des derniers mots de Matters sous le bruissement du feu dans son appartement. « Non…tu es encore plus manipulé que moi ! Je n’aurais voulu jamais savoir ! Ce qui devait nous sauver… »

La brûlure qui s’intensifiait au niveau du bras gauche le ramena à la réalité avant le déchirement vocal de Karamazov, gravement atteint au cou et à la joue. Il n’était pas Matters, avait peiné à remarquer Bauer quand il aperçut un renfoncement où pénétrait l’ardent brasier. Martins et le reste de l’Agence auraient peut-être été d’avis de l’achever, comme un taureau transpercé par l’épée qu’il fallait exécuter ; mais Karamazov avait tellement d’informations vitales que la plus intense des souffrances physiques n’aurait pas convaincu Jack de renoncer.

- « Le commando sera là dans quelques secondes, je ne peux pas rester ! », regrettait le directeur adjoint, sur le point de demande une assistance médicale pour leur otage. « Le piège va se refermer sur vous, toute la presse est devant, votre immunité sera marquée sur du papier mouillé !!»

L’argument était sans doute valable : si Jack était arrêté par l’unité d’intervention, la presse allait se ruer sur lui et il aurait gagné tout le contraire de ce qu’il espérait, réapparaitre en haut de plusieurs contrats sur sa tête au lieu de disparaitre comme neige fond au soleil. Donovan Hendersen et Alan Bauer, les pères fondateurs de la multinationale mère ne connaissaient que trop bien cette manœuvre. Jack ignorait quelle avait été leur stratégie, mais après tout, autant se laisser prendre à la conspiration jusqu’au bout, concevait-il. Les contrats sur sa tête par les chinois, son propre gouvernement, autant de moyens de simuler sa mort et le retrancher à agir aux côtés de ceux qu’il cherchait à discréditer le plus, le zénith de la hiérarchie du complot, Old Fates.

- « Je suis navré de vous avoir embarqué là-dedans », tout en posant délicatement Karamazov au seuil de l’escalier, à l’abri du feu.
- « Prenez les infos qu’il vous faut et partez au plus vite, laissez tomber Cassandra, Matters, tout !! Il y a des choses que vous ne souhaitez pas savoir, admettez-le enfin ! »
- « Et Karamazov ? », tourmenté par la cicatrice qui sabrait le visage de Martins.
- « Les secours seront là en même temps que l’unité. Je ne suis pas doué pour les adieux, et avec Slattery, tout ce que je dirais pourra être retenu contre moi. »
- « J’ai déjà laissé filer James. Je ferais pas deux fois la même erreur. »
- « Rien ne prouve sa culpabilité, elle a voulu vous sauver. »
- « Rien ne prouve son innocence. »
- « Alors vous passerez du même côté que ces tortionnaires au Kosovo, que Slattery ! », descendant les premières marches de l’escalier. « Ne voyez pas des ficelles tirées partout pour vous cacher la seule vérité que vous reniez depuis le début : se persuader que tout le monde est coupable pour oublier que vous faites souffrir tous ceux… »

Ned Martins fut coupé par le déploiement de l’unité d’intervention quatre étages plus bas. Il acquiesça d’un signe de la tête et considéra les plaies qui sabraient le visage de Karamazov avant de fuir pour ne pas être compromis.

- « Radford aussi…voulait la grâce », écorchait Karamazov, le regard flottant, en laissant perler du sang de sa bouche.
- « Tu as parlé ? »
- « Je n’ai…pas eu le choix. Il est parti avec…Drakov. »
- « Et Cassandra ? »
- « Derrière…»
- « Ils sont partis séparément, si jamais la CIA parvient à les cueillir », conjectura Bauer à lui-même. « En début de journée, tu m’as dit de demander à Cassandra pour connaître la vérité. Est-ce qu’elle est impliquée là-dedans ? »

L’unité venait de dépasser le deuxième étage et Jack s’enlisait dans son obsession pour Cassandra au point d’en oublier la raison qui l’avait mué à retrouver K. L’entremetteur perdait conscience sous l’effet de la douleur, la face aussi grisée et plombée que Bauer.

- « Reste avec moi ! », à genoux, le secouant par les épaules. « J’ai besoin de savoir qui est la taupe que la CIA a placé dans les services de Renseignements chinois grâce à Lu Pen Yang. Tu étais au courant de son marché avec un fournisseur américain en uranium, tu dois connaître son nom ! Je dois savoir ! », en examinant la progression de l’unité depuis la rampe qui spiralait avec l’escalier.
- « Et Radford ? Tu vas…te venger ? Pour moi ? »
- « Je ne peux…je n’ai plus de temps. »
- « Et je ne peux…retourner dans leurs cellules. Si je te dis qui est leur taupe, est-ce que…tu me délivreras ? », offrant ses dernières expirations dans une affliction plus recluse.

C’était les paroles d’Alan Bauer qui résonnaient cette fois, avant que la détente n’achève Rosenberg. Mais cet homme devant toi est emmuré dans sa douleur, et il faut agir maintenant.

- « Ouais… », conscient que rompre son engagement pouvait contrarier K. et le pousser à révéler la résurrection de Bauer aux fédéraux.
- « Je n’aurais plus à supporter…cette vue monotone sur le Capitole. Je vais te le dire…le nom de ton homme…la taupe…»


À l’équerre du quatrième étage jusqu’au cinquième, le meneur de l’unité serra le poing droit, leva trois doigts de l’autre main puis de l’index, orienta l’itinéraire à suivre à ses hommes. Martins avait pu accéder au premier niveau des travaux quand le commando passait à sa hauteur. Les sept agents de terrain arpentèrent la vingtaine de marches quand ils pointèrent vainement à la chaine leur Famas sur Karamazov, appuyé à la porte qui ouvrait sur le purgatoire.

- « …dis-moi ! », ragea celui-ci de ses poumons calcinés à Jack, déjà loin devant.
- « Ici Leader 2, nous avons Masri en visuel ! Faites venir les secours ! »
- « Par là… »
- « Ne vous fatiguez pas, on va vous sortir de là. Vous deux, restez avec lui. »
- « C’est…Bauer…il est vi… »

Le leader délogea la porte brutalement et fut assailli par le retour de flammes, les yeux protégés par son casque, le Famas bien en mains. Il n’y avait plus que les ombres de ces flammes qui gesticulaient, dans la grâce d’un ballet incendiaire qui était l’antagonisme du chaos afghan : le ciel allait s’effondrer en Occident, menaçant l’avenue de la chute de l’immeuble, alors que l’abîme souterrain en Orient se propageait vers la surface des terres désolées du complexe, qui, comme neige au soleil, était voué à disparaitre.

L’azur pouvait bien dénoncer ses premières lueurs aux bulbes des flammes qui accouchaient des fenêtres du Warder, Jack s’était évaporé comme le double qui avait péri quelques heures plus tôt. L’incandescence n’eut raison d’aucune forme de triomphe sur lui cette fois, mais il fut pris d’un autre ressouvenir que le feu ralluma en sa mémoire. L’absence de pouls chez Graham et Gardener inférait leur mort au Kosovo, mais Saunders…son adjudant et proche ami, dont Jack n’avait pas pu s’assurer de son sort avant de le voir réapparaitre tel un fantôme, comme lui-même a pu réapparaitre aux yeux de Martins, et bientôt de Cassandra. Masri avalait peut-être ses dernières salives, mais le doute était valable : s’il survivait, que pouvait-il dire aux fédéraux ? Est-ce que Slattery le traquerait comme un de ces soviétiques à la bonne époque, comme AE/Dune aujourd’hui ?

[06:32:40]

Le costume était parfaitement taillé pour un enterrement, bien que les morts, eux aussi, devaient encore sommeiller à cette heure. Une aubaine que la famille n’avait pas voulu enterrer le corps au cimetière d’Arlington. Se recueillir en face du Pentagone et à quelques promenades de Langley, autant taper dans une ruche pleine d’abeilles. James Matters ne s’y était recueilli qu’une fois d’ailleurs, après avoir quitté le siège aux premières loges du coup d’état de Minsk, mettant un terme officiel à l’opération Eclipse. Il avait détalé plus vite que les chiens à ses trousses pour rejoindre l’hélicoptère chargé de l’exfiltrer, et plus vite encore qu’il n’avait eu envie de détaler pour connaître la dernière exfiltration de sa vie – de sa carrière, s’il pouvait appeler ça ainsi. Avant de se crasher une centaine de mètres plus loin, ce qui lui avait toutefois permis de regagner la frontière de la ville pour contacter l’ambassade, il apercevait pour la dernière fois de sa vie Jason Morrow, l’homme qui lui avait sauvé la mise en Biélorussie. Le gouvernement ne savait pas dans quelles circonstances il était mort, mais il était descendu six pieds sous terre ici même, non loin de la tombe des Inconnus.
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