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Fan-fiction de Mr. Jack S4: Opération Sombres Soleils
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Etes-vous satisfait de l'évolution de ma fan-fiction au fil des saisons ?
Oui (en partie parce que ca se rapproche plus d'un roman désormais)
71%
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Non (en partie car ça s'éloigne de la fan-fiction et de l'univers de la série)
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A moitié, car certains points peuvent rebuter, comme la longueur des épisodes par ex.
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Peu importe, je m'y suis habitué et je n'y prête pas attention
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Total des votes : 7

Auteur Message
Mr. Jack
Disciple de Kant
Disciple de Kant


Inscrit le: 18 Avr 2004
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 17:21    Sujet du message:
Répondre en citant

- « Un des seuls coins de la ville où ils ne me cherchent pas. Je me demande encore si quelqu’un me cherche vraiment, tout a l’air si désert à cette heure-ci, même avec les manifestants. Mais ne crois pas que je suis venu te voir par défaut. Je pars, pour longtemps sûrement. Pour toujours. Je voulais cet au revoir. »

Matters dévia son regard de la tombe, comme si elle le dévisageait. Sa nervosité causa quelques pics de chaleurs à la surface de son crâne rasé en portrait militaire. Il se gratta à la pointe de sa nuque de plus en plus régulièrement, et la brise qui venait déranger les feuilles du chêne à sa droite ne dissipait en rien son vertige.

- « Je ne sais pas ce qui est le pire entre un adieu à sens unique, avoir la certitude qu’une personne est bien morte. Et puis se raccrocher à un espoir, quand quelqu’un disparait sous nos yeux sans jamais avoir la certitude de ne plus la revoir. On reste accablé par un doute lancinant. Si je creuse, est-ce que je te trouverais là en dessous ? Je sais, ma nuque me fait des misères à force de regarder par-dessus mon épaule. J’ai parfois peur de revoir des fantômes, qu’ils soient là, derrière moi pour me juger. Est-ce que…est-ce que j’aurais dû t’empêcher de partir ? Est-ce que j’aurais dû retourner sauver Morrow ? Et…et est-ce que j’aurais dû retirer mon doigt de la détente ? », persécuté par ses démangeaisons, il ferma ses yeux pour s’imaginer une vie apaisée, sans fuir ni chasser. « Je m’étais préparé toute la vie à ce discours que j’ai fait à Jack. Il n’y a pas eu de haine ou de déchirement intérieur. Mais j’ai réalisé une chose, notre règle d’or : apprendre à simuler ses émotions, à rendre artificiel tout sentiment, ce qui fait de nous des machines, tout ça, que du vent. Ce qu’il faut simuler, c’est la possibilité de ne pas en ressentir. Ce qui nous prend par le cœur, tout ça doit être archivé en se persuadant qu’il s’agit d’un plan de notre simulation, et pouvoir dire à la fin que tout était planifié d’avance. On se ment à soi-même, on se dit que le monde n’existe pas alors qu’il est là, juste sous nos pieds. L’espionnage nous enseigne le contraire. »

Il caressa la gerbe, accroupi pour éviter l’attention d’une vieille dame venue rendre visite à son défunt époux. Pendant la Guerre froide et avant, le KGB avait le talent pour recruter des armadas de veuves qui ne sortaient que pour leurs poireaux du dimanche. Les meilleurs coupe-circuits disait-on.

- « J’aime mieux croire que les morts peuvent me comprendre parce qu’ils connaissent le sens de tout ce plan ! Je pouvais pas refuser ce rôle, je devais me convaincre que c’était juste, tu comprends ?!! Je ne pouvais pas dire qui j’étais, ils m’auraient coupé la tête au crayon à papier », dans l’amertume qu’il portait, il esquissa un sourire qui peinait à voiler l’émotion qui le submergeait. « Ils auraient voulu en savoir plus que je ne sais, alors ma seule place, c’était ailleurs, toujours ailleurs. M’enfoncer dans la neige de Minsk…j’étais si près de la patrie qui attendait tant de moi, et j’essayais de me raccrocher à l’idée que quelqu’un m’attendait là-bas. Qu’après le crash, je pouvais partir, me faire passer pour mort et traverser la frontière biélorusse. Qui m’aurait attendu ? Ici, au moins, j’avais ton fantôme…l’espoir que tu sois vivante, que tu me rendes vivant. J’ose espérer que toi tu savais…qu’entre nous, tout était sincère. L’illusion que tout était bien réel, ça n’a jamais été une illusion comme je voulais m’en convaincre », avant d’extraire une montre de sa poche pour la consulter. « Je pense que le président a fait tomber le niveau d’alerte. L’ambassade doit être excitée de m’ouvrir ses portes… »

Ellen Riss. 1970-2002. Dans un paradis qui n’est pas sans retour.


La lecture du vers exhuma de vieux souvenirs d’un poème de Thoreau, qu’il avait appris au cours de ses études censées faire de lui un parfait produit de la culture américaine. Il croyait qu’avec les années, certains mots s’échapperaient de sa mémoire pour ne plus y revenir, mais certains semblaient persister dans l’inconscient comme s’ils attendaient d’être réveillés, de devenir actifs.

L’Eternité ne nous rendrait pas notre chance
Et je dois poursuivre ma route en solitaire.
Conscient, hélas, qu’un jour nous a vus réunis
Et que ce paradis est perdu sans retour.



Ployé entre les nappes de sang qui marquaient le parquet d’un rouge tout aussi ardent qu’au dernier étage, Richard Braxton colla l’index et le majeur sur le flanc du cou de Linda Radford. Il se releva avec solennité et d’un geste velléitaire du doigt, invoqua les inspecteurs boucler le périmètre pour lancer l’enquête. L’hypothèse du meurtre prémédité ou du tir allié n’était pas à exclure, mais dans ces circonstances, les statistiques se seraient plutôt inclinées envers la théorie de la balle perdue. Une modeste tentative d’expatriation du corps par un des agents de terrain leur permettait de temporiser jusqu’à l’arrivée des secours.

- « Si c’était un expert dans l’art de maquiller les meurtres, il n’aurait pas été inculpé par les preuves sur la mort de Kleinfeld. Il a probablement été informé pour ce qui est arrivé à sa fille avant de s’échapper », suspecta le DD-O au téléphone en traversant le carnage de la ruelle anglaise, qui assurait que le dénouement de la Guerre froide aurait été sensiblement différent si les villes européennes avaient vu autant de nuances de rouge.
- « Laissez Radford prendre la sortie des ordures, mes hommes s’occupent déjà de le pister en ce moment. Vous n’aurez aucun rapport à rendre à la commission, maintenant que les oiseaux ont picoré sur Brainer, les sièges républicains au Capitole seront de votre côté, ils étoufferont la disparition de Radford », gagea Alan Bauer de sa bouche poivrée de barbe.
- « Qu’allez-vous en faire ? Nous ne pouvons pas repartir les mains vides sans Evans aussi. »
- « Sa fille était censée le persuader de collaborer pour le procès afin que nous puissions déterminer ce qu’il sait exactement de Crépuscule. »

Alan Bauer chemina de la portière avant de son SUV à son coffre avec une certaine prestance. Il enfourna son semi-automatique Browning dans l’affluent du dos, et d’une mallette en aluminium il préleva une seringue vide, abreuvée d’un liquide opaque. Il ne répondait que par demi-mesures, comme si chaque mot devait avoir la saveur d’une faveur pour son interlocuteur. Bauer savait aussi que l’Agence allait s’écrouler sous ses propres fondations et que repartir les mains vides ne pouvait pas lui faire plus de mal qu’elle n’en avait déjà fait. Cassandra avait été à portée d’Old Fates depuis l’interrogatoire de Braxton, depuis son opération en freelance avec Jack, depuis son séjour auprès de Drakov à Minsk, alors pourquoi on ne la désirait que maintenant ?

Braxton n’avait que des hypothèses, il n’avait pas l’autorité de Bergman et malgré son rang, redoutait le sort de ce dernier. Il évita donc de prolonger l’intrigue, non sans tisser quelques liens apparents. La présence des deux officiers de l’OTAN en interrogatoire avait permis de retrancher Cassandra vers le peu d’informations qu’elle pouvait vendre à la CIA : sa théorie sur les effets de nanotechnologies, les vérités bibliques que cachait Radford, et surtout sa localisation. Ainsi, Old Fates s’était servi de Cassandra pour attirer Radford, si ce n’était pas l’exact opposé.


- « Vous n’avez jamais vraiment voulu le mener jusqu’au procès ? Juste des aveux hein…», embrassa Braxton, qui n’y avait vu que du feu.
- « Toutes ces années, il a couvert publiquement les amnésies de Bauer au Kosovo, il a remanié avec lui une version des faits qui entrait en contradiction avec sa femme Camilla. »
- « Ca n’a jamais été un secret, Radford a falsifié les rapports, mais vous pensez qu’il connait la source de ces amnésies ? »
- « Le comité Abraham avait débriefé Camilla Radford à propos de KUDESK. Elle est revenue sur son témoignage initial, qui couvrait en premier lieu la vérité à propos de l’hallucinogène. Le Sénat n’a pas mis longtemps à la discréditer, elle allait craquer et son mari allait devenir le nouveau Pinocchio publique. Le Président de la Cour a toujours soupçonné la thèse de l’assassinat, mais les Delta Force avaient subi trop de préjudices depuis Crépuscule, Jones et tous ces autres qui avaient accepté des pots-de-vin, et son départ en retraite se serait soldé par l’asile. On a laissé Radford en place pour se rapprocher de Bauer avec Minsk, voir si des infos pouvaient filtrer, mais ils n’ont jamais abordé le sujet des psychotropes. Bauer a réellement tout oublié avant de mourir », se résigna son parent proche.
- « Qu’est-ce que ça signifie, pour le procès ? »
- « Qu’il ne fait bientôt plus bon vivre à Washington. »

Le DD-O se pinça la moustache sous les narines en butant sur un corps au pied des principes de Moscou. Chacun est potentiellement sous contrôle de l’adversaire, ne jamais se retourner lisait-il en se retournant, bastionné par des paramédicaux et plusieurs âmes sur le départ. Ne jamais se retourner – on est jamais complètement seul.

- « Que le diable prenne Washington, je continuerais de vivre dans la cité des bienheureux. »


Bouche d’égout dans un monde à l’envers, la plaque de ventilation au plafond s’effondra sous le coup d’un éclaireur au grain de beauté proéminent sous l’œil, qui toucha terre la seconde d’après. Deux lampes-torches croisèrent la sienne quand son bras gauche convergea vers celui qui le suivait pour lui faire signe que la voie était libre. Le premier agent fédéral en reconnaissance, muni d’un pare-balle les salua du menton et le second fit voyager nerveusement le faisceau avant de commencer à décompter le nombre de rats qui sortaient du conduit.

- « Vous êtes moins nombreux que prévu. »
- « Un de vos otages est resté là-haut », expliqua l’éclaireur qui escortait Radford et Drakov.
- « J’ai senti mon cul chauffer comme dans un bourbier volcanique ! », gratifia l’ex-directeur des opérations étrangères Delta, sur le ton de la rage plutôt qu’avec la moindre texture de voix comique. « Si un mâle passe par ici, fusillez-le. Si c’est une femme, tendez-moi le fusil ! »
- « Justement, nos ordres sont précis, vous n’avez pas à le changer d’épaule M. Radford. Il nous la faut vivante. »
- « Contrairement à ma fille ! », s’excita celui-ci en poussant l’homme chargé du sale boulot d’Old Fates. « Vous avez vu la vidéo comme moi, elle a pressé sur la détente, c’est elle l’ultime sacrifice dont vous me parliez Drakov ?! »

Radford éclatait comme une ampoule trop irritée, après s’être retenu dans le conduit d’évacuation qui transhumait du Warder à son immeuble voisin.

- « Je sais ce que vous ressentez, je jurais de faire subir le même sort à la mafia rouge après ce qui est arrivé à mon fils à Minsk », compatissait Drakov d’une main sur l’épaule.
- « Et vous avez obtenu réparation en éliminant mes soldats, un autre de mes sacrifices ! »
- « Réparation ? C’est de ça dont il s’agit ? Une mort par une mort ? Une bien maigre pénitence… »


[06:41:53]

Dans les conduits, éclairé par la faible lumière de son téléphone, Jack contacta Amaya pour conclure le marché en lui livrant le nom de la taupe infiltrée dans les Renseignements chinois. Bientôt, la surveillance satellite allait prendre fin.
Les deux agents fédéraux des sorties N-O du Warder étaient désaffectés de leur poste.


[06:46:01]


L’agent que Braxton avait mandé pour convoyer la faible garnison d’Old Fates voulait précipiter leur départ, mais Mikhael Drakov en décida autrement. Paupières indolentes et vertèbres pesantes, à soulever ses deux bottes lourdes comme s’il y avait entassé toute la misère fagotée depuis la guerre, le roseau biélorusse n’avait jamais rompu. Pas même il y a quelques années de cela quand la multinationale de Bauer et Hendersen avait cherché à ramasser les miettes de l’Union Soviétique, afin de garder un pied sur le marché noir en Europe de l’est et au-delà. Contrôler l’information sur la course à l’armement, les fuites du projet Pluie Noire, la gestion du nucléaire lors de Crépuscule puis des nanotechnologies pendant Eclipse…La longue chasse de la CIA pour coincer Drakov après le coup d’Etat de Minsk n’était pas seulement un moyen de se reconnecter aux actualités du marché noir, ou pour Old Fates, de tenir leur homme en laisse. Elle perpétrait surtout le fait, aux yeux du monde, que Drakov ne pouvait pas collaborer de son plein gré avec eux car opposé aux idéologies occidentales. Un pur produit de la désinformation d’Old Fates, qui avait toujours eu une confiance inébranlable en lui, sans jamais avoir à lui demander quelque réparation.

- « Vous pensiez que les embargos, c’était une expérience nouvelle pour moi ? », enchaina-t-il au chauve qui refusait de se décrisper. « Un blizzard aux proportions bibliques, Barbarossa avait dépouillé Minsk jusqu’au satin des isoloirs d’église. Tous mes contacts communistes avaient été déportés ou tués, je ne savais plus à qui me rallier », épousseta Drakov d’un geste fumeux de la main. « Les juifs ? Les morts ? Pire, les nazis ? Peu avant ma majorité, j’ai croisé la route d’un homme plus poilu que le ballet qui me servait à chasser les rats. Un homme qui a pu fédérer plusieurs partisans en vue de la résistance, quelqu’un sans passé, mais qui savait au moins comment rationner les vivres. »
- « Un informateur… »
- « On passait entre les lignes nazis, on ne demandait rien de plus. Jusqu’à ce qu’il engage une opération tactique soutenue par les soviétiques, peu avant la libération de la ville. Nos ongles craquelaient sous le froid. On s’est occupé d’importer plusieurs caisses de vodka, réchauffer les cœurs pour les plus solitaires d’entre nous », transpercé par un frisson qui traversait les temps. « Et j’étais solitaire, mais cet homme, Sefarim…», en sentant son souvenir si présent qu’il pouvait le palper. « Il n’avait pas eu de mal à mettre dans son lit une petite réfugiée, pas mon genre, mais une belle perle...Bref, ces caisses nous servaient à couvrir le trafic d’armes envoyées par les soviétiques. Un échange de bons procédés pour y vendre notre âme, à l’Armée rouge. Mais notre position a été compromise par les allemands. »

Personne n’osait briser le froid sibérien amené par le tranchant rauque de Drakov, venu congédier la canicule de l’aube. L’un des agents fédéraux craignait cependant que leur position ne soit compromise par la rotation des effectifs et l’encerclement de la presse autour de l’immeuble. Il acquiesça par un mugissement que personne ne remarqua à part l’éclaireur au grain de beauté. Après avoir remis la grille de ventilation, il se dirigea vers le couloir moquetté où régnait un silence funéraire. Ce silence que Drakov n’aimait pas parce qu’il savait qu’il pouvait augurer le pire, parce que les silences de cathédrales qu’il avait connu ne laissaient que peu perdurer le recueillement.

- « Je voulais juste me réchauffer le cœur et je suis sorti de notre planque, à découvert ivre mort. Quelques ricochets de balles plus tard, la fille, Thalia, elle ne respirait plus, pas plus que tous ces nazis qui venaient découvrir notre fosse », comme une diseuse de bonne aventure, il concentra son regard sur la paume de sa main droite dont il déployait les stigmates. « Sefarim m’a ramené dans notre planque, il a retiré la porte de ses montants, m’a forcé à m’y allonger puis m’a chevillé les mains d’un clou qui doit encore garder les traces de ma chair. Personne n’a bougé pendant qu’il me bouchait le nez d’une main, et me plongeait sa bouteille de vodka au fin fond de la gorge de l’autre. Je me suis réveillé des jours plus tard dans un monastère orthodoxe avec une infirmière à la place de mes camarades. Et l’Armée rouge qui paradait dans les décombres dehors. Qui paradait si gaiement que le sourire de l’un d’eux paraissait déchirer ses joues. Sefarim… »

À l’embouchure du couloir, le groupe se divisa comme si la rivière suivait son cours. Drakov d’un côté et Radford de l’autre, chacun assisté par un homme de Braxton et un de Bauer, alors que l’hélicoptère venait éclairer l’allée cafardeuse par la puissance de ses phares. Il flânait si près que les hélices auraient pu ventiler cette pesanteur glaçante qui les étouffait, plaquant ses ombres chinoises sur des murs où valsaient à tour de rôle ombres et lumières.

- « Il était des leurs depuis le début… »
- « Nos chemins se séparent ici », jugea bon de préciser l’agent fédéral à son collègue sans être entendu. Il rapatria Radford jusqu’au fond du couloir vierge de toute présence passée.
- « Un scab comme on les appelait, enrôlé par l’Armée pour échapper au peloton d’exécution qui frappait à la porte des mafieux. Un satané héros pour ses descendants qui ont assassiné mon fils. La pénitence, elle se situe dans la soif, dans l’ivresse, jusqu’à ce que votre corps ne vous supporte plus », récita le biélorusse à la peau rongée par ses immenses rides faciales, en distançant l’homme qu’il avait rallié à la cause d’Old Fates. « On perd le sens des réalités, et on en redemande. Ces germes-là, qui vous torturent à jamais, ils sont pires que votre talion. Le manque. C’est que la vie répare la mort. »

Radford devint lui-même une ombre chinoise, bagnard qu’on emmenait de force à l’exil qui dû disperser sa voix au loin pour se faire encore entendre.

- « Qui êtes-vous ?! », à Drakov, doublé par les échos des hélices.
- « L’homme à la gauche de Dieu. »

Le vieux n’avait pas fait tout ce chemin pour une leçon de catéchisme, supposait Radford en cherchant un contexte à ces mots. Le credo aurait été parfait pour ses dernières paroles, incrustées sur la pierre tombale d’un narcissique qui avait caché son jeu. Et sa vraie allégeance peut-être. Mais Mikhael Drakov avait le souffle profond, assez pour enterrer d’autres assoiffés de pouvoir avant de mourir. « L’homme à la gauche de Dieu… », se murmura Radford, qui pensait à celui qui siégeait à sa droite. « Un triomphe sur les ennemis, le triomphe du Christ sur la mort ? ». Et le procès du Christ, songea-t-il, à quoi faisait-il référence ? Le procès que Radford avait déserté, ou peut-être celui que Jack allait traverser ?

La condamnation, l’exécution, puis la ressuscitation…il n’avait que partiellement la clé pour résoudre l’équation à travers le sort de Bauer, revenu des morts à Minsk après de longues secondes passées sous un lac gelé, sauvé par Cassandra. Puis revenu des morts encore aujourd’hui. Celui qui gribouille leurs chèques ne manque pas d’égo, considéra le chauve à propos du mercenaire d’Old Fates qui n’avait probablement jamais connu son employeur. La CIA n’en savait pas plus, le nom de multinationale-mère n’était sans doute qu’un épouvantail ; et pourtant, ces mêmes mots lâchés par Drakov avaient été prononcés par Slattery devant son antagoniste russe, qui s’y connaissait en légendes et histoires de fantômes.

La course de l’œil ondulait d’un espace à l’autre de la plaque de ventilation pour s’assurer que la pièce avait été désertée. La grille échoua ensuite une seconde fois quand Cassandra se glissa félinement jusqu’au lieu de rendez-vous quitté quelques secondes plus tôt, aussi gracieuse avec ses talons qu’un chat en équilibre avant de sortir ses griffes.

Certaines choses sont irréversibles, et je dois aller jusqu’au bout. Le réquisitoire que Matters avait prononcé s’imposait maintenant en mémoire pour Jack aussi perceptiblement qu’il s’était imposé à ses tympans quand il écoutait la scène depuis la ruelle. Il en partageait aussi, en partie, le parcours dantesque de son clone assassiné, la peau brièvement brûlée au bras et au visage par le feu qu’il avait déclenché. Le sang perlait autant que la sueur et Jack était pris à des accès de claustrophobie. L’expérience était dantesque, c’était le mot, il s’enfonçait vers les Enfers pour mieux accéder au salut. Le conduit de ventilation se courbait en entonnoir sous ses yeux, comme le couloir d’un vieux film expressionniste qui débouchait sur une porte microscopique. Un rat de laboratoire, voilà ce qu’il pensait être, en gesticulant en mime enfermé dans sa cage de verre invisible.

Cassandra parvenait à l’embouchure du couloir, redoutant une apparition comme dans une attraction de train-fantôme. Les sens en alerte, l’arme au poing, elle poursuivait l’allée cafardeuse que Radford avait passée quelques secondes plus tôt.

« D’où est-ce que je viens ? Où…vais-je ? », se susurra Jack à lui-même, estampé de pertes de mémoire fugitives, s’effaçant à mesure qu’il s’efforçait de regagner ses souvenirs. Et je dois aller jusqu’au bout. « Cassandra... », tu devais te rapprocher de moi hein ? Tu t’es jouée de moi, juste pour ta désinformation. Minsk, l’instant lui revenait quand le conduit arrivait à son terme. Il confrontait Cassandra quand la pluie battait son plein. Tu as le choix, avait scandé le double de Jack avant d’être assassiné à bout portant. Je n’ai pas eu le choix, se défendait Cassandra à Minsk après la déception. D’un côté comme de l’autre, Jack avait été déçu par les deux alliés de l’unité en freelance qu’il avait monté pour planquer Radford et démasquer Old Fates. Les picotements lui faisaient maintenant l’effet de coups de poignards dans la nuque et le dos. D’un côté comme de l’autre, vers la fumée qui se propageait dans le conduit depuis le cinquième étage, puis l’ouverture qui le menait là où Cassandra venait juste de fouler le pied, il se sentait déjà condamné. Il déniait la vérité la plus amère qu’il avait à accepter : assumer qu’il connaissait enfin toute la vérité et que cela ne l’avait pas guéri, pas plus qu’une fin qui ne justifiait pas les moyens. Il comprenait que ses prétextes étaient futiles, qu’on avait injecté en lui une drogue à un moment ou un autre pour le persuader qu’il avait perdu la raison. Il devait néanmoins en avoir le cœur net, se persuader que ce dernier délire n’en était pas un.

- « Je n’en crois pas un mot », s’essouffla-t-il dans le paroxysme du dédoublement. Ces mêmes mots qu’il avait eus à l’égard de Cassandra quand elle sanglotait ses quatre vérités pour prouver son innocence à Minsk : Tu dois me croire.

Planté au milieu de l’allée cafardeuse, Jack discernait plus qu’une ombre chinoise à son extrémité, la silhouette était camouflée dans l’entrebâillement de la porte et pourtant reconnaissable entre mille. Cassandra.

- « …vous rendre immédiatement », requérait un porte-parole de l’unité d’intervention au mégaphone, laissant croire aux médias qu’ils gardaient la situation sous contrôle.

Les lucioles des hélicoptères serpentaient entre les fenêtres du couloir, presque si un python talonnait Jack, aux pupilles rétractées d’un nouveau-né qui découvrait l’intensité du jour.

- « …pète, vous devez vous rendre immédiatement », entendait-on depuis l’étage, non sans voiler l’agitation d’une foule qui s’excitait du jour levant comme devant une éclipse lunaire.



[06:59:57]
[06:59:58]
[06:59:59]
[07:00]




Caïn perdait le pouls de l’afghan qui l’avait escorté aux portes de l’antichambre quand l’antenne-relais qui supportait la batterie anti-aérienne croulait sous son poids. On lui aurait offert l’éternité qu’il n’aurait pas réagi à la menace, mais les cris des derniers rescapés qui n’avaient pas évacué ranimèrent son instinct de survie. Le soldat avait bien tenté d’en savoir plus sur l’effondrement du complexe mais son pachtoune était encore trop rudimentaire, et au fond, il n’ignorait pas ce qui avait causé le frisson terrestre. Hendersen avait dû enclencher l’autodestruction de son sanctuaire, décidé à le laisser mourir lentement sans en éliminer ses occupants. Hendersen voulait être retrouvé, sans que son feu d’artifice ne ressemble trop à une manœuvre de guerre. En apercevant une ouverture dans l’enclos miné qui avait fait plus de victimes que le mur de Berlin, Caïn se précipita vers l’issue pour éviter l’explosion de la batterie anti-aérienne, qui emporta avec elle un camion kaki local. Désormais, le sang sableux perlait aussi plus épais que la sueur caniculaire. Aussitôt, une silhouette au-delà du grillage s’évadait vers les confins du désert, en marge des survivants qui montaient à l’arrière d’un camion. Hendersen l’attendait, comme perché au promontoire d’une mer asséchée, cela sans cesser d’amuser la souris qui le chassait jusqu’à son essoufflement.


L’escalier en spirale attisait les vertiges de Jack, dont la transpiration vibrante ne manquait pas de faire savoir à Cassandra qu’elle était poursuivie de près. Des fédéraux ? Des hommes de Radford ? Elle mourrait d’envie de s’emmurer dans les nuances de l’obscurité pour surprendre son pisteur, mais chaque seconde passée à tergiverser l’éloignait de sa cible. Radford ne s’intéressait qu’aux informations de Karamazov, sans doute un pacte commun passé après Minsk, déduit-elle. C’était bon signe, il devait encore ignorer ce qui était arrivé à sa fille, sinon il ne lui aurait pas laissé une chance de s’échapper.
Il n’était pas trop tard pour prendre le premier avion vers l’étranger avant que Radford n’apprenne la vérité, mais Cassandra ne pouvait se satisfaire d’une liberté illusoire. Dans le champ de vision de Jack pendant l’espace d’une seconde, elle emprunta intuitivement la porte de service au premier étage. Elle n’avait pas vu Radford s’y aventurer mais savait qu’il ne pouvait prendre le risque de parcourir le rez-de-chaussée puisque tous les accès au sol devaient avoir été condamnés.

- « Cassandra ! », frémissait Jack avec véhémence, bientôt à terme de ce labyrinthe absurde qui le voyait escalader des escaliers pour en redescendre d’autres ensuite.

Il ne savait pas ce qu’il espérait en criant son nom, regagner son retard en attirant son attention probablement, et pourtant, secrètement il espérait ne jamais pouvoir la rattraper. Il espérait la méconnaitre encore. Cassandra parvenait aux escaliers métalliques de secours à l’opposé de ceux du Warder, où elle se trouvait avec Martins à leur arrivée. Une Buick Lacrosse grise crissait des pneus en narguant, avec la fumée, les allées et venues des phares des hélicoptères, qui s’immisçaient jusqu’à l’avenue négligée par les fédéraux. Elle sauta par-delà la rouille pour atterrir sur les ordures avant leur ramassage et, balayant les possibilités tout autour, se précipita vers la Honda sportive qui se présentait à elle.

Le dénouement était prévisible, et plutôt que d’en imiter la stratégie jusqu’à la rampe extérieure, Jack fonçait vers la fenêtre qui donnait sur l’avenue où la CIA s’était déployée et d’un coup de gâchette, brisa la vitre pour sauter dans le vide sans en connaitre le point de chute. Le genou craqua sèchement, l’empêchant nullement de rejoindre sa voiture garée un bloc plus loin, au moment où Cassandra parvenait à démarrer la Honda après avoir neutralisé l’alarme antivol. Jack chancelait davantage désormais, avec une douleur au genou que la drogue anesthésiait à peine.

Même s’il avait encore de la peine à garder sa concentration, la moto fut au moins un indice sonore pour lui permettre de poursuivre sa filature. Il prit la rue perpendiculaire à l’avenue du Warder quand les pompiers éteignirent le feu à l’étage. Karamazov fut poussé à l’arrière d’une ambulance sous l’étroite surveillance des fédéraux. Puis le crépuscule fit son œuvre derrière les toisons de pierre qui étreignaient le Musée de l’espionnage.

[07:05:12]

Le papillon butinait le néon qui crépitait imperceptiblement comme du morse dans le placard à balai. Les cernes creusés par la fatigue et les années de cafés dilués à la liqueur, l’agent de sécurité au crâne rasé philosophait sur ce maigre divertissement entre deux gorgées caféinées. À défaut de se distraire par les huit écrans de surveillance, pour la plupart figés sur des couloirs de bureaucrates et arrière-cours prenant la rosée du matin, il tachait d’y trouver un réconfort avec son assistant affecté à la surveillance du hall d’entrée.

- « Quatrième nuit qu’il est posé ici sans battre de l’aile », s’évadant dans sa métaphysique de l’ennui avec un accent russe corsé. « Tu crois qu’il grave les jours passés dans ce trou à papillons ? Je sais pas si ces machins ont une conscience ou quoi, mais sérieusement, à quoi il peut penser ? Des souvenirs des vies antérieures ? Calculer sa stratégie de défense… »
- « Il se d’mande sûrement à quoi on pense pendant qu’tu passes tes nuits le cul sur cette chaise », totalement désintéressé, rivé sur le guichet de l’écran 2 qui s’animait.
- « J’ai un salaire. Et une conscience. Propre. Contrairement à lui. »
- « Pour c’que ça te sert… »

L’herbe taillée de l’arrière-cour sud perdait quelques gouttes de rosée matinale sous les pas d’une unité d’intervention officieuse qui descendait le muret haut par une corde. Chaussures, pantalons, veste et cagoule noires, bien que le camouflage ne concordait plus beaucoup avec la brume lumineuse qui s’impatientait. L’angle mort était parfait. L’écran 7 manquait le cœur de l’action, et l’unité, composée de quatre individus connaissait au millimètre le champ visible de chacune des caméras qui présentaient une menace.

Slattery s’était félicité de son cheval de Troie. Aucun cadeau n’était un geste gratuit et d’ailleurs, il se méfiait fermement de ceux qui en offraient. Envoyer Zan Yanaka par la cour de graviers de derrière pour le faire entrer discrètement dans l’ambassade était une manœuvre intéressée. Les micros auraient été détectés, mais pas les caméras miniatures implantées dans les boutons de chemise. Le temps que le chef de la mission diplomatique ne le remarque, le contre-espion aura déjà justifié sa violation d’ambassade. La Maison Blanche acceptait déjà de lever les charges sur l’attentat dans la baie de Chesapeake, et leur apporter Yanaka en offrande sur l’autel devait taire les plus protestataires parmi les russes.

- « Il vous fallait aussi les croissants?! Votre machine crache plus de paperasse qu’un séquoia passé à la scie. Vérifiez les formalités de l’extradition avec l’ambassade du Japon ! »

Frank Capra fit valser quelques feuilles volantes dans l’interstice du guichet cloisonné par une vitre. Il savait que l’ambassade russe résistait à avaler la pilule et qu’il devait d’abord recevoir le droit d’entrée du chef de mission, ce qui allait être chose faite.

- « Votre président aurait préféré le pendre en haut de l’obélisque, incorrect ? », prononça le guichetier avec une maitrise moyenne de la langue, hachée par son accent rocailleux.
- « C’est dire à quel point nous vous servons Yanaka sur un plateau d’argent. La Cour Suprême renonce aux poursuites de l’attaque sous-marine, Logan ne veut pas vous impliquer dans un procès olympien parce que les yakuza vous pointent du doigt. C’est un raccourci pour vous et pour nous, et ça économise le papier à long terme. »
- « Des matriochkas diplomatiques, hmm…», d’un soupir putride que le russe avait retenu trop longtemps durant sa garde nocturne.

Si Capra restait officieusement sous la responsabilité de la CIA, il s’était engagé avec la couverture d’un délégué du Département d’État dont l’autorité dépassait de loin l’Agence. Il gribouilla trois signatures et parapha l’accord tout en inspectant le grand escalier d’ébène orné d’un tapis rouge impérial. Les hommes qu’il avait à sa disposition pour escorter le yakuza occultaient bien chaque seconde le passage du hall à l’étage où les expatriés tuaient le temps. Mais Capra voulait avoir la certitude intime que son vieil ami était bien vivant – ou d’une certaine manière bien mort – la certitude intime qu’il était devenu ce que Slattery jurait la main sur la Bible. Autrefois à la Cellule anti-terroriste de Washington, on les appelait « Sonny et Ricardo », quand ce n’était pas « Tango et Cash ». Mais c’était du passé, en forçant la pression sur le stylo pendant qu’il marquait sa dernière signature, d’une pointe d’encre qui semblait aussi saillante qu’une lame.

- « Le bateau sain et sauf est à l’ancre. », verbifia d’après un vers de Walt Whitman un des pions de Slattery infiltré dans l’ambassade, qui s’était absenté pour fumer sa cigarette et faire passer le mot.
- « L’unité passera par le plan sud-ouest jusqu’à l’étage après la fin de la ronde dans trois minutes », rapporta Caughley au contre-espion après avoir fait la traduction du message.
- « La taupe est sortie du terrier, pas plus simple comme code ? », chuchota un subalterne assigné à la surveillance vidéo, depuis un van similaire à celui que Braxton avait dépêché au Musée de l’espionnage.
- « Capitaine, ô mon capitaine. » Slattery exultait devant la grille principale, armé de ses jumelles. « Il arrive. Seconde équipe en place, je ne veux pas un bruissement de feuilles avant que la grille ne soit ouverte à son passage. »
- « Le timing est parfait. Même la cuisson de dinde de ma mère n’est pas aussi… »

L’austérité implacable de son supérieur coupa à Caughley l’envie de conclure sa phrase. Il ne se serait pas permis ce genre de remarque mais la nervosité lui faisait perdre ses moyens. Au fond de lui, il avait cette intuition que Slattery devait être terrifié pour la première fois de sa vie à l’idée de rater son coup. Mais le Successeur ne laissait transparaitre aucune émotion, c’était même s’il pouvait gober une mouche en plein vol l’instant suivant. Le verre de ses lunettes pouvait presque éclater sous la rigidité de son regard et il en oubliait que sa bouche asséchée criait au manque de cigarette.

La Lincoln Sedan noire arpentait la Wisconsin Avenue en ronronnant. Les vitres étaient teintées mais à la lecture de la plaque, Slattery avait aussitôt compris que Nate Sorensen en occupait la banquette arrière. Comme un gamin prêt à allumer la mèche de son premier feu d’artifice, Slattery en perdait sa salive au moment de donner le signal, raclant le fond de sa gorge pour repousser la sécheresse. La grille de l’ambassade se déployait.

- « Attendez… », repoussait-il depuis la surveillance vidéo à l’intérieur du van, tandis que la Sedan avançait au point de patinage. « Et…voiture 1, enclenchez l’interception ! »

Un crossover noir Mercury s’engagea sous la poussée d’une pédale qui démangeait à son conducteur, puis s’immisça dans le couloir créé entre le portail de gauche et la Sedan. Sorensen glissa d’un bout à l’autre de sa banquette et sans crier à l’illumination du génie, réalisa aussitôt que les fédéraux en avaient après lui, car autrement les autorités russes auraient refermé leur piège, venant en sens inverse. Le sergent de la police avait enfin graissé la patte de la CIA, ce qui était loin d’être à son propre désavantage pensait-il : il se sentait rassuré à l’idée qu’en territoire hostile, après l’échec de Valajdopov et la paranoïa des russes depuis qu’il possédait leur principal holding énergétique, les fédéraux sortaient leur cortège.

- « C’est bon. Ouvrez les portes », à son chauffeur, qui avait relâché l’embrayage.

- « À nous de jouer ! », fouetta Slattery d’une voix plus engagée que jamais.

Épaulé par Caughley et un troisième agent, Slattery descendit du véhicule en gonflant le torse lorsqu’il s’accrocha à l’angle de la portière coulissante pour prendre de l’impulsion. Cuirassé d’un veston gris sous le gilet pare-balle, qu’il enfilait moins souvent qu’il ne changeait de marque de cigarette, le contre-espion traversa la rue et trottait vers les portes du paradis, quand Sorensen se manifesta à l’opposé du crossover.

- « Nate Sorensen, vous êtes en état d’arrestation pour homicide volontaire en la personne de Kurtwood Brainer, pour tentative de corruption, pour détournement et extorsion de fonds de plusieurs sociétés-écran au Moyen-Orient, pour atteinte aux secrets de la défense. Et enfin pour atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation avec acte de trahison et d’espionnage au service des renseignements russes, sous le nom de code AE/Dune. »
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Mr. Jack
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 17:31    Sujet du message:
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[07:11:53]

Pendant le récital, Caughley assista l’autre agent pour contraindre Sorensen à s’agenouiller en le tenant par les épaules puis à le positionner à plat ventre, tout en lui tenant le poignet gauche pour y enfiler ses menottes.

- « Vous avez le droit de garder le silence, dans le cas contraire, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous », sentencia finalement Slattery, qui n’avait eu que peu l’occasion de sortir de son bureau pour procéder à une arrestation en grandes pompes.
- « Homicide volontaire ? Qu’est-ce que… ?! Et acte de trahison ?! », flirtant avec le bitume pendant que le soleil se levait au-delà du drapeau flottant de la Fédération de Russie.
- « Vous ne niez pas pour tout le reste ? Vous avez mâché mon travail plus que je ne l’espérais », alors que le chauffeur était plaqué contre le capot de la Sedan.
- « Le russe, Valajdopov, il se cache là-dedans c’est ça ?? Je me suis fait harceler, torturer par ce fou, interrogez-le ! Quoi, le président veut enterrer la hache de guerre et trouve un bouc émissaire plutôt que de heurter les russes ? Je…je veux mon avocat ! On ne parlera pas de perpétuité, et…et je sais des choses !! »

AE/Dune n’avait pas soulevé l’ombre d’un soupçon pour le condamné. Dans la confusion, il supposait que ses années d’activité parmi les conglomérats russes se retournaient contre lui, que quelqu’un voulait l’évincer de la direction. Que les charges ne pouvaient pas tenir longtemps, mais qu’il s’agissait simplement de lui faire perdre toute crédibilité pour lui faire perdre par la même occasion ses parts dans sa société d’investissement. Que quelqu’un voulait empêcher la faillite du marché énergétique peu à peu annexé par Old Fates.

- « Je ne sais même pas par où commencer », regrettait presque le contre-espion derrière son dos en se grattant la narine. « L’opération avortée sur le paquebot nous avait bien mis la puce à l’oreille. Les lieux étaient infectés de récidivistes russes, des puces sur un chien de quartier. Vous n’y étiez pas mais…le gala a été honoré sous votre présidence, et compte tenu de ce qui est arrivé à votre levée de fonds, Dana Dern n’est pas partie les poches si pleines. »

Comme des abeilles attirées par le miel que Slattery laissait couler, l’équipe de surveillance soutenue par deux diplomates et leur protection rapprochée dépeuplaient l’ambassade. C’était à peine si l’armada russe ne retroussait pas ses manches pour parader le menton dur devant les fédéraux qui venaient de franchir leur rideau de fer.


Au même moment, l’unité d’intervention marchait sur des œufs. Des œufs étendus sur le fil d’un rasoir. En funambules parfaits, ils félinaient d’une gouttière verticale jusqu’au corridor du premier étage ouvert sur le jardin central.


Capra était recalé du guichet après ce coup dans la ruche. Le peu d’agents de sécurité qu’il restait se seraient bien occupés de son cas, mais heureuse coïncidence ou non, Zan Yanaka et ses geôliers privés encombraient le passage, laissant le champ libre à Capra pour rejoindre l’étage à pas de velours.


- « La filiation entre vous et un lituanien surnommé Serpico était la pierre angulaire de mon raisonnement pour démasquer l’agent dormant que je traquais depuis des années. Au même moment, vous grattez le dos du Washington Post, qui décide de remonter à la source des détournements de fonds au Moyen-Orient. De causes en conséquences, le meurtre de David Kleinfeld, que je ne peux encore additionner aux chefs d’inculpation, mais je pourrais presque ne pas en tenir rigueur. Seulement…Brainer a été retrouvé lapidé entre temps, le gros titre idéal que vous recherchiez pour couvrir les falsifications des chiffres sur la rente russe. »

Pendant que Slattery s’assécha, Caughley partait à la rencontre des diplomates pour gagner de précieuses secondes en les caressant au sens du poil.

- « Vous êtes sur la propriété de l’ambassade russe et il n’y a aucune intervention qui puisse se passer de notre voix ! », s’indigna l’un d’eux à Slattery comme si Caughley n’existait pas.
- « En quoi aurais-je une quelconque influence là-dessus ?!! », s’exclamait Sorensen.
- « Quoi de mieux que le Bureau de l’influence stratégique pour falsifier ces informations afin de couvrir le marché noir, rediriger les actions sur le cours du marché énergétique, amorcer le consensus au Moyen-Orient depuis la crise…Fut un temps je suspectais Masri, mais au mieux, il devait desservir vos intérêts sans le savoir. Par mesure de décence à l’égard du Congrès, les rares médias hors de votre champ d’action n’allaient pas publier dans l’immédiat les éléments fiscaux qui vous menaçaient. »

L’as du contre-espionnage était pourtant loin de pouvoir retracer l’organigramme d’informateurs prêts à démasquer Sorensen. Cooper au Post était renseigné par Newell, lui-même renseigné par Brainer, ce que le contre-espion ignorait encore. Brainer par l’émir Nazr, et l’émir tenait ses informations sur Idéon de Donovan Hendersen.

- « Monsieur, vous ne nous laissez pas le choix d’en référer à Moscou et d… »

Slattery aurait prêté plus d’attention à un bruissement de feuille, et en leur direction, leva tout juste le nez appesanti par ses lunettes avant de recadrer son gibier, dont la sueur faisait presque fondre le bitume.

- « Expliquez-moi pourquoi j’ai programmé la dissolution du consortium au Moyen-Orient ? »
- « À long terme, cela profitera aux russes, tant sur le marché des armes que sur celui du pétrole. C’est l’évidence inhérente à cette logique : vous, les russes, peu importe, il est probable que vous ayez fourni les renseignements sur ce consortium pour attiser la curiosité du Washington Post, car même si les résultats de fraude vous mettaient en danger, l’ensemble du Grand Orient était sécurisé. Il vous suffisait de soulever le tapis au dernier moment pour évincer la vérité sur les extorsions grâce au scandale sur la mort d’un Représentant. »

Caughley attira le regard de Slattery et percuta deux fois de l’index sur son poignet pour lui rappeler que l’heure tournait. L’unité secrète s’était infiltrée à l’étage et même si le contre-espion devait poursuivre sa diversion parfaite pour occuper les diplomates, il devait éviter de trahir ses intentions. Était-il pour autant certain que ses hommes s’en étaient tirés ? Même s’il se méprenait quant à la genèse des informations connues par le Washington Post, divulguées par Hendersen pour faire plonger Sorensen, la piste tenait debout, et c’est ce que bien d’autres avaient cru avant lui : ces informations provenaient des russes. Compte tenu de l’état de paranoïa provoqué par le donateur au sein du marché énergétique russe, la place vacante laissée après le départ du consortium au Moyen-Orient pouvait bien continuer de profiter à la multinationale-mère Old Fates, laissant croire qu’elle s’était retirée.
Capra endossa le rôle d’éclaireur pour informer l’unité du champ de vision des caméras qu’elle devait contourner. L’équipe se divisait en deux pour prendre à revers la circonférence des appartements à l’étage. Les diplomates qui n’étaient ni en bas ni dehors étaient cloitrés dans leur chambre, et l’unité de Slattery n’eut aucun mal à se caméléoner derrière les murs lorsque certains erraient d’un couloir à un autre.

Au moment où les russes arrivaient aux portes de leur cité, Slattery inclina vaguement le front pour leur offrir le minimum syndical d’excuse, puis dénatura ses traditions vocales d’une sorte de réjouissance courtoise pour calmer le dialogue. L’ambassadeur avait aussitôt reconnu Sorensen, emmené de l’autre côté de la rue, mais la délicatesse de la position dans laquelle il était à cause de Valajdopov lui fit ravaler sa salive. Le contre-espion savait qu’en lui forçant la main sur un sujet si sensible, l’ambassadeur allait lui aussi faire preuve de courtoisie et nier toute relation avec Sorensen.


[07:17:22]

Sur son 31, Yanaka réajusta son col double boutonné où les techniciens de la CIA avaient implanté deux caméras miniatures d’un champ de vision total de 150 degrés.
Robert Wise, Robert Wise, se répétait Matters pour prendre corps avec son personnage.
Après le départ de Capra, Carrell assurait l’intérim pour livrer Yanaka aux russes


[07:21:55]

Si Caïn avait d’abord été attiré dans les profondeurs d’une caverne en pleine nuit, c’était dans l’immensité du désert qu’il retrouvait Hendersen, à la lueur d’un ciel crépitant de chaleur qui pouvait bientôt refléter le sable orangé.

- « Comment tu pouvais savoir que j’allais en sortir ?! », tempêta Caïn comme un enfant colérique en traversant des décombres d’un des quatre miradors.

Le complexe s’était entièrement effondré sur lui-même et le soldat n’avait pas tardé à comprendre que son ancien mentor avait enclenché son autodestruction pour en effacer toute trace. Exactement comme il l’avait fait à son propre sujet dix ans plus tôt après son suicide présumé depuis les locaux du FBI.

- « J’aurais voulu te poser la même question après avoir été poussé dans le vide. Mais tu ne le savais pas », soupesa Donovan Hendersen, en succédant à un silence pour en préluder un autre. « Tu voulais me voir mort. Un fratricide. »

Au milieu de l’abime inachevé, laissant désoler quelques fissures et cercueils de terre tout autour de lui, Caïn sentait ses jambes s’accabler davantage à chaque seconde. Ils paraissaient être les deux derniers survivants d’une humanité parvenue à sa perte, rongés par le sang et la fatigue, livrés à leurs plus simples pulsions.

- « Qu’est-ce que tu as fait… »
- « Tu es le dernier. Ou le premier, tout dépend du point de vue. »
- « Le dernier quoi ? »
- « Le dernier des Pathogènes. »


Les diplomates russes tenaient autant à sectoriser les limites de l’ambassade qu’un enfant qui traçait sa ligne de démarcation à la craie. Plutôt que de faire tanguer la corde à linge, ils avaient demandé aux fédéraux de rester en retrait quelques blocs plus loin avant que la situation ne s’éclaircisse. Par pure provocation, Slattery et Sorensen s’installèrent à l’arrière de la Lincoln perquisitionnée, dont l’agent fédéral à l’avant perpétua le ronronnement.

- « La propre femme de Brainer a mentionné un détail significatif », se languissait le Successeur en moulant ses omoplates sur le cuir de la banquette. « Son mari avait découvert une ascendance entre vous et une multinationale avant de disparaitre, peu après vous avoir vu. Il se trouve que Valajdopov, car oui, il est passé par mes fourneaux, a confirmé votre politique de fer sur les lobbys énergétiques moscovites. »

Sous ses moutures, il loucha jusqu’au second portique fermé de l’ambassade, qui menait jusqu’à l’arrière-cour. Toujours aucun signe de son unité, bien que Capra ait confirmé la présence de leur cible. La rigueur de l’ambassadeur pour les procédures remémora à Slattery ce voyage qu’il avait fait en Pologne, où il visita le parc national du Bialowieza, à cheval avec la Biélorussie. Une démarcation entre deux zones, là où ils étaient en ce moment, comprenait-il. À cheval entre deux éthiques, deux transgressions : arrêter Sorensen en le faisant passer pour la taupe et s’en accorder le mérite. Après tant de revers, c’est bien ce qu’il lui restait de mieux, le mérite.

- « Une dernière chose, si vous me permettez d’apprécier le plaisir de la rhétorique. Les micros sont coupés, alors entre vous et moi M. Sorensen, puis-je savoir où vous étiez il y a quatre ans au mois de décembre ? »
- « Sous le sapin, avec votre femme », rétorqua-t-il les menottes aux mains d’un ton maussade qui n’effleurait pas le moins du monde l’estime de Slattery.
- « Les fêtes du calendrier julien à Washington peut-être, mais vous et moi, nous savons où vous avez chanté vos kolyadki. Les épicéas du Bialowieza ? Les plus beaux du pays aux yeux bleus, vous en convenez ? »

- « Monsieur, l’action s’achève dans une minute, aucun signe de notre cible », lui siffla-t-on dans l’oreillette. « Faut-il se préparer à annuler ? »

Le Successeur refoula cette pensée et retourna prendre la mesure du soleil de l’aube, presque à se mordre les lèvres de vouloir grimper cette grille pour finir le travail. Avant de faire claquer la portière, il ne prêta pas plus d’attention à Sorensen qu’une fourmi sous son pied.

- « Vous savez que votre taupe est toujours dehors ! Je devrais être partout à la fois. L’omniscience même ! Vous pourrez dépeupler la terre que vous ne trouverez pas votre paix. Vous m’entendez ?! », la portière claquée au nez, sans freiner sa plaidoirie. « Un coup monté…quand le Congrès aura découvert la vérité, il ne restera plus rien à renseigner dans vos services de renseignements ! Votre taupe, du sable au creux de votre main !! »


L’expression d’œil de Moscou ne convenait pas assez à la situation dans laquelle se trouvait James Matters, l’oreille collée à la porte aux motifs incrustés qui rappelait l’artisanat russe du début du 20ème siècle. L’entrebâillement laissait filtrer les vapeurs de rumeurs rapportées par l’ambassadeur, mais Matters n’avait jamais foulé le pied à Moscou, avait-il seulement recherché une familiarité inconnue à Minsk. Sauf que la Biélorussie, ce n’était pas la Russie, et la frontière poudrée de blanc se voulait aussi épaisse que la différence entre des congés payés paradisiaques et un camp de travail forcé.

Il apprenait de deux hommes qui parlaient le russe qu’un avocat avait été envoyé en terrain neutre près de Langley, afin d’entamer des négociations après l’échec de Valajdopov, mettant le Kremlin au pied du mur : soit il fallait laisser la CIA poursuivre sa manœuvre et arrêter Nate Sorensen pour que celui-ci écope théoriquement du meurtre de Brainer ; soit le moindre roseau dans les roues de l’Agence allait la pousser à inculper Valajdopov. Le tableau était clair pour Matters, une riposte était envisageable des deux côtés dès l’étincelle allumée par la mort du président des Représentants. Restait à savoir ce que Slattery mijotait, pour qui il souhaitait faire pencher la balance, et sa présence à quelques grilles d’ici n’augurait rien de bon. Quelque part, Sorensen atteignait encore son objectif : semer la paranoïa dans les rangs russes, et en l’occurrence, la semer chez James Matters.

- « Monsieur Wise », l’interpella Konstantin, l’agent de sécurité venu le chercher pour le départ, le surprenant sur le vif en pleine tentative d’espionnage aux portes.

Robert Wise, West Side Story…même durant son pèlerinage jusqu’à sa terre d’accueil, Matters gardait le nom d’un occidental. Les services secrets russes ne souhaitaient pas attirer les soupçons lors de son émigration, c’est pourquoi ils avaient préféré lui laisser une identité américaine jusqu’en territoire sûr, dans un des pays satellites.

Évasif à évader, il demeura silencieux et acquiesça distinctement. Il se retourna de quelques degrés vers le bureau pour donner le sentiment de s’assurer qu’il n’avait rien oublié. Pertinemment conscient qu’il n’y avait rien à oublier. Il fut escorté dans une longue galerie princière flattée par une large broderie au sol rouge et or, ainsi qu’une tapisserie qui répliquait les influences décoratives d’un tsar du siècle dernier. L’arme dans l’étui de l’agent à la traine d’une cinquantaine de centimètres derrière lui, il ne la perdait pas de vue.

Capra savait qu’il lui restait un répertoire de prétextes plus ou moins convaincants en cas de d’interpellation, dont celui du besoin pressant avec des toilettes impossibles à trouver. Les caméras étaient braquées sur lui et il feignait régulièrement d’être agacé par une envie fictive qu’il ne pouvait assouvir.

- « L’exfiltration se complique à chaque seconde », assénait-on à Slattery dehors.

La broderie amortissait la résonnance des talons de Konstantin mais suffisait pourtant à avertir Capra de la présence d’un rôdeur. Plutôt que de s’éclipser hâtivement, il consigna au commando réduit de rester en retrait et poursuivit sa quête d’une démarche suffisamment emprunte de confiance pour n’éveiller aucune suspicion. Bien que sa mère l’eut nommé Frank en référence au cinéaste par une sorte de cruauté amusée, Capra n’avait rien des années 1950 et héritait davantage des scandinaves à la peau blanche, les cernes plombées et les yeux bleus froids comme une rivière d’hiver. Les années d’alcoolisme l’avaient peut-être privé de quelques cheveux et avaient assombri son teint, mais sa mémoire n’avait jamais flanché. En s’avançant au même rythme que les deux hommes au bout de la galerie, Capra se sentait prêt à croiser le fer dans une joute qu’il avait longtemps attendu. L’agent de sécurité, Konstantin, ne l’intéressait pas, mais cet homme…au crâne rasé, à la barbe brune autour de la bouche, pouvait-il reconnaitre en lui quelque chose de familier ?

Et dans ces yeux froids comme une rivière d’hiver, Matters pouvait-il déceler quelque chose ? Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis près de huit ans, peu après la démission de Capra le jour de l’opération Crépuscule, alors comment pouvaient-ils encore se reconnaitre ? La seconde où ils se croisèrent dura une éternité, poussant à la retraite leur mémoire, rendant vain tout effort de reconnaissance. Puis quand ils se firent dos l’un et l’autre, quand aucun ne résista à la tentation orphique, James Matters savait autant que Frank Capra. À l’époque où ils faisaient équipe, ils auraient pu se reconnaitre dans le noir complet, les mains bandées et la bouche bâillonnée. Ce n’était pas un crâne rasé ou une barbe, aussi réelle semblait-elle qui allait égarer cette intime conviction, et Slattery ne devait pas l’ignorer en l’envoyant ici.

Avant même d’atteindre l’embranchement de la galerie à la suivante en perpendiculaire, Matters freina la cadence et s’empara de l’arme dans l’étui de l’agent, le frappant ensuite d’un coup de crosse doublé d’une percussion du coude au visage, et du genou au ventre. Konstantin à terre, Capra engagea seul la poursuite, conscient qu’il ne pouvait pas entraîner les deux agents de terrain en attente près des escaliers qui menaient à l’étage supérieur.

- « James ! », cria impulsivement Capra pour alerter les hommes de Slattery, forcés d’esquiver la trajectoire de la cible en prenant l’escalier adjacent.

Celui qui prétendait désormais s’appeler Robert Wise concourait à l’ascension la plus rapide de ces marches tout en vérifiant le chargeur de l’arme. Capra accusait une vingtaine de mètres de retard depuis que ses poumons épongeaient toutes sortes de liqueurs. Au second niveau, Matters s’échappa le long d’une nouvelle galerie et fit irruption dans le bureau d’un diplomate en séjour, dont le large balcon de pierre débouchait sur l’arrière-cour. Il barricada la porte avec un fauteuil daté de la révolution bolchévique au moment où l’unité gagnait le corridor, lézardant hors du champ des caméras avec trop peu de conviction.

Le chargeur, toujours chargé de deux balles. Le cran de sécurité ? Déjà enlevé. Le balcon ? La chute pouvait être fatale. Le bureau attenant ? On l’encerclait probablement déjà. Descendre par la gouttière, avertir la sécurité de l’intrusion ? C’était trop tard, les caméras avaient filmé l’agression et même si l’ambassadeur pouvait fermer les yeux sur son geste, son extraction pouvait être repoussée de plusieurs jours. Les placards à balai de Guantanamo ? Qu’est-ce qu’il lui restait comme option ? Le balcon, évalua-t-il une seconde fois ? Fatal peut-être, et il finirait en garde à vue. Capra tentait de débrayer la poignée dorée en vain, et le commando fut contraint de déloger la porte à coups de pieds, quand bien même ils pouvaient mettre en péril leur infiltration. Slattery n’allait pas accepter de repartir les mains vides et c’était eux qui seraient voués à finir au goulag s’ils ne ramenaient pas la taupe par tous les moyens. Deux balles, estima Matters, en comprenant également que le gouvernement ne pouvait pas le soutenir en cas de conflit à balles réelles, malgré la violation territoriale.

- « Alpha-Echo, restez prêt à cueillir le suspect au sud de l’arrière-cour ! », risqua le leader du commando cagoulé au reste de son unité.
- « Il est armé, on ne peut pas risquer un échange de tir !! »
- « Cette mission n’est pas sous votre commandement M. Capra. Évacuez les lieux le plus vite possible ! »

Slattery aussi paraissait manquer d’oxygène dans ses poumons quand il écumait furieusement des lèvres, à mesure que l’infiltration semblait compromise.

- « Que quelqu’un s’occupe d’ouvrir cette grille ! », rageait-il la limite du périmètre de l’ambassade, en vibrant d’anxiété aussi distinctement que son portable au même instant. « Slattery. Qui est-ce ? »
- « Alan Bauer. Dites-moi que vous portez l’immigré sur la pointe des pieds ? »
- « C’est compromis, c’est lui qui risque de finir sur la pointe des pieds la corde au cou. »

AE/Dune tentait d’identifier tout tireur isolé qui pouvait l’atteindre depuis les murets qui cerclaient la cour de graviers. La porte allait être délogée d’une seconde à l’autre, et même si la milice de l’ambassade surprenait le commando, Matters allait devoir raser les murs de trop près pour éviter une balle perdue. Et comme les murs avaient des oreilles…Capra…il n’était plus fiché en tant qu’agent gouvernemental, la CIA avait dû trouver un subterfuge pour en faire leur chien de garde ici, interpréta AE/Dune.

- « Vous aurez quand même votre couronne de lauriers. Je vous ai livré Sorensen sur du velours pour le faire publiquement passer pour votre taupe. Le sort de Matters ne vous affecte pas, qu’il soit mort ou vivant, vous avez fini par mettre la main sur votre coupable. »

Capra avait ignoré les directives en se rendant dans le bureau attenant. Il négocia en vain avec une femme de ménage pour l’empêcher de cafarder, mais le raffut sans cesse plus intense du commando instilla plus de panique qu’autre chose. Matters foula un pied sur le balcon, l’arme lui glissait bientôt des mains à cause de la sueur. Une toute autre sueur que celle qu’il avait secrété pendant le procès de Yanaka à cause de la fournaise d’été.

- « Ce n’est pas un prix à payer suffisant pour lui… », avisa Roger Slattery, époumoné.

En parlant de corde au cou, le contre-espion s’était affranchi de la sienne pendant que sa proie de toujours était pendue comme le parfait appât pour arrêter également Nate Sorensen. Le marché passé avec Alan Bauer était sans vices : offrir Sorensen à la CIA, affublé de toutes les charges qu’il pouvait craindre, afin de l’exclure d’Old Fates et de l’OIS sans risquer qu’il ne fasse appel. En un mot, sur le long terme, trouver le bouc émissaire parfait à la ruine planifiée du système occidental. Une utopie avait toujours pensé Slattery, Bauer voulait redistribuer les richesses mondiales et mettre un terme à l’impérialisme américain de l’après-guerre. Le contre-espion n’avait aucune vue d’ensemble, et s’amusait juste du fait que Bergman était un virus obsolète pour décrédibiliser les vertus de l’Agence. En retour, tout le monde féliciterait Slattery de son filet de pêche bien garni, l’arrestation tant rêvée, le laissant vaquer à une retraite méritée. Bauer lui demandait juste d’hameçonner AE/Dune par la porte de derrière, en toute officiosité, éviter l’attention des médias, une comparution devant la Commission…

- « Vous avez retiré le dernier des diamants russes de votre jardin Roger. Je ne sais même pas comment vous avez su que c’était lui, mais j’apprécie votre assentiment de l’envoyer à Guantanamo avec autant de discrétion que Viktor Drazen il y a quelques années. »

En réalité, la discrétion n’était pas vraiment de mise puisque l’ambassade devenait une véritable théière en ébullition. Capra, le commando, Matters, la sécurité qui s’activait, les diplomates qui se concertaient avec Moscou. Et puis Caughley, discret comme un chat noir devant des pleins phares, qui signalait que Capra avait été repéré.

- « Un suspect comme un autre à l’origine », confessa Slattery au téléphone en perdant la cigarette à laquelle il se cramponnait comme un chapelet. « Ce qui l’a trahit était cette opération dans notre base sous-marine. Il pensait que seuls votre…Jack Bauer », se corrigeant après hésitation. «…et Cassandra Evans étaient impliqués. Mais il ignorait que Ned Martins était dans le coup, lui aussi. »

Après avoir récupéré les informations à la base de la CIA, Matters ne pensait pas que les soupçons pouvaient se tourner sur lui. C'est pourquoi après la mort présumé de Jack, même si on pouvait suspecter sa disparition suite à son débriefing, rien ne le reliait aux russes. Il s’était ainsi dirigé tête baissée vers l’ambassade, plutôt focalisé sur la menace que représentaient les yakuza que celle de la CIA. Et pourtant, Slattery était déjà prêt à le cueillir…

- « C’est Martins lui-même qui m’a fait part de ses doutes à propos de cette histoire d’échantillon. À propos de notre contact sur place aussi, Huggins, que Jack devait retrouver », poursuivait sans souffle le contre-espion.

Tout s’accélérait trop vite pour Matters, nauséeux comme s’il devait rattraper un train en marche censé l’envoyer dans le lieu qu’il maudissait le plus. Puis y avait-il un seul lieu qu’il ne pouvait pas maudire, un foyer dont il ait réellement rêvé un jour ? Quelque part, quelque chose qui ne lui prouvait pas qu’il fût encore en train de fuir. Comme si Ulysse avait oublié son passé à Ithaque, sa famille, qu’il avait erré des années sans savoir pourquoi et sans savoir où revenir. Matters ignorait pourquoi cette analogie lui venait en mémoire, c’était peut-être ce nom qui résonnait une dernière fois en son esprit, Robert Wise, West Side Story. Passer d’ouest en est, d’est en ouest. East Side Story. Transfuge, un mot qui résonnait en lui comme une épée de Damoclès, voilà la seule utopie qu’il pouvait encore se permettre. Mais ce mot-là lui rappelait trop qu’il parlait encore d’une fuite. Fuir au-delà, mais au-delà de quoi ?, en reposant sa main droite moite sur les ornements de pierre du balcon, cherchant la force de hisser sa main armée jusqu’à sa tempe.

- « Quand Matters a quitté Yanaka, quand il a décidé de trahir le camp des yakuza pour venir rejoindre la CIA, jusque-là tout était du théâtre ? La carte du patriotisme ? »
- « Nous faire croire que son berceau était l’Amérique. Je savais que Yanaka avait ses connections avec les russes à ce moment. Une seule chose n’a pas tourné rond dans le plan de Matters : Cassandra Evans ne devait pas craquer sous la pression en parlant de ce qui s’était passé dans cette base. La taupe présente à Minsk il y a 4 ans ? L’info n’aurait pas dû filtrer, si je ne lui avais pas mis la pression. »
- « Matters a trop fait confiance à cette femme… », suspendait en allégations Alan Bauer.
- « Et j’avais planté la graine parfaite dans la base sous-marine : je savais qu’il y avait là-bas des renseignements qui captivaient les russes. J’ai délibérément envoyé Matters sur place, sous prétexte qu’il devait estimer si Evans voulait doubler l’Agence, puis estimer moi-même sa réaction. Je les ai tous les deux utilisés à mon avantage : comme prévu, il s’est éclipsé du complexe avec les renseignements photographiés, d’après elle, et sans transmettre l’échantillon. Ce jeu sophistique avait une autre logique intrinsèque. J’ai laissé croire que toute mon énergie était consacrée à Serpico, et j’ai refermé l’étau pour l’empêcher de quitter le pays. La taupe n’allait pas prendre le risque de l’aéroport privé, et l’ambassade lui semblait un luxe à se permettre pour la raison évidente que les échantillons en sa possession ne pouvaient l’incriminer de quoi que ce soit. Votre leurre, une idée brillante… », se rassurait encore Slattery au gré des gémissements de l’alerte qui sonnait à l’intérieur de l’ambassade.

En justifiant ainsi des actes délibérées et anticipés à la perfection, Slattery entendait se rassurer et se distraire de son impuissance actuelle. Il lui fallait maintenir l’ego pour contrebalancer la réalité qui le hantait : ne pas attraper Matters et perdre la valeur du mérite.

Une partie du commando se préparait à l’extraction depuis la cour mais leurs mouvements étaient limités à cause des déplacements imprévus de la sécurité. Un groupe de quatre agents de sécurité russes réveillaient leur collègue évanoui puis se déplaçaient en chœurs jusqu’au second étage. La porte du bureau où s’était exilée la taupe abandonnait peu à peu toute résistance, pendant que Capra partait se rendre pour ralentir la sécurité.

- « Les russes ont toujours cru à cette histoire d’échantillons sanguins pour activer Sombres Soleils, leur information la plus précieuse, une chimère. J’ai joué le jeu jusqu’au bout, même Sorensen ignorait comment utiliser les pathogènes…que tout se passait dans leurs cerveaux… », alors que Matters enracinait le canon de l’arme sur sa tempe gauche. « Les encéphalogrammes, des tracés qui ont en commun avec vos détecteurs de mensonges. L’encre de l’organisme, de tout ce qui nous rend humain. La coordination des mouvements… », prologua Bauer, dont Slattery ne pouvait que sentir la tessiture trop parfaite et assagie de sa voix, sans concevoir où il pouvait se trouver.

Le doigt caressait la détente, la tempe prenait le sceau du canon tandis que l’exilé au départ montait sur la balustrade de pierre.

- « L’activité du cœur, des poumons… », poétisait-il encore.

Les yeux clos, Matters humait la brise éphémère, et expirait aussi profondément que ses poumons lui en laissait la possibilité, déjà étouffés par le rythme cardiaque qui ventilait comme s’il risquait une attaque avant même de chuter dans le vide.

- « Les hémisphères, avec nos émotions. »

La sueur était telle sur les joues de James Matters qu’on la confondait avec les larmes qui s’échappaient de ses yeux, plus happé par la crainte d’être arrêté que par celle de mourir.

En plus d’avoir été trompé par Cassandra, qui avait fait part de ses suspicions à la CIA en cherchant à sauver sa peau et celle de Jack, Matters aurait été illusionné par Ellen Riss. D’après les spéculations fantasques de Slattery, celle-ci devait séduire Jack lors de l’opération Aurore Boréale, mais sa mort précipitée sur un cargo en France avait poussé ses employeurs à la remplacer par quelqu’un d’autre : Cassandra Evans. Les deux femmes ne se sont jamais préoccupées de Matters comme il s’en soulageait, mais n’existaient que pour Jack. Cette idée, bien que purement insupportable aux yeux de Matters avait pourtant assez germée pour éveiller en lui le courage d’appuyer sur la détente, une fois devant le clone de Jack. Cette idée allait-elle pour autant exhumer le courage pour appuyer maintenant sur la détente, devant son propre destin ? Une alternative à Ellen Riss, c’était pour cette raison que Cassandra fascinait tant Alan Bauer et qu’il avait sciemment élaboré un plan pour l’attirer auprès d’Old Fates.

Mikhael Drakov, membre de la multinationale, avait programmé l’arrestation de Radford à l’Agence jusqu’à sa mort simulée puis son exfiltration, l’écartant du procès sur les failles de l’après Crépuscule. Cassandra n’avait qu’à rejoindre le train en marche, devenir la parfaite transfuge, dire à l’Agence ce qu’elle voulait entendre tout en ruminant sa fuite avec Radford et Jack. Bien qu’Old Fates aurait pu l’enlever des années durant, Alan Bauer temporisait jusqu’à ce jour afin d’observer ses réactions, notamment face à l’existence d’AE/Dune. Il se félicitait aussi des théories qu’elle avançait à la CIA à propos des pertes de mémoire de Jack. Et autant que Slattery songeait à son face-à-face avec la taupe, le père d’Old Fates songeait à son face-à-face avec cet objet irrésistible du désir que Cassandra était à ses yeux.

- « Et enfin les facultés intellectuelles, agir selon notre désir. »

La gravitation poussait le dernier diamant russe vers la tombe plus qu’il ne l’avait jamais ressenti auparavant, magnétisé par l’allée aux graviers avec une pesanteur extrême. L’équilibre d’un funambule, à cheval entre deux transgressions qui se jouaient à la force du souffle matinal. Celle d’une vie où il serait privé de ses gestes, privilèges, et facultés, emmené vers une lente mort cérébrale, où seule la torture pouvait lui laisser un arrière-goût de ce que cela signifiait de vivre. Et celle d’une mort qui pouvait peut-être faire revivre sa renommée, lui laisser le doute sur ce qu’il pensait avoir accompli, lui accorder une dernière jouissance dans la pulsion de mort qui l’envahissait. Le doigt et la détente ne faisaient plus qu’un, conciliant ces deux milieux hétérogènes, dont la ligne de démarcation devenait de plus en plus évidente pour James Matters. L’alarme, les coups dans la porte, les clameurs de l’enceinte, tout se dissipait, tout s’abandonnait à l’évanescence.

La porte fut enfoncée par le leader du commando au moment où Capra fut interpellé. La cible était à bonne portée pour le tireur, qui tenait en joue son 9mm silencieux d’urgence pour ce qui semblait justement être un cas d’urgence. Les hommes de Slattery étaient déjà dans la transgression et ne se laissaient pas enivrer par les sifflements du vent quand le responsable de l’unité appuya sur la détente, à l’unisson avec James Matters, à l’issue de sa délibération. Le premier tir percuta l’épaule gauche de la taupe avec une avance infime sur la salve du suicidaire. Quand Matters s’était décidé à concrétiser sa tentative, la balle qui devait parcourir son cerveau avait naturellement dérivée, dès lors que l’épaule et le bras avaient dévié de leur axe à cause de la perforation creusée en haut de l’omoplate. Faute d’avoir pu coordonner le tir, la balle pénétra par le flanc du squelette crânien et s’échappa par l’orbite gauche.

Quelques centièmes de seconde plus tard, avant même que le leader de l’unité ne pût spéculer sur la réussite ou non du tir de Matters, il s’empressa de se rendre sur le balcon avec l’élan dramatique d’une tragédie grecque. Le corps jonchait l’allée de graviers, comme une marionnette jetée après trop d’années d’usage. Une chute de deux étages, mais peut-être pas aussi mortelle que le funambule ne l’avait espéré. De son visage ensanglanté transparaissait surtout la blessure plus épaisse que toutes les autres depuis son orbite gauche. Le sang versait depuis cette source et coagulait comme si la lourde pesanteur venait l’affecter. Slattery avait coupé court à la conversation quand il eut un aperçu médiocre de l’envolée de sa taupe, incapable de dire plus qu’un autre si elle lui avait été fatale. Même si l’œil droit demeurait intact, James Matters fut incapable de capter la moindre lueur, comme si son âme s’évertuait à ne pas quitter un corps paralysé et perdu à tout jamais. Il recracha sèchement de l’hémoglobine avec l’instinct d’un marin qui survivait à une noyade, puis tenta de vaincre la gravité en soulevant sa dernière paupière. Mais l’effort était plus compliqué que de se déplacer avec un boulet aux chevilles, et Matters n’entendait que les pas sur les graviers, sans pouvoir dire de quelle nature ils étaient.

Slattery aussi était rongé par cette tentation orphique de se retourner et aller se coller à la grille dans une ultime supplication. Tendre les mains et ramener sa taupe jusqu’à lui, voilà de quoi étaient faites les ruines de son fantasme. Mais il aurait été démasqué par les caméras et se serait rendu aussi coupable que Sorensen. La surveillance ne fermait pas l’œil de la caméra, et bien que le commando pu se réunir au complet dans l’arrière-cour, notamment par une descente en rappel depuis le second étage, ils étaient plantés en plein milieu du champ. Ils se mobilisaient pour traîner leur suspect un peu plus loin dans la boue, alors que la sécurité allait arriver à leur niveau, et s’efforçaient d’accorder les dernières grâces du contre-espion.

- « Comment on sort d’ici ?!! », s’entretenaient-ils entre eux par-delà l’alarme.
- « Comme on est entrés ! »

Slattery n’en discerna pas un mot, tout s’abandonnait encore à l’évanescence. Ses résolutions s’envolaient à la même cadence que ses rêves. Il se tenait au seuil de la porte de pampres en acier, à implorer dans un grand deuil un simple contact humain avec l’homme qui lui avait souri au nez toutes ces années. La caméra plongeante devait fixer curieusement le contre-espion, semblable à ces endeuillées italiennes prises par d’intenses crises de marche funèbre. Qu’il gratta encore son trophée et le vernis à la couleur de l’or pouvait s’émietter et s’envoler aux délires du vent. Il immisça sa main droite aux travers de la grille pour palper sa taupe l’espace d’une microseconde, mais le commando se rassemblait pour la faire passer au-delà d’un mur qui se déformait désormais en rempart. Et la sécurité russe réduisait l’écart à chacune de ces microsecondes. Un rire nerveux, épileptique, cancérigène toucha Slattery, qui, du point de vue de Matters – du moins ce qu’il restait de son œil semi clos – était condamné derrière ses barreaux. La place du fou et l’homme qui en rit.


[07:37:46]

21 grammes devaient faire la différence pour hisser James Matters au-delà du mur. Dans l’évasion, il fut drainé entre quelques pins noirs et une terrasse de lys blancs.
Après avoir fait le tour de la capitale pour écarter toute filature, les sbires d’Alan Bauer étaient au point de rendez-vous avec Radford.
Jack se raccrochait à la centaine de mètres de retard derrière la moto de Cassandra. Le moteur avec cylindres en V l’emportait sur le silence de l’aube, facilitant la traque.


[07:42:29]

Caïn aussi portait le masque de l’endeuillé. C’était tout juste si un buisson d’amarante avait pu le perturber, et il n’en était rien. Une steppe aurait été une bénédiction, mais il n’y avait que le désert et ses traces de pas. Le désert et ce qu’il avait recraché. Le monde s’était fissuré sous eux et ils se tenaient debout, séparés d’une dizaine de mètres dans leur duel. Hendersen savait que son ancien protégé aurait tiré le premier et il n’était pas là pour l’en dissuader. Une chambre mortuaire à ciel ouvert, épongé par les entrailles arides de l’Afghanistan. Mais pour Caïn, qu’était-ce tout cela, si ce n’était le sanctuaire de l’oubli ?

- « Regarde devant toi. Qu’est-ce que tu peux voir ? »
- « Rien. Un aperçu du néant. »
- « De l’espoir. Des possibilités. Une infinité de sentiers », surenchérissait Hendersen, les bras qui gesticulaient comme une boussole déréglée. « Une route de la soie, voilà ce que t’as tracé Old Fates. »
- « Une route vers quoi ? »
- « La direction du département de Sorensen. Ce qui fera de toi un membre privilégié d’Old Fates. Les fonds qui ont été approvisionnés sur ton compte pour échapper à la cour martiale, d’où venaient-ils à ton avis ? »
- « Ta route de la soie ? Je comprends mieux pourquoi tu m’as assigné au procès Vechnika, au témoignage de Jack Bauer. On avait les pieds sur la même marelle lui et moi. »

Le soldat dépouillait la transpiration frontale avec son avant-bras. Aéré par le marcel blanc enfoncé à l’intérieur de son treillis militaire, il n’en était pas moins malade de profondes nausées dues à la chaleur. En la matière, l’expérience d’Hendersen prévalait sur la sienne. Sa conquête de l’Est avait été amorcée dès la guerre froide, soupçonna Caïn, en comprenant que le projet des pathogènes devait dater d’Eisenhower. Une conquête idéologique ? Old Fates prônait une idéologie libérale pourtant éloignée de la fièvre capitaliste et anticommuniste des années 1960. Si Hendersen espérait contaminer le Moyen-Orient de sa philosophie, comment expliquer qu’ici subsistait toujours l’influence de l’impérialisme américain ? Minute man…aurait-il lancé une frappe à grande échelle sur ces pays en se servant de mon cerveau ? La reconstruction. Réorienter les relations internationales, la valeur des richesses…Une frappe synchronisée ? Caïn médusait les éclats brillants aux pieds de son alter ego quand il réalisa que celui-ci parlait dans le vide :

- « Le père de Bauer a créé avec moi la multinationale, c’est lui qui a proposé de faire de son fils le premier pathogène à sa naissance. J’avais les connexions, lui les ressources. Il avait le coude posé sur la Banque Mondiale. Il murmurait à l’oreille des chevaux. »
- « Woods, McNamara, ces hommes, le père de Bauer était l’homme de l’ombre ? »
- « Il a influé sur la reconstruction de l’après-guerre. Des après-guerres. De celle en Afghanistan. Si l’empire romain n’avait pas inventé les détournements de fonds… »
- « Un voleur pacifique, c’est comme ça que tu veux me corrompre ? »
- « Ton père aurait eu le même jugement. Un juriste, c’est ce qu’il nous fallait, mais un juriste avec ses failles », exilant l’air en pointant de la main les fissures dans la terre. « Il n’en était pas à sa première femme à ta naissance. Et ce n’était pas une affaire. L’autre enfant aurait pu être aussi illégitime que toi. »
- « T’as inventé tout ça… », fendant l’entre-sourcils sur le ton d’une certitude si assurée qu’elle ne pouvait que cacher un doute accablant.
- « Ca explique mieux ses absences non ? Tu étais le pathogène qu’il nous manquait. Il était partagé entre deux vies. Et n’ose pas faire du sentimental maintenant, toi ou ta mère, vous n’avez manqué de rien. Les trois autres pathogènes ont vécu dans des éprouvettes », imagea l’ancien directeur de la DIA, sans oser parler de la séquestration à vie de trois hommes dès leur naissance. « Nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Notre assurance que Sombres Soleils restait opérationnel grâce à leurs encéphalogrammes. Il y avait juste toi et Jack Bauer, libres tels deux oiseaux migrateurs. »

La brise paraissait fissurer plus encore les dalles granulées sous les pieds de Caïn, mais ce n’était qu’un tour de son imagination. Son esprit vacillait plus qu’il ne l’avait jamais fait au moment où la Terre s’était arrêtée de tourner. Et il aurait préféré tourner encore avec elle, avancer plus loin dans son périple, la faire tourner comme un rongeur dans sa roue jusqu’à l’essoufflement. Caïn était essoufflé. C’était peut-être pour cela que tout s’était figé d’un coup, qu’il n’y avait plus que lui et le titulaire de son destin dans une antichambre qui n’avait rien d’une route de la soie.

- « Vous étiez notre héritage », pacifia Hendersen en poursuivant son récit. « Pour Bauer, les choses ont mal tourné au Kosovo, il reste des pointillés à son histoire. Bergman l’a mis en relation avec une femme qui avait un passé commun avec lui. La mèche était humide, ça n’a pas pris. La CIA a cuisiné cette femme aujourd’hui, elle aussi spécule sur Bauer. »

Avant de s’engager auprès de l’armée, Caïn suivait encore de près les activités en freelance de Jack et Cassandra, mais sa promotion accélérée sur le terrain l’avait empêché de faire clairement connaissance avec elle. En le sentant distrait, Hendersen resta évasif à ce sujet. Aucun intérêt à expliquer qu’il se servait de Radford pour enivrer Cassandra vers Old Fates.

Elle était, à cet instant, à quelques rues du Lincoln Mémorial, un train de retard derrière Radford, et malgré les imprévus du scénario – la mort prématurée de Linda Radford, sa vengeance qu’elle ruminait –, elle continuait d’avancer vers la carotte qu’on lui tendait. Hendersen n’était pas dupe, beaucoup d’efforts pour une seule personne, qui avait peut-être dit la vérité à la CIA en ignorant si Bauer se souvenait ou non du Kosovo. Mais il se consolait à l’idée que Caïn avait un instinct de survie comparable à l’ancien Delta. Qu’il allait s’en tirer vivant du désert, et qu’en cela, l’héritage pouvait perdurer.

- « Même depuis ta tombe…», débrida Caïn en renouvelant le revers de son avant-bras sur son front, non sans contenir le ressentiment qui l’exaltait de plus en plus, « …tu continuais de me manipuler pour que je sois là aujourd’hui. Face à toi. Pour m’asseoir sur le siège de l’OIS, un siège que je cherchais à renverser depuis plus de trois ans. »
- « Le roi peut tomber mais le royaume s’en remettra. Si tu n’acceptes pas de contrôler les ressources de l’OIS pour effacer toutes les preuves qui te lient à moi, aux informations qui ont été transmises par l’émir Nazr et qui t’ont aidé à faire plonger Sorensen, les conséquences seront lourdes. Tu écoperas avec lui de toutes les retombées médiatiques de l’après Sombres Soleils, de la révélation et dissolution de la Coalition. Tu étais dans la même pièce que Frank Bergman au moment de sa mort, et il y a des témoins…on en jugera que tu voulais prendre sa place à la tête de la Coalition en l’assassinant. Les chasseurs retrouveront mon corps ici dans peu de temps, et toi en train de prendre la fuite. Qu’est-ce que tout le monde va conclure hein ?! Un coup d’Etat pour me renverser ! »

Caïn s’effondra à genoux et posa son empreinte sur les paillettes de sable rugueuses, le regard qui criait sa détresse silencieuse, déchiré, à blâmer la terre, ou quelque chose qui s’y trouvait enfoui. Hendersen attendait une réaction, s’approcha de deux pas puis garda du recul.

- « Qu’est-ce que ça veut dire… »
- « Ca veut dire une chose Danny : tu es maintenant à la tête de l’OIS, et tu tiendras le gouvernail d’Old Fates. Si tu t’en tiens à tes convictions, ton utopie de révéler la vérité sur nos actes au monde entier…alors tu seras enterré avec moi. Ou tu peux décider de tout dissimuler comme Sorensen l’a fait, de rendre ce monde meilleur en perpétuant nos idéaux, te préserver d’une injustice. »

Le soldat aurait mieux aimé mourir, traduisaient ses yeux, et emporter même l’autre dans la tombe. Si Hendersen en venait à quitter ce monde, Caïn devenait aussitôt le ventriloque derrière Old Fates. Pouvait-il démanteler cette… « Multinationale », puisque c’était ainsi qu’on l’appelait pour se cacher la réalité ? En aurait-il même envie ? Quelque part, il souhaitait à jamais négliger la question.

- « Tout à l’heure, je parlais de décence de venir me voir à l’hôpital, mais ça n’a rien à voir avec de la décence. La tentation et sa peur. Quand ton père était sur son lit de mort et toi à son chevet, son fils, celui de son premier mariage voulait venir le voir. Comme vous ne deviez pas vous rencontrer, l’œil de la Providence sur de beaux billets verts l’en a dissuadé », continuait Hendersen en faisant crépiter la sècheresse de ses mots comme des flammes.

La chemise blanche, qui avait viré au beige, vira cette fois au rouge pour Caïn. Un taureau dans une arène ouverte. C’était un jeu de provocation et de tentation, et comment y résister ? Hendersen voulait le pousser au meurtre, et c’était assouvir un instinct pour en assurer un autre : celui de sa propre survie. Lui, Matters, Sorensen, quelle différence y avait-il ? L’innocence était une notion aussi flottante qu’un grain de sable au milieu de la tempête.

- « Un fils bien plus illégitime hein ? », achevait Hendersen en lui tendant la pomme de l’aversion. « Le plus ironique, c’est que lui aussi, il eut une carrière quelconque en tant que juriste. Un bel héritage, un domino qui en entraine un au…»

La bête chargea aussitôt et se laissa gagner par la fièvre qui le dépossédait de toute raison dans une transe pulsionnelle. Il plaqua Hendersen au sol exactement comme un domino causait la chute du suivant. Exactement comme il avait provoqué sa chute du haut de l’immeuble fédéral il y a des années. Caïn en fit son martyre en alternant droites et gauches de ses poings gonflés, puis lui saisit la gorge sans aucun autre plan que de le faire taire à jamais. Le dominé n’abdiqua pas si facilement et frappa Caïn à l’angle de la nuque avec le tranchant de la main. Libéré de l’étreinte, il recula pour reprendre sa respiration et essuya un nouvel enchainement du soldat dans un corps à corps spiralesque. La rapidité, la créativité, la fougue face aux techniques de défenses du senior. Il ne devait pas être à la tête du secteur de la Défense pour rien, et malgré la soixantaine d’années qu’il accusait, il résistait aux manœuvres du soldat pendant quelques secondes sans perdre l’équilibre.

L’un et l’autre furent vite contaminés par le sang, et ils se rapprochèrent dangereusement d’une crevasse en contrebas. Caïn profita d’un instant d’étourdissement de son adversaire pour lui saisir le bras, lui briser l’articulation du coude et le refouler d’un coup de pied critique au ventre. La chemise beige et rouge déchirée, Hendersen commençait littéralement à mordre la poussière quand le soldat lui enfonça la tête dans le sable par les cheveux. Il l’étouffa par son bras droit enroulé autour du cou, et appuya sa paume gauche sur le coude opposé afin de consolider l’étreinte. Hendersen se raidissait comme un serpent pris de convulsions et déchirait le sable avec ses ongles dans son désespoir. Sans cesser de se débattre, il griffait Caïn jusqu’au sang au niveau de son mollet, alors que le soldat bloquait les deux épaules de son adversaire avec ses genoux, puis faute de solution, le vieil homme lui lacéra l’avant-bras avec ses dents. Caïn lâcha prise à la sensation de sa plaie désengorgée de sang, le faisant chavirer d’un étourdissement sans fin. La sensation suivante fut l’envie de cracher tous ses boyaux, alors frappé au ventre et à la mâchoire. Son fémur sembla s’affaisser plus que si son talon ne fût percé d’une flèche. L’œil semi clos, aveuglé par le mur toilé d’azur qui le surplombait, Caïn rêvait de la douceur d’un repos, et hagard, répéta sa charge sur Hendersen en l’emportant avec lui dans la crevasse.
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Mr. Jack
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 17:43    Sujet du message:
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(dernière partie)


La chute ne fut pas si haute, mais ils eurent pourtant le sentiment d’avoir vécu la déchéance de Lucifer. Un cercueil de sable, presque forgé sur mesure pour les deux hommes qui se tenaient côte à côte, allongés sur le dos. À la belle étoile, mais sans nuage à contempler, rien que le désert des cieux funèbres qui miroitait celui de la terre. Caïn n’avait pas encore réalisé, fut-il incapable de dire si sa colonne vertébrale avait lâché ou s’il était parfaitement capable de marcher. Le souffle coupé, il tourna lentement la tête sans bouger le reste de son corps.

- « La théorie des dominos », épiloguait Hendersen grâce aux dernières nuances d’oxygène qui parcouraient sa gorge. « Eisenhower prenait cette expression pour évoquer le basculement d’un pays envers l’idéologie communiste, qui entraîne par contagion ses pays voisins. »

Le vieil homme expurgea du sang de sa bouche, et laissa le filet couler le long de sa joue en toute indifférence. Il achevait son testament :

- « Une contagion. C’est ce qui nous a atteints. »

De quoi parle-t-il, ruminait intérieurement Caïn sans vouloir perdre sa salive. La contagion de la paranoïa ? L’obsession de la vérité ? Les passions ? Ou la conscience. On n’échappe pas à sa conscience. Même en prenant la fuite là où il pensait que personne ne l’attendait. Il n’était pas sûr de pouvoir vivre avec l’idée qu’il était un pathogène, et pire encore, qu’il était devenu tout ce qu’il cherchait à fuir. Et se laisser mourir ici ? Pas une seule vigne d’ombre à espérer, rien que la gangrène de la canicule qui déshydratait son corps à petit feu. Il ne pouvait se consoler qu’avec le silence qui frissonnait autour de lui. Hendersen devait être mort, mais il n’eut pas le courage de s’en assurer. La respiration du soldat frémissait à peine, paisible, flottante, esseulée. Elle attendait l’aurore. La fosse était peut-être assez grande pour deux ? Son cœur palpita à la simple pensée qu’on puisse le retrouver vivant, pour ne plus que fantasmer d’être enterré ici et maintenant. Il inhala délicatement les dernières migrations de la poussière et ferma les yeux. Mais quelque chose d’autre que les lueurs de l’aurore le réveilla aussitôt. Quelque chose qui le poursuivait à chaque inspiration, à chaque expiration : l’œil dans la tombe qui ne cessait de regarder Caïn.


[07:49:39]


Épilogue : le champ des merles.

Niché sur un toit qui faisait la promotion du Capitole et qui prenait affectueusement l’empreinte des premiers rayons, l’homme isolé tournait la page d’une anthologie de poèmes serbes, albanais et kosovars, intitulée « Le chant des merles ». Adossé contre les briques aux côtés de son fusil à lunettes, il se remémora, en attendant le signal, sa visite dans les Balkans pendant une opération de surveillance routinière en 2000, peu après la fin de la guerre, peu après l’exfiltration de Jack. Il posa l’index à la commissure de deux pages :


À l'heure où l'on entend le sang et les feuilles tomber.
Ne plus se souvenir, et cependant rêver, peut-être même en les affres passées.
Oui, c'est cela ! Que les yeux, soudain s'ouvrent !

Rastko Petrovic, Aux lèvres un baiser de lumière.



Depuis la mer dont voit la dalle noire, les soleils calmes se coucher,
jusqu'au mont de la mort d'où le regard, peut les deux mondes embrasser.
Gouffre après gouffre aveuglant de lumière, tombant d'un ciel tout de clarté...
Jusqu'au bout du sentier faisant frontière, entre rêve et réalité.

Jovan Ducic, Inscription.




[07:50:08]


Des trente-six colonnes doriques du mémorial, le soleil, se hissant lentement à leur zénith comme un lever de rideau, n’avisait de son apparition que sur les douze qui étaient de front au miroir d’eau. Le marbre aux avant-postes prenait des tonalités d’un ocre doux au pied des colonnes, pendant que le reste du temple grec sommeillait encore dans la pénombre. Sur les escaliers, sur les intervalles de pierre ou encore à l’intérieur, dans le sanctuaire de Lincoln, les nuances de l’ombre et de la lumière étaient si distinctes qu’elles semblaient peintes à la main. Une vingtaine de minutes plus tôt, les dernières teintes du bleu crépusculaire au rose étaient encore reflétées dans le bassin réfléchissant jusqu’à la pointe du Washington Monument. Mais à mesure du bâillement de la nature, l’éveil se prolongea dans des nuances plus chaudes.

Luther King avouait qu’il fit un rêve sur l’estrade de sa marche vers la liberté devant un horizon noir de monde. Les péripéties que le district connaissait depuis 24h, sans parler des manifestations qui se dirigeaient désormais vers la banque mondiale et l’université George Washington incitaient à plus de retenu. En dehors de ces revendications, les gens se retranchaient chez eux en attendant un communiqué officiel de la Maison Blanche. Et depuis sa mort programmée à laquelle il avait assisté à distance, Jack ne savait ni trop s’il achevait une longue nuit ou s’il avait été tiré dans un rêve hallucinatoire, que son état contribuait à empirer de minutes en minutes.

Les deux touristes matinaux qui venaient immortaliser Lincoln déjà immortalisé par le marbre – redescendaient les marches au moment où Gabriel Radford les gravissaient. En fait, Jack aurait bien pu crier au monde entier qu’il avait eu lui aussi son propre rêve, personne ne l’aurait entendu. Son cœur percutait comme si le temps s’était accéléré, déchiré de sa régularité, et l’espace le perdait entre des réminiscences à demi-fictives et des amnésies légères. Il reconnaissait tout juste avoir été drogué, probablement par une injection de psychotropes modifiés, le genre de procédé expérimental dont Alan Bauer pouvait en connaître les incantations.

Cela n’avait pas amenuisé la distance qui le séparait des autres. Au lieu de gravir les marches du mémorial, Jack partait plutôt en reconnaissance dans les environs, convaincu par l’idée qu’on lui tendait un piège. Ce silence était pareil au tumulte d’une tempête qui était couvert par quelque orage qui sévissait. Le ronflement chaud du vent étouffa quelque chose d’occulte, du moins le sentiment que des ombres dansaient autour de lui. Et c’était même sans doute plus que des ombres. Cassandra passait devant la fresque murale qui arborait l’emblème de l’immortalité, un cyprès gravé dans la roche. D’autres ornements figuraient des anges, figure de liberté, et plus loin, la libération d’un esclave. L’Agence pouvait être comme une sangsue sur elle, capable de l’inculper pour un excès de vitesse, et sans autre choix que de suivre Radford, elle espérait une porte de sortie décente. Une porte qu’elle claquerait ensuite à la face de celui-ci au moment venu. Cependant, elle n’était pas certaine de saisir le choix du lieu de rendez-vous. Il fallait bien reconnaître une chose : les issues étaient exposées à la vue de tireurs de longue portée, l’intérieur peu fréquenté, et le cas contraire, ils pouvaient être signalés par radio aux seconds couteaux d’Old Fates. Les lieux de passage de la ville étaient encore prisés par la Cellule antiterroriste depuis le déploiement pour Serpico et Matters, alors le National Mall étaient certainement un des derniers endroits que la CIA pouvait mettre sous surveillance ce matin-là.

L’espionne aurait pu être éliminée plus tôt mais quelqu’un avait besoin d’elle, quelqu’un qui ne sortait jamais de la pénombre, pour qui ce temple de Zeus était sa propre loge. Et pourtant, à moins de s’être parfaitement fondu dans la pierre, Radford manquait à l’appel. Quelque chose de plus pesant encore que la statue du président américain s’affaissait au-dessus d’elle, et éprise par la menace, elle cherchait à éviter la filature de l’aurore qui pénétrait merveilleusement l’intérieur.

- « Radford ? », épingla-t-elle avec réverbération dans le hall du mémorial.

Son oreille était aussi détendue qu’un chat aux affuts et ce silence entrecoupé de murmures de cuir sur la pierre était trop régulier pour n’être que la gangrène de sa paranoïa. Elle accéléra le pas et cherche elle aussi à apercevoir le ballet des pantins qui se jouait autour d’elle. La structure du temple n’était complexe en rien, et pourtant les architectures de lumière créaient un labyrinthe dans lequel Cassandra se sentait suivi par un minotaure. Un minotaure gracile, en somme, quand elle fut surprise par un inconnu dans son dos qui lui obstruait les lèvres.

- « Chut… »

Il dégagea délicatement sa paume du visage de Cassandra, qui avait remarqué les traces de sang séché, et lui fit comprendre qu’une autre chimère était à leur trousse. La gestuelle de Radford se voulait tout sauf explicative. Ils devaient maintenir un silence religieux pour surprendre les rôdeurs avant d’être surpris.

- « Qu’est-ce… »

- « Suis-moi… », susurra-t-il, en agrippant encore plus fébrilement son 9mm à cause d’une entaille au poignet.

Sous les frises soutenues par les colonnes, entre l’intérieur et la façade ouest, ils apercevaient enfin une forme se dissimuler derrière un pilier. Avec l’effet de surprise, ils se cachèrent semblablement à cinq piliers d’écart. Radford était trop concentré sur sa cible pour remarquer que Cassandra était derrière son épaule. Elle le débectait comme un parasite ravageant une plante. Elle songeait subrepticement à des plans meurtriers. C’était elle qui avait l’effet de surprise, mais son mépris demeurait encore sensé. Elle se détourna de ses idées noires et longea l’allée par le flanc à revers, en précédant Radford d’un mètre. Une hésitation fugitive, puis il braqua son arme là où la cible devait être…mais ne l’était plus.

Entre l’édifice et la lisière qui surplombait l’autoroute, Jack suivait les traces de sang comme l’étoile du Nord. Cette scène aussi avait des airs de déjà-vu, à commencer par l’élimination du groupe Serpent de Corail par leur supérieur Jonathan Wallace, le jour où cette bombe nucléaire avait explosé dans le désert de Mojave. Une lame fine, plantée dans les cervicales et retirée aussitôt. Un coup de grâce en plein cœur. Le corps n’était même pas dissimulé. Incapable de déduire qu’il s’agissait d’un des miliciens d’Old Fates, Jack était convaincu d’avoir vu le cadavre bouger. Et il l’entendait alors murmurer. Sur son genou, il approcha l’oreille des lèvres du défunt. Pas la moindre inspiration perceptible. Une détonation venait fendre le silence.


Cassandra avait dévié le tir en saisissant la paume de celui qu’ils traquaient. Poussée contre un pilier, un crochet en plein abdomen lui bloqua la respiration. Elle se dégagea de l’étreinte de l’étrangleur, et par une prise de combat rapproché, lui brisa le coude et l’envoya valser contre le marbre. Elle le crucifia par derrière en menaçant de lui rompre l’autre coude, mais Radford exécuta sa sentence d’une balle en plein cœur.

- « Qu’est-ce que tu fais ?! », s’offusqua-t-elle en reprenant sa respiration.

L’entaille de Radford était plus grave qu’il ne le montrait, encore que le nerf fut tout juste épargné. Il s’était compromis et se dirigea vers la sculpture pour rester à couvert afin d’achever ce qu’il avait commencé.

- « Ces hommes, Old Fates, ils t’ont trainé dans leur nid. Ils ont mis le feu à la paille. C’est toi qu’ils veulent dès le départ. Si je les laissais faire, je n’aurais jamais eu ce que j’attendais. »
- « Qu’est-ce que tu attendais Gabriel ? »
- « Tu croyais quoi en nous suivant ? Drakov, Old Fates, ils pensaient que la CIA pouvait encore t’avoir à la trace, alors ils ont cadré le mémorial si jamais tu étais toujours de leur côté. On a des portes de sortie, mais pas celles que t’attendais… »
- « Pas de piste à l’aéroport ni de tartines de béluga ? »
- « Cassandra, j’aimerais te dire que je suis ta seule chance de repartir sans que la CIA ne te retrouve, mais je ne le dirais pas. Je ne suis pas dupe comme eux ! Ils veulent quelque chose que tu ne peux pas leur offrir ! Je sais que tu n’as rien à leur dire sur Jack, sur son passé... »

Aussi fermement qu’un drapeau qu’on hissait au sommet d’un mât, Radford la tenait en joue avec son arme à canon silencieux, laissant apparaitre l’obélisque dans la perspective.

Jack s’était immiscé jusqu’au flanc du sanctuaire. Il discriminait à peine les deux voix qui conversaient et sa nausée le força à temporiser encore un peu.

- « Parce que tu es le seul à savoir… »
- « Parce que je suis le seul. Ils penseront que j’ai éliminé ces hommes pour te confronter, pour obtenir réparation de la mort de Linda, alors qu’en te tuant, je détournerais tous les soupçons. Une fois qu’ils ne pourront plus croquer leur fruit défendu, ils pourront enterrer leur obsession au sujet de Jack. »
- « C’est très noble, mais tu te méprends sur un détail », confia-t-elle sur le ton de l’intimité. « Je n’ai pas touché à ta fille. Quand je suis arrivée…je ne pouvais plus rien faire. C’était une balle perdue. Ou alors quelqu’un qui voulait aussi détourner les soupçons, parce qu’avec le procès, elle courrait à ta perte. »

L’avant-bras aussi dur et tendu que ces colonnes de marbre, Radford défléchit sa position pour intimider Cassandra en rapprochant le canon de son front, et déverrouilla le cran.

- « Je n’aurais jamais…C’était ma fille ! Je n’ai jamais voulu l’exposer !! »
- « Un homme plein de surprise. Et Camilla ? Tu te rappelles d’elle ? Les amnésies sont souvent heureuses on dirait. T’as tiré une croix sur la seule personne qui remettait en question ton témoignage, et ta fille était un moyen de rectifier ce tir. Mais la salve a dev… »

Shhht. La balle perfora Cassandra à la hanche en lui arrachant un cri éphémère. Elle bascula mécaniquement en position latérale de sécurité. Sa chemise fût aussitôt souillée d’un sang rouge écarlate sous l’œil de Lincoln, et elle semblait déjà partie dans un sommeil profond. Radford était impassible face au corps à moitié jonché à moitié dans l’ombre. Il attendait une réponse, un signe, puis relâché des bras, s’approcha en marchand de sable vers elle. Aucune satisfaction, mais il ressentait définitivement une certaine étrangeté, parce qu’il ne savait pas quelle était la procédure à suivre dans ce genre de situation. Il pencha la tête au-dessus de la femme comme si elle venait de tomber au fond d’un ravin, puis sans même avoir le temps de dévoiler une quelconque expression, Radford fut touché d’une décharge dans le pied en provenance du 45mm. Il s’écroula à en croire qu’il avait perdu l’usage de ses jambes à l’instant où elle se releva péniblement, et consciente que le coup de feu avait été entendu au loin, elle commença à dévaler les 56 marches.

Elle accusa rapidement une avance de plus en plus mince par rapport à Radford, qui boitait presque autant qu’elle. Quand il fût à trois marches d’écart, il arma à nouveau son calibre. Cassandra eut tout juste le temps de se retourner, de lui saisir et lui démembrer le poignet avant qu’il ne lui tombe dessus, à la moitié du parcours. Elle parvint à se glisser entre lui et le sol pour tenter de l’étrangler par derrière à la force de son avant-bras. Mais il profita de son point faible et la toucha brutalement à la hanche perforée, pour enfin réussir à se dégager et reprendre son souffle. Elle détalait à nouveau en direction du miroir d’eau à l’Est afin de se mettre le plus en vue possible, et surtout à portée de tireurs d’élite qui devaient l’épargner. Certains pouvaient même être russes et plus grassement payés en visant Radford. L’ancien directeur des opérations ne se souciait plus des témoins oculaires lorsqu’il empoigna son arme qui gisait sur une marche. Il accommodait comme un chasseur avec sa lunette de visée et attendait que sa cible s’éloigne en ligne droite pour avoir son point de mire. Il était à une bonne quarantaine de mètres quand il s’approcha du bassin, pour peu qu’il ne fût en possession d’un fusil de chasse pour longue portée. Le bleu orangé qui colorait le miroir liquide devait alors accueillir le reflet de Cassandra lorsqu’elle s’immobilisa en son seuil. Sur la 24ème marche de l’escalier, Radford était prêt à compresser la détente.


Perforée dans le creux du dos cette fois, et emportée par d’occultes vents alizés, Cassandra plongea dans l’opacité du reflet d’eau. La partie gauche de son visage était submergée d’une dizaine de centimètres, et la partie droite humectée de quelques gouttes seulement. Elle cessa d’inspirer par la bouche mais son nez était partiellement obstrué.

C’était les secondes les plus longues de sa vie, et en dévalant les escaliers, Jack n’ignorait rien de ce qu’elle endurait. Les plus longues secondes de sa vie, elles avaient défilé dans cet étang près de Minsk, entre la noyade et l’hypothermie. Entre les deux, une amnésie.

- « Jack…je… », hallucinée par la vision christique.

Bauer en voulait moins à Radford qu’il ne ressentait une amère déception envers Cassandra. Il jurait qu’elle avait craché sur sa tombe en collaborant avec les fédéraux, aliéné par toutes ses voix dans son cerveau qui ne lui promettaient qu’une chose : quelque chose chez elle l’avait contaminé depuis leur baiser en Biélorussie. Peut-être même avant, du temps où il avait senti qu’une liaison était possible. Il se précipita vers elle comme un ultime retour à Vérone, et tout le reste…Tout le reste s’était dissolu, évaporé sous un seul point de convergence.

Que serait-ce si ses yeux étaient là-haut
Et les étoiles dans sa tête…


Ces mots résonnaient en creux avant qu’il ne put l’atteindre. Il ne savait d’où il les tenait, mais il identifiait ces vers à l’acte de trahison de James Matters. « Nous savons qui tu es Jack », avait-il prophétisé. Et elle, savait-elle qui il était ? Il venait de bondir dans le bassin comme si sa propre vie en dépendait et la retourna sur le dos. Les mains en creux sur la périphérie inférieure du visage de Cassandra, les pouces réunis au niveau du menton, il dévoua le peu d’esprit qu’il lui restait à lui faire reprendre conscience. Mais une influence duelle lui insuffla l’envie de crisper ses mains pour la noyer. Ce n’était pas ces pulsions meurtrières inexpliquées qui l’effrayaient le plus, mais le regard qu’ils échangèrent quand elle réalisa qu’il avait survécu.

- « Est-ce que je suis… »
- « Pas plus morte que moi. Je ne devrais pas… »

L’affection croisait le mépris. Il lui enclavait le cou avec de plus en plus de crispation.

- « Tu me fais mal. Qu’est-ce… », d’une voix cancéreuse, le souffle haché.
- « Je suis désolé. Ce n’est pas une question de vengeance. Je ne peux plus revenir en arrière, certaines choses sont irréversibles tu comprends ?!! »

Elle commença à se débattre, et Jack n’y opposa pas une résistance sérieuse. Il lui transmettait son vertige, son sentiment que rien d’autre n’existait en dehors de ce qu’ils percevaient. À moins que ce ne fût le contraire, le sentiment que tout existait en dehors d’eux, le sentiment qu’ils avaient retrouvé ce paradis perdu.

- « Qu’est-ce qui t’est arrivé ?! », déchirée par la tentative assassine, les pupilles vitreuses.
- « Le prix de ce qu’on a sacrifié ?! Rosenberg, c’est…je n’ai fais que le soulager ! C’était un sacrifice nécessaire ! »

Jack la relâcha, et recula de dégoût envers lui-même. Il s’effondrait, incapable d’accueillir plus longtemps ces contradictions qui le gagnait depuis trop d’années. Cassandra n’eut pas la force de chercher une explication. Elle se réfugia dans la théorie qu’il n’était qu’une chimère. Que mourir était même un meilleur sort.

- « Je dois savoir une chose », poursuivit-il assis sur l’eau en épave à la dérive sur le rivage. « Qu’est-ce qui était réel dans tout ça ? Notre rencontre ? Et Minsk ? Et cette injection dans la base ? Qu’est-ce que tu m’as fait ? »

La paranoïa lui faisait croire ça. Qu’elle était une taupe comme l’était Nina Myers, par occurrence, la seule liaison qu’il avait osé avoir pendant son mariage. Il pensait que tous ceux qui l’approchait finissaient par le manipuler ou par mourir. Cassandra avait excellé dans ce sentiment. Elle s’était demandée pendant des veilles interminables si son mari était un agent double, ou si ce n’était qu’une idée inséminée par le contre-espionnage. Pour avoir douté de lui, Joël Evans l’avait détestée autant qu’il l’avait aimée. Les rôles étaient inversés depuis. Elle n’avait cessé de haïr Jack et de l’aimer en même temps. Mais personne n’avait vu venir cela, ni lui, ni la CIA. Et il voulait parler de sacrifices…

- « Tu te souviens… ce que j’ai dis après notre…contrat. Pour me rassurer ? »
- « Quand les souvenirs se seront évadés », se remémora-t-il sans écorcher ses mots, comme l’écolier qui récitait le poème, « il ne restera que l’illusion de regrets. L’illusion que tout était bien réel. Que tout était sincère. Que ce qu’on a perdu finira par nous manquer. »

Teri, Nina, Ellen, elles n’étaient que les contrecoups de ses échecs. Il ne renonça pas à cette pensée qui le hantait chaque jour : il aurait pu sauver sa femme s’il avait ouvert les yeux sur l’identité réelle de Nina Myers 24h plus tôt. Viktor Drazen avait activé la taupe pour désorienter Bauer, encore marqué par les séquelles du Kosovo.

Et plus tard en France, son frère Andrej Drazen répétait l’histoire en engageant Sandra Newton pour le confronter à nouveau à ses propres névroses. Jack la soupçonnait de traiter avec l’ennemi, mais ses doutes se tournaient autant vers Ellen Riss, coupe-circuit d’après la CIA. Il était le maitre de l’inertie, l’artiste de la demi-mesure. Toutes étaient suspectées, et toutes étaient enterrées. Il craignait alors que le sort ne se perpétue à cet instant. Il craignait de la perdre, mais il craignait aussi de la voir vivre, d’apprendre une vérité qu’il préférait ignorer.

Toutes ses histoires après Cassandra ont été des romances par substitution pour Bauer. Hantées par le même doute, le même inachèvement.

- « Tu cherches…une histoire…sans réponse, parce que…tu ne veux pas affronter l’évidence », remua-t-elle en apercevant Radford dans le dos de Bauer, à nouveau le calibre en main.
- « L’illusion que tout était réel ? »
- « L’illusion que tout était…irréel », cette idée si simple qu’elle n’avait jamais agis contre lui, que ses sentiments étaient sincères depuis le départ.
- « L’homme aux deux visages, ou les deux hommes au même visage ? », vocalisa Radford en rimes au seuil du miroir. « Si tu ne peux pas aller au bout, je vais le faire pour toi. »

La plus belle ligne de mire qu’il pouvait espérer. C’était presque un tableau impressionniste, ces deux soldats qu’il avait rassemblé en Biélorussie et qui se tenaient devant lui comme deux enfants dans une mare. L’étreinte verdâtre des arbustes sur le miroir bleu, qui roucoulait imperceptiblement sous le vent engageait vers la voie de l’abstraction. Impression, soleil levant, c’était cela. Jack et Cassandra avaient lâché leur ancre, tels deux marins arrivés à bon port, éloignés de la tempête. Et entre les deux, le cœur de Radford chavirait. Il ne pouvait nier cette soudaine pulsion affectueuse envers ses deux progénitures.

L’autre ligne de mire réunissait les deux mêmes échoués dans la lunette de visée, depuis la vue surplombant le Mémorial de la guerre du Vietnam. Un décalage millimétré du socle du fusil d’élite permettait au tireur embusqué de basculer le centre optique sur chacune de ses trois cibles. Sa respiration était ardente et retenue. Les paupières en lever de rideau ne cillaient plus.

Pas plus que celles de Cassandra. Le calme défiait le silence des tombes. Radford avait perdu toute excitation. Il n’y avait même plus à l’achever pour la précaution, le point de mire était devenu un point mort. Son bras s’engourdissait mais il ne lâchait pas l’affaire. Peut-être était-il plus sûr…

- « Après moi, il ne restera plus personne à qui raconter tes belles histoires. Plus personne pour se prendre à ton jeu. Plus de fabulations sur les nanotechnologies, sur les actes de torture. Plus personne pour couvrir tes fausses confessions. »
- « Je dois le faire parce que tu es un homme de rancune Jack. Parce que j’ai vu assez de monde revenir d’entre les morts auj… »

Les colombes du matin survolaient en ligue le Lincoln Mémorial, les ailes qui battaient moins sous les grâces du vent que grâce à la peur engendrée par le tir funeste de longue portée. Après que se soient dispersées les gouttes de sang sur le miroir d’eau comme des cendres au gré des vagues, la cible en mire s’écroula sans plus de chances de survie.

Les derniers témoins à quelques centaines de mètres s’échappaient comme ces colombes ; il ne restait plus que Jack. Et ceux qui l’épiait, mais étaient-ils nombreux ? Un ou des centaines, n’y avait-il pas toujours eu une bonne étoile qui le laissait revenir de ses missions ? Mais même à en croire Alan Bauer, à en croire les bonnes intentions de James Matters, il n’était pas moins vrai que Jack avait dû mourir au Kosovo. Paradoxalement, c’était depuis ce jour que son instinct de survie le laissait croire en une autre vérité. Que plus il se raccrochait à la survie – et rien d’autre que cela – plus il pouvait recouvrer l’existence. Recouvrer la vie, sentir la mesure du temps réel.

Comme l’amnésique qui perd la mémoire à mesure qu’il s’acharne à la retrouver, Jack perdait toute vitalité en s’efforçant de se relever. La crispation de son poing se muait en une léthargie qui n’était pas l’œuvre de la drogue absorbée. Quelques minutes de plus et les fédéraux puis la presse allaient repeupler la surface du Mall, à en supposer qu’aucune menace plus inéluctable encore ne lui tombe dessus.

Elle avait bien cessé de respirer, et la tenir dans ses bras comme il avait soutenu Teri quelques années plus tôt, dans une esquisse parfaitement similaire, cela le poussait au renoncement. Le corps lui prohibait cette volonté de survie à l’heure où il en avait le plus besoin. Il n’y avait que des cadavres ici, et il n’y avait toujours eu que cela, réalisa Bauer en laissant battre en retraite quelques larmes.
1999, se souvenait-il. Peltz et Illijec qui flottaient au milieu du courant de l’Erenik. Graham, Saunders et Gardener, alignés dans une morgue à ciel ouvert.

- « Crépuscule », exorcisa Jack à haute voix après le repli des oiseaux.

- « Tu n’as jamais su dépasser cette histoire. Les premières pertes d’une longue série sur ta conscience », regretta l’homme à la barbe de granit blanc en deus ex machina. « Tu n’étais pas prêt. Tu avais trop sur les épaules… »

Bauer accommoda faiblement. Le délire s’était bien dissipé, et c’était justement pour cette raison qu’il supposait que cette apparition n’était que le fruit de ses divagations. Mais il n’était ni face à une création démentielle, ni tout-à-fait face à un miroir. Bauer contre Bauer. Un reflet altéré et vieilli peut-être, aliéné, disgracieux, pouvait bien concevoir l’ancien Delta. Mais pas son ego, ni même un écho de sagesse.

- « Cette scène ne récite que trop bien la vérité qu’on t’a conditionné à retenir. Que l’histoire devait se répéter. Les mêmes erreurs. Les mêmes dilemmes. La même pesanteur de vivre », récidiva Alan Bauer, qui avait assisté à toute la mise-en-scène.
- « Les mêmes sacrifices maquillés ? Les mêmes choix manipulés ? »
- « Ce n’était pas maquillé. C’était ton dernier sacrifice. C’était tout ce que je pouvais te dire pour pouvoir activer Sombres Soleils !! »
- « Un sacrifice pour détruire mon propre pays, ceux que j’aimais, au lieu de les sauver ?! », s’obstina-t-il avec le goût de la rancune, en puisant ses dernières ressources pour se lever.
- « Ce qui devait te sauver a aussi fini par te détruire. Et ton père ne l’a jamais voulu. »
- « Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?! »
- « Il a tout à voir ! C’est ton sacrifice autant que le mien ! »
- « Alors on ne partira pas de ce désert vivants », à moitié interrogatif. « Je ne veux pas être un homme en exil comme toi. »

Ils n’allaient pas finir les visages écorchés comme Caïn et Hendersen. Mais la crispation de Jack fut contagieuse quand il dévoila ses intentions : il ne voulait pas finir à la barre afin de dénoncer la manipulation qui l’avait mené en tête de liste du procès, celui qui devait effondrer le système en place. C’était encore le seul choix qu’il lui restait, et sa seule chance de faire écrouler cette tour de Babel déceptive. Cesser de survivre. Renoncer à jamais.

Un vertige le caressa quand il évacua les pieds de l’eau. Puis après s’être redressé hors du bassin, il échoua dans une chute convulsive dans les bras d’Alan. Une autre piqure lui aiguillonna la veine du cou peu après.

- « De l’extraction de scopolamine. Hallucinations, amnésies et perte de conscience. Un nouveau composé testé il y a une dizaine d’années. Je t’en ai administré aujourd’hui, mais ce n’était pas la première fois qu’on t’en injectait…»

Le dédale des nuages devint quelque chose de fumeux. La clarté apportée par le lever de rideau du soleil ne fut qu’un mélange brumeux des couleurs oxydées. Les colonnes doriques s’affaissaient, le zénith fut renversé, et le teint devint à nouveau crépusculaire par ses yeux.

- « Crépuscule », exorcisa Jack à haute voix dans une réminiscence oubliée depuis longtemps.



1999. Quelque part au Kosovo. L’obscurité absolue.



Puis plus rien à perte de vue. Il subsistait encore des sons ou des odeurs. Des murmures aux confins de la douleur. Jack vivait sa réminiscence. Il était retourné au Kosovo dans ce lointain passé, ou bien depuis le Kosovo à cette époque, fut-il projeté de quelques années dans son avenir en vivant à Washington. Une amnésie recouvrée ou une prédiction psychotropée.

- « Est-ce qu’il a été retourné ? Comme devant le plus lisse des miroirs ? L’anesthésie était-elle suffisante ? »

Jack percevait ces mots comme de la vapeur sonore, les yeux bandés, archaïquement attaché à une chaise au milieu d’une pièce privée de lumière naturelle, froide et humide.

- « Il est trop tôt pour savoir si le lavage de cerveau a fonctionné. »
- « Quand pourrons-nous être sûrs ? »
- « Nous ne le pourrons pas. Des nombreux soleils vont se coucher et se lever avant de le savoir. Une injection de plus pourrait être mortelle. »




Une éclipse des paupières. Le souvenir s’échappa pour en laisser apparaitre un nouveau. La même humidité, et la même fumée polaire qui sortait de sa bouche.

- « Nous le suivons depuis Junik. Les serbes l’ont déposé devant notre porte. »
- « Il ne doit se souvenir de rien », conjura un autre accent aux sonorités slaves.
- « Ce n’est pas une science exacte. Mais les prévisions sont bonnes. Il aura oublié ce moment, puis enfin, il le renouvellera pour ne jamais avoir à s’en souvenir. »




Une seconde éclipse. L’obscurité toujours sans nuance.

- « Un agent double. Sans jamais le savoir. »
- « La hantise de tous les hommes de son espèce. Et même en se suspectant, il finirait par devenir fou. Il ne l’accepterait jamais. La réalité ne sera qu’un long déni sans retour. »




Une dernière éclipse.

- « Il lui faut un traumatisme pour cautériser la vérité. Et il provoquera leur perte si nous réussissons à contrôler leur secret. Éliminez ses hommes. Réveillez-le en délicatesse. Pour lui, tout cela ne doit être que le songe d’un crépuscule d’été. »




Et il recouvra la vue devant le mémorial. L’anesthésie empêcha toute distinction entre le crépuscule du soir et celui du matin. Jack était encore entre deux mondes, la réalité et son envers, mais il apercevait pourtant des transfuges dans le ciel, qui traversaient le paysage sublunaire d’un côté à un autre. Depuis quand étaient-elles là, ces lueurs ? Était-il le seul à les percevoir ? Des étoiles en exil. Ces éclats de clarté flamboieraient bientôt sous son regard. Sombres Soleils et sa pluie nucléaire ? À la différence que ce n’était pas une pluie noire. Elle ne prêtait à rien de dévastateur mais à quelque chose de réconfortant.

Alan le soutenait sous les bras pour le tirer hors du lieu où avaient résonnés les mots du pasteur. « Je fais un rêve ». Les étoiles en exil déclinaient vers la surface terrestre. Jack, hanté par ce qui devait faire figure de vérité ou de rêve, de velléité ou de trêve, devait rebrousser chemin pour éradiquer un dernier doute.

Il rampait jusqu’au miroir d’eau, à moins d’une dizaine de mètres, quand les flashs de mémoire qu’il venait d’avoir l’irradiaient encore. Une vibration qui parcourait tout son corps, qui le plantait dans sa sueur. Les pulsations les plus fécondes qu’il n’avait jamais ressenties depuis des âges : Jack ignorait si ces réminiscences furent réellement vécues, inventées ou craintes. Alan fixa les étoiles en exil et se brusqua sur Jack pour l’emmener vers des vents contraires. Et si l’injection était une fin qui en valait les moyens – la devise première de Jack, qui avait bien quelque chose en commun avec celui qui prétendait être son oncle – afin de l’emmener le plus loin possible ? Malgré la scopolamine, la pointe de raison en lui l’inclinait à cette possibilité. Que ses réminiscences furent vécues ou non, que cette vérité fut apprise par Alan ou non, cela pouvait aider Jack à faire son deuil. Même si c’était la plus terrible des vérités à entendre, c’était la seule qui lui murmurait son innocence. Son innocente culpabilité.

Ainsi, avec la posture du nouveau-né, l’homme du matin amerrissait enfin sur la surface réfléchissante, exactement comme on laissait des trainées de sable en accostant sur une terre ferme. Ses pulsations s’accéléraient dans la fascination. Nul roseau ne frémissait, pas même le chant d’un cygne n’aurait pu être entendu. Au seuil de la surface, il marqua son empreinte dans l’eau en y plongeant ses paumes, puis redoutant la découverte de son reflet, resta un instant à sa naissance pour n’avoir que le privilège d’un aperçu.

Les courbes impressionnistes de l’eau, esquissées par la nature et ses soupirs, le soleil et son empire, étaient pareilles aux tracés sinusoïdaux de l’encéphalographie. La surface sur laquelle Jack s’épanchait était aussi une encre de l’organisme, qui allait révéler un diagnostic clinique qu’il pouvait avoir dénié. Les activités du cœur, des poumons. Des hémisphères, avec ses émotions. Ces signes apparaissaient comme il transparaissait dans la rivière spéculaire. Le reflet était peut-être l’encre de sa vie depuis qu’il était rentré en 1999. L’ancre qui l’attirait dans les profondeurs à chaque fois qu’il tentait d’en réchapper.

Alors Jack Bauer se tenait là, entre la dévotion et la révélation mystique, face au reflet qui menaçait de l’emmener avec lui. Juste devant le corps de Cassandra, où émanait une sérénité retrouvée. Ni séduction, ni tentation, ne pouvaient jaillir de cette image qu’il découvrait pour la première fois. C’était le mirage derrière la dune après laquelle il avait toujours couru. Puis l’oasis qui avait abreuvé sa soif en ne laissant qu’une fausse impression de satiété. Le temps emportait tout, l’esprit comme le reste, mais l’homme crépusculaire savait que les larmes et les écumes ramenaient parfois quelques vestiges. Il s’interrogeait enfin, devant les plus belles lueurs du soleil, pour éradiquer son dernier doute en confrontant son propre reflet : et si AE/Dune n’avait toujours été personne d’autre que lui-même ?





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Mr. Jack
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 Message Posté le: Lun 29 Avr 2013 - 19:06    Sujet du message:
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Le fichier pdf du final (épisode 18-19-20), à télécharger sur slideshare :

Opération Sombres Soleil : le final (épisode 18 à 20)

Et puis sous format Word/docx :

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